Aragon, l’emploi des rêves (2)

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Au cœur de La Mise à mort, roman déjà très noir, « Murmure » nous parle (nous murmure) depuis l’opacité d’une chambre murée dans l’obscurité de la nuit, impénétrable, inconnaissable ; le narrateur anonyme, qui a perdu toute identité, s’efforce d’y reprendre pied en plein désarroi, en proie à la confusion la plus extrême : « Où et quand ? (…) Il faudrait allumer au moins, trouver le commutateur sur le fil mais j’ai perdu le fil, et puis à quoi bon ? ». Tout repère dans l’espace ou le temps se trouvant aboli, la vacance du principe de réalité engendre des monstres.

Je tiens ce conte écrit par Aragon comme l’un de ses chefs d’œuvre, j’y reviens parfois, je l’ai commenté voici plus de cinquante ans pour le numéro 3 de la revue Silex, consacré à Hamlet. Aragon lui-même semble le chérir particulièrement puisqu’il a donné de « Murmure » une édition séparée et de très grand format, au Cercle d’art, avec des illustrations de Picasso tournant autour d’Hamlet et de portraits du supposé Shakespeare. En nous ramenant à cette table rase ou cette nudité première, en nous l’enseignant, ce professeur de vertige tente de dénuder au plus près les mécanismes de son inspiration, ou comment ici une histoire prend forme, une identification à une figure historique se cristallise, celle du réformateur danois Johann-Friedrich Struensee, médecin du roi et amant de la reine Caroline-Mathilde. 

Cette reconstitution met une quinzaine de pages à s’installer et prendre pleinement son essor avec l’incipit interne, décisif, « Je suis né Allemand, mais la bigotterie des miens, leur vue théologique de toute chose (…) ». Du fond du lit où se débat l’insomniaque émerge enfin le Personnage, prête-nom du narrateur, qui multiplie avec lui les points de capiton ou les indices de l’identification : comme Johann-Friedrich le narrateur (Aragon) est un « petit médecin », comme lui il a la tête tournée par les perspectives révolutionnaires, comme lui il fonde une gazette, propose des réformes, ou commet dans son amour pour la reine diverses imprudences qui le conduiront pour finir à sa décapitation sur l’échafaud. Le travail du rêve, ou plus précisément le jeu des captures d’une identité en miroir, des projections, des tâtonnements par lesquels un roman se construit, et sous nos yeux advient, sont ici conduits de main de maître, et comme à ciel ouvert. Pour ne rien dire de l’intertextualité virtuose qui enlace à tout ceci le texte de Shakespeare, lui aussi tramé autour d’une usurpation contre laquelle qui rameuter ? 

Aragon pas plus qu’Hamlet ne savent dénoncer le crime de Claudius tuant son frère et épousant Gertrude sa belle-sœur, ou de Staline subornant la Révolution, parce que ce crime est quelque part, comme aiment dire les psys, un peu le sien, ce que le narrateur s’avoue à lui-même pour finir, dans une page décisive où la syntaxe, très subtilement, vacille : « Décembre 1952… J’ai dû voir quelque part, ailleurs brusquement, face à face, un monstre. C’est le monstre que j’ai voulu, peut-être, et avec lui tout ce qui l’entourait, (…) c’est le monstre que j’ai voulu fût-ce au prix de moi-même, écarter, dissiper, oublier ». Terrible aveu touchant l’attraction-répulsion exercée par le stalinisme, la folle ambivalence qui ravagea le rêve individuel et collectif que tout un peuple, très au-delà du petit médecin, nourrit pour son chef.    

Or c’est au fil (bifurqué, follement ou savamment enchevêtré) de cette Histoire avec sa grande hache que figurent successivement deux rêves, le premier significativement conjugué au passé de l’utopie (« la féérie aux mains nues »), le second énoncé au présent de la terreur, « J’ai rêvé d’un pays » et « Je rêve d’une mort ». Le conte a pris son essor dans un accident biographique : en décembre 1952 à Moscou, à la suite de la pendaison des condamnés du procès Slansky de Prague, Aragon s’est évanoui dans sa baignoire ; tout le texte ou le rêve subséquents, faute de rien réparer remettent en perspective l’idéal, et sa souillure ou sa défiguration atroce par les Soviets. L’élan joyeux de Struensee, et son inéluctable défaite ; la pétulance du surréaliste, puis celle du militant, et la honte qui pour finir le submerge… Comme Aragon l’écrira deux ans plus tard dans Blanche ou l’Oubli, en ne distinguant pas le rêve individuel d’avec sa dimension collective et sociale, « dans ma jeunesse il m’arrivait de raconter mes rêves ; il y a bien longtemps que je ne le fais plus ».

Comment tourne, dans « Murmure », ce labyrinthe d’aveux, de griefs, de parenthèses et de masques ? Quel est l’emploi des rêves ? D’abord façonné pour s’orienter dans une situation d’égarement maximum, le rêve qu’il fait de Struensee lui sert à écarter, dissiper, oublierune trahison majeure de la grande Histoire, dont le narrateur-victime, pas plus que le prince Hamlet, ne peut tout-à-fait s’exempter. Il a sa part de culpabilité dans le grand mensonge soviétique, contre lequel il ne peut que murmurer. 

Sans commenter plus avant ce texte magistral, essentiel à mes yeux pour comprendreAragon, venons-en à La Semaine sainte pour un court examen des rêves qui jalonnent la boueuse chevauchée des membres de la Maison du Roi, et leur déroute vers les Flandres. 

Dans la nuit du 20 mars à Beauvais, un personnage secondaire, Céleste de Durfort, est pris dans ses cauchemars et déplonge (p. 286), il a tout oublié sauf cette perte abyssale trois années en arrière, lors de la campagne de Russie et d’une débandade autrement tragique que celle-ci, la géhenne de Vilna qui revient le hanter où des prisonniers s’amassent dans la « fosse des hommes vivants », entassés comme des bêtes. C’est là qu’il reconnaît, proche à le toucher dans la pestilence du sang, de l’urine et des corps en décomposition, son ami d’enfance Olivier qui lui affirme n’être que le capitaine Simon Richard, et refuse d’être reconnu ou autrement nommé. Ce cul-de-basse fosse de Vilna figure dans le roman le Goulag sans doute, ou tous ces camps où l’identité se défait ; la promesse d’une communauté que La Semaine sainte interroge se trouve ici radicalement bafouée.  Passant de mars 1815 à décembre 1812 et de Beauvais à la Russie, le cauchemar de Céleste creuse dans ce roman un abîme, en rupture totale avec la linéarité supposée de la route suivie par les fuyards. Des fuyards qui ont dans leur course la hantise (la pétoche) de perdre le fil.

Beaucoup de digressions laissent entrevoir sur cette route des chemins de traverse, mais le cauchemar touche au point d’ombilic d’une souffrance qui ne se raconte pas, une limite opposée à tout récit. Pour caractériser au cœur de La Semaine sainte son introduction, Aragon parle de stéréoscopie, une façon de sonder ou de révéler en passant la profondeur d’un personnage, ses hantises. Les rêves qui parsèment ce roman révèlent une part obscure des êtres, un refoulé qui leur échappe, mais aussi bien un idéal, comme dans le rêve que fait Berthier de sa Giuseppa, ou Denise de cette inaccessible Italie que lui raconte M. de Prats (le poète Lamartine). « Il y a dans l’homme qui dort, parfois une expression de souffrance que peut-être la conscience éveillée ne fait que masquer, que la torpeur laisse remonter comme une méduse sur les eaux de la mer. Que voient ces yeux fermés, que murmure cette bouche qui s’abandonne ?  (…) Cet être dans le tombeau des songes, ce frissonnant cadavre, quand il ressortira de l’écume des draps (…) ni son nom ni aucune parole humaine ne pourrait le tirer de ce profond dialogue des ténèbres où quelque chose d’inconnu vient de le faire frémir » (pages 290-291). 

Simon Richard endormi dans l’église Sainte Catherine de Lille s’ajoute lui aussi à ce défilé de noyés, « un noyé du sommeil, sur sa chaise de paille, la tête renversée en arrière, le visage contracté, l’œil parti dans les profondeurs » (p. 676) – parti dans un rêve érotique, peu conforme au cadre sacré de la cérémonie du jeudi saint. Et le comte d’Artois calé sur son tonnelet de pièces d’or est hanté, lui aussi, de rêves liés à sa culpabilité (p. 752) ; en sens inverse de l’action de ce grand roman, emporté pour finir par le rêve de l’avenir, les mauvais songes tirent ses protagonistes en arrière, comme un envers du temps plein de remords, et qui dément sourdement l’orientation finale, humaniste ou quelque peu optimiste, qui voit briller le soleil au terme de la route.

Mais encore au cœur même du roman, au chapitre de « La nuit des arbrisseaux », l’auteur met en doute la réalité de ce qu’il vient de raconter ; la rixe entre Théodore et Firmin n’est peut-être qu’un rêve, pas même un rêve de Théodore mais celui de Moncorps : « Tout cela, c’est le rêve insensé de Moncorps, qui a lu des romans de Mme Radcliffe, ou quelque chose dans ce goût-là. La maison est calme, la chambre est vide, Bernard dort sous un gros édredon rouge, au-dessous le forgeron enserre Sophie dans sa force, parti dans un monde qui nous sera toujours interdit… Et en bas, près de l’âtre, le Firmin qui n’est pas monté, qui ne tient pas de couteau – regardez-le d’ailleurs, le couteau, dans le tiroir, – à force de chialer s’est endormi comme tout le monde, et rêve lui, aussi, qu’il est fort, qu’il est grand, qu’il est heureux, qu’on l’aime et qu’il a un nez. / À moins que… Mais bien sûr c’est moi, c’est moi qui rêve. Ma tête plusieurs fois a oscillé, j’ai piqué du nez au bout du compte, sur la page du manuscrit, mêlant à l’encre bleue des mots le désordre de mes cheveux » (p. 476).

Si la question majeure ouverte par La Semaine sainte est celle de savoir comment s’orienter dans l’Histoire, il est clair que les trouées du rêve (ou les irruptions d’auteur) au fil du récit contribuent à brouiller celui-ci, à le complexifier. Et à étirer en étoiles ses successifs personnages, dans le temps et l’espace : le duc de Richelieu est hanté par son rêve d’Odessa, comme Marmont par celui de la Perse… Le brouillage toutefois ne va pas jusqu’à la désorganisation profonde des grands romans de la fin, La Mise à mort, Blanche ou l’Oubli, ou surtout Théâtre/roman, qui s’abîme dans la poussière du falun des rêves.

Il serait instructif de suivre en détail le travail du rêve dans ces derniers titres, qui compliquent follement l’esthétique réaliste défendue dans le cycle du Monde réel par une indistinction croissante entre la réalité, les mensonges et les songes… Introduite en 1964, la notion de mentir-vrai pousse dans ce sens ; au rebours de toute vérité factuelle, ou réalité extérieure, l’enjeu semble désormais de raconter ou de tenter de fixer « comment cela marche une tête ». Et plus précisément, façonnée par quels rêves.

(à suivre)

Une réponse à “Aragon, l’emploi des rêves (2)”

  1. Avatar de Jacques
    Jacques

    Parlez-moi de l’au-delà y’a que ça qui m’intéresse !

    C’est un peu ce que disaient sans le dire, les gens mangeant leur soupe dans une classe abandonnée de Vendée, après avoir vu et écouté Philippe de Villiers sur grand écran, qui a fait allusion la semaine dernière au « mentir-vrai » d’Aragon.

    Et comme Régis Debray en cette émission est souventes fois mentionné, je me suis plu, en bonne et heureuse compagnie, de citer un extrait des « …vivants piliers » où Aragon ouvre le bal. Sept petites pages qui commencent par une citation d’Aurélien et qui se terminent par une question : Notre raison d’être à tous, n’est-ce pas d’avoir été ?

    Silence dans la salle.

    En aparté, une jeune femme revenant des toilettes sises au fond du préau, m’interpelle gentiment en ces termes:

    « Comment un tel homme ayant chanté la femme avec autant de nuances et d’ardeur peut-il, en fin de parcours, déambuler dans les rues de Paris en quête de chair fraîche de jeunes éphèbes ? »

    Que lui répondre ? Je ne sais pas, lui dis-je ! Peut-être, faudrait-il poser la question aux intellectuels chevronnés, ses épigones qui ont écrit sur lui moult thèses ou livres, si tant est qu’ils connaissent la réponse.

    Et la dame regagna sans mot dire l’assemblée, en laissant s’envoler au vent d’hiver, son suivez-moi-jeune-homme bleu marine.

    Seul dans la cour, je pensais à cette « question sans réponse » et aux lettres qui la composent « Enquêtons sans espoir »

    Autrement dit, tendre la perche à l’enfant qui se noie…Une folle espérance, sans doute.

    Impossible rêve, inaccessible étoile.

    Jacques

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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