Le conte « Le Contraire-dit » (faussement daté de 1970), puis « La Valse des adieux » (octobre 1972) permettront par une dernière mise au point de conclure.
« Le Contraire-dit » est à coup sûr l’une des nouvelles les plus vertigineuses du recueil Le Mentir-vrai. Avec un art consommé, Aragon y pratique plus que jamais la confusion des genres, tissant l’adulte à l’enfant, le masculin au féminin, ou les asyndètes, les carambolages et les brouillages du rêve aux notions claires de la veille. Tout semble écrit ici du point de vue d’une conscience endormie, ou d’un personnage « roulé dans l’obscur » (pour citer une formule de ce conte qu’on dirait tirée de Michaux), dont les visions et les remémorations vacillent au bord de l’articulation langagière. Plus rien ne semble fixe, le monde dodeline ou se retourne comme un dormeur essaye une autre position ; on glisse du elle au je, du il au nous ou du minuscule point d’or au soleil insensiblement, avec une douceur qui lève à chaque fois le principe de contradiction. Nous circulons vraiment dans un rêve, ou dans cette vigilance paradoxale d’un demi-sommeil fluide, accueillant, qui dit les choses sans les dire, qui voit et entend sans savoir.
La scène redouble ainsi celle du conte « Murmure » ici repris ou récrit : une chambre obscure, la nuit. Qui parle ? Comme dans « Murmure », l’individu fait débat ; la narration semble suspendue en-deçà du récit, en un point de bifurcation qui n’a pas encore posé son décor ni arrêté ses personnages ; l’incipit n’embraye pas, ou s’étire indéfiniment comme on paresse au lit, les mots et les images entourent la chose à dire d’une danse de flocons. Qu’est-ce que cela ferait d’être une petite fille, semble demander l’auteur en jouant avec les aventures d’Alice ici reconnaissable dans les allusions à un corps déformable, ou à la chute dans un puits ? (Traducteur de La Chasse au snark, Aragon collectionnait les éditions de Lewis Carroll.) Pourtant, à ne lire que le titre, on soupçonne la gentillesse et la douceur ouatée de cette prose de masquer une terrible nouvelle : « Le Contraire-dit » constitue la réplique, en forme d’extrême conjuration, d’une double catastrophe, l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du pacte de Varsovie le 21 août 1968, et le ravage de la mort encore à venir d’Elsa Triolet au Moulin le 16 juin 1970, événement plus terrible encore. La voix amoureuse et la voix politique se nouent ici – jusqu’à l’étranglement.
Elsa put donc prendre connaissance du manuscrit et en faire l’éloge à sa sœur dans une lettre datée du 5 mars 1969 : « Aragon a justement écrit un récit, le plus tendre et le plus doux – de tout ce qu’il a écrit, c’est peut-être sa meilleure prose – c’est ce qu’il dit lui-même – sur le petit e (…) de rêve en rêve. Dans ses mains, les mots sont comme de la cire, c’est incroyable comme il leur donne telle ou telle tournure, ces mêmes mots qui sont les nôtres, (…) absolument génial et inimitable, sans aucun effort dirait-on, ça chante et tout est là ».
L’ultime refuge d’une conscience confrontée à un traumatisme trop grand est de le nier désespérément. Il neige sur le trauma. Quand les images-écrans n’admettent pas de contraire, ou que les contenus de conscience du sujet ne s’opposent plus à rien, les psychanalystes parlent de forclusion, un état où le refoulement est inutile puisque la représentation insupportable n’a simplement pas lieu, et que pour le sujet de cette défense psychotique rien ne manque. Avec ce texte en proie aux démons de la perte d’identité et de la psychose, comme avec son poème Hölderlin, ou certaines pages déjà des deux grands romans précédents, Aragon semble frôler dangereusement son modèle allemand : « Et si je suis un fou quelle est donc ma folie ? ». Pourtant, médecin lui-même à ses heures, il se montre également capable de décrire quasi cliniquement cet état, et de nous y conduire par la main : n’a-t-il pas longuement pratiqué une certaine forclusion face aux crimes d’un régime où il avait d’abord placé tous ses espoirs ? « Le Contraire-dit » joue magnifiquement sur ces deux versants, assez désarticulé pour nous faire toucher la psychose, assez critique ou clinique pour la tenir sous un regard artiste ou de surplomb ; il s’enchaîne donc à « Murmure » en faisant parler un personnage enfermé dans sa cécité ou dans ses « illusions perpétuelles » (comme écrit Aragon dans sa retentissante préface à La Plaisanterie de Milan Kundera, consécutive aux événements de Tchécoslovaquie). D’un conte à l’autre, l’auteur analyse sa propre puissance de songe en acte – par les moyens du songe, ou d’une vague de rêves dont la dynamique n’est justement opposable à rien : un rêve n’argumente pas plus qu’il ne se réfute, il pousse, comme le chant, ou l’amour, autres grandes forces d’entraînement bien connues d’Aragon. La question devient donc, également posée par ce texte, de savoir comment s’orienter dans ses rêves. Mais d’un conte à l’autre, la chose à (ne pas) dire s’est singulièrement aggravée : « Murmure » s’affrontait au monstre du stalinisme, ce conte-ci à la double perte de l’idéal révolutionnaire et de la femme aimée, entrée dans la vie de l’auteur en même temps que cet idéal.
Le narrateur (évanouissant) du « Contraire-dit » cherche e. La « petite e ». On peut longtemps rêver sur cette désignation enfantine ; remarquer par exemple que dans le monde à l’envers du rêve, elle inverse la relation d’Elsa à Louis – c’est elle qui l’appelait mon petit. Ou que le passage par l’enfance, et les pensées démarqués d’Alice, préparent une identification surprenante du dormeur à cette présence féminine qu’il cherche comme un fou. Cette incorporation est l’autre destin de l’objet perdu, ou du deuil quand il rate : mettre Elsa à la place d’Aragon, devenir elle pour ne plus la perdre. Ces dérangeants trafics d’identité occupent, mêlés de peur et de honte, les dernières pages du conte, avant d’être engloutis brutalement à leur tour dans le traumatisme formulé cette fois en clair, et daté du 21 août 1968.
On sait la souffrance du couple (qui résidait alors en Suisse) à cette nouvelle, et le chantage qu’un Aragon pendu au téléphone exerça sur les dirigeants du P.C.F., menaçant de se suicider si ceux-ci ne condamnaient pas formellement l’invasion. Il n’empêche : l’immense blessure joue ici comme le souvenir-écran ou la conjuration d’une autre plus terrible encore, qui dévastera l’auteur quelque seize mois plus tard au point de faire triompher sa part féminine. L’homosexualité ouvertement affichée par Louis surgira de ce deuil à la tournure étrange, et d’une fidélité paradoxale : la traversée du miroir ne lui rendra pas Elsa, mais placera celle-ci à tous les postes, de l’auteur, du veuf, de la petite fille, dans le grand lit sans distinction de genres qui ouvre et referme ce « Contraire-dit ».
« La Valse des adieux » enfin est parue dans le dernier numéro des Lettres françaises (11 octobre 1972) dont elle figure le paradoxal requiem.
L’hebdomadaire dont Aragon avait pris la direction en février 1953 jouait un rôle important de passeur entre Paris et les pays de l’est. Un mince cordon reliait ainsi chaque semaine les intellectuels et lecteurs francophones demeurés derrière le rideau de fer à nos débats. Lors de l’invasion de la Tchécoslovaquie en août 1968, le journal d’Aragon prit des positions jugées tellement antisoviétiques que les abonnements en direction de ces pays se trouvèrent brutalement résiliés, au début de 1969. A la même époque, il devenait difficile de faire vivre de ce côté-ci de l’Europe ce type de journal, et Les Nouvelles littéraires par exemple s’éteindront peu après. La suppression des Lettres, forcément déficitaires, n’en fut pas moins une décision politique, venue d’hommes qui, à la tête d’un parti inféodé plus que d’autres à l’U.R.S.S., n’appréciaient pas le vent de fronde entretenu par ce journal – malgré ses prudents compromis – et qui craignaient pour leur propre « orthodoxie ».
Il est évident qu’après les chocs de 1968 (mai 68 puis Prague), de 1970 (mort d’Elsa), la disparition des Lettres en 1972 porta à son directeur un coup terrible. Aragon aimait le rythme, le désordre joyeux et jusqu’à l’odeur du journal, quand il le retirait tout frais des presses pour le parcourir ; il jouait subtilement de son pouvoir intellectuel pour contrebalancer la rigueur de L’Humanité, pour promouvoir un auteur, un courant de pensée et surtout, maître-mot de son esthétique, pour infiltrer de sa contrebande les pays du bloc soviétique. « La Valse des adieux » est donc d’abord le cri d’un homme auquel on arrache l’une de ses plus précieuses raisons de vivre.
Or sa réponse à l’injure ou l’injustice qui lui est faite ne laisse pas de surprendre. Il ne se défend pas, ne met pas en avant son bilan, n’argumente pas : il prend la fuite ou la tangente dans un rêve ou comme Charlot sur les routes, sans destination décelable. La rencontre du camionneur des Halles, haut lieu des errances surréalistes marqué en effet par Nerval, par Desnos et, à l’époque de la rédaction de ce texte, par une immense entreprise de démolition, donne lieu à un développement cocasse, et surtout à cette naïve ou enfantine exclamation du vieillard grimpé dans le gros camion : « (…) il m’a semblé, dans une ville absolument vide, être le roi de la création ». Le roi Louis n’est pas mort, et il règne indiscutablement sur ces pages nocturnes, oniriques et d’une fraîcheur paradoxale : Aragon y affirme, rejoignant sur ce point Georges Bataille, la souveraineté du rire, du désespoir ou de sa propre faiblesse qui « peut servir à dénoncer les apparences mensongères de la force ». L’irruption du grand-père dans le salon des Noailles et l’installation du cheval Isidore (Ducasse !) servi dans un fauteuil constitue à cet égard une vision ou un collage, pied-de-nez à tous les calculs politiques, digne du cadeau au P.C.F. que fera Aragon de la Joconde à moustache de Marcel Duchamp, en la remettant en mai 1979 à Georges Marchais. Comment résister aux apparatchiks à front bas ? La réponse noble et sentimentale d’Aragon dans ce texte est de se situer résolument, décidément ailleurs, et sur un air de valse.
Que le même homme, quelques jours après cette mise à mort qui coïncidait avec son soixante-quinzième anniversaire, ait accepté de se rendre à l’ambassade soviétique pour y être décoré de l’ordre de la Révolution d’octobre, ne peut que donner à méditer sur la complexité jamais démentie de son personnage.
J’espère au fil des pages de ces billets avoir au moins suggéré la qualité des rêves d’Aragon, avoir fait toucher leur puissance. Il resterait énormément de passages ou de pages à examiner, de formules à citer. Notre sujet pour cette journée d’études, « Aragon et les rêves », s’avère inépuisable !
En marge du rêve nocturne, la rêverie diurne de l’idéal politique et révolutionnaire occupe énormément de poèmes, ceux notamment mis en musique et chantés par Jean Ferrat, comme « J’entends j’entends » du recueil Les Poètes (1960), qui se termine comme on sait par
« C’est un rêve modeste et fou / Il aurait mieux valu le taire / Vous me mettrez avec en terre / Comme une étoile au fond d’un trou ».
Il faudra cependant attendre Le Fou d’Elsa (1963) pour lire l’envers du rêve, ou ce que recouvre de douleurs un rêve, ou la plainte infinie de celui (le Medjnoûn) auquel on arrache son rêve. Une page particulièrement saisissante de cet immense poème (388 de la collection blanche), figure en lecture simple dans le premier disque de Marc Ogeret (édition vinyle, plage non reprise dans l’édition CD) ; un court extrait suffira pour dire l’essentiel, ou relancer la curiosité du lecteur :
« Et je suis là debout dans ce qui somme toute ne fut que ce qui fut
Près d’une fontaine Au coin d’une rue Ou dans un jardin délaissé
Je ne serai que ce que je suis je n’aurai jamais été que ce que je fus Rien d’autre
Seul inutilement seul et déchiré de mon rêve oh si cela pouvait saigner un rêve où se fait la déchirure mais non
Cela vous est emporté sans qu’on puisse dire où se fait le mal sans qu’on puisse
Avec son doigt vérifier la blessure et le sang (…) »
Aragon, a remarqué Philippe Soupault à la fin de leur vie, aura beaucoup souffert. Cette page (parmi d’autres) permet de préciser : il a souffert de se voir arracher ses rêves. Les philosophes se sont contentés après Freud, de chercher le sens des rêves , Aragon nous montre leur sang.

Laisser un commentaire