« Désespérément croire », les avatars de la croyance chez Aragon

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Johanne Le Ray a soutenu en septembre 2018 sur Aragon, à l’Université Paris-VII Diderot, une thèse de doctorat judicieusement argumentée, devenue en 2025 un livre qui fait date dans nos études, Aragon poète, écrire pour croire (du Crève-cœur au Fou d’Elsa, 1939-1963, Presses Universitaires de Strasbourg). Pour inaugurer notre cycle annuel de l’ITEM, nous avions Luc Vigier et moi-même proposé à Johanne de nous rejoindre à la séance de samedi 3 et d’y présenter son livre, mais elle était empêchée, et j’ai donc assuré moi-même cet exposé, dont je transcris ici l’essentiel.

On a beaucoup publié sur le militant, sur l’amoureux, sur le poète ou le romancier, mais très peu sur cet objet ou sujet de la croyance qui faufile ces différents secteurs d’une vie passionnée ; car pour aimer autant que pour militer, ou écrire, il faut d’abord et au fond formidablement croire ! Le sujet élu par Johanne constitue donc une entrée majeure, et transversale pour l’étude d’un auteur qui, dès l’époque surréaliste, affirma un goût de l’absolu, ou conçut une « défense de l’infini » bien caractéristiques de sa personne comme de certains de ses personnages. Voici donc une enquête consacrée aux investissements psychologiques, et aux aspects politiques et moraux d’une foi dont les bénéfices, et les ravages, exigent d’être soigneusement pesés. Quel est exactement, dans l’échelle de nos connaissances ou de nos contenus de conscience, le statut de nos croyances ? Leur valeur épistémique, mais aussi morale, sociétale ou simplement vitale ? La croyance, pour emprunter son titre à Schopenhauer, est-elle de l’ordre de la volonté ou plutôt de la représentation ?  

Johanne Le Ray ouvre son enquête par la lettre perspicace de Drieu La Rochelle à Jacques Doucet (circa 1924) où il pointe très bien, chez son ami Aragon, cette exorbitante exigence d’un absolu, qui prendra par exemple le nom de « Défense de l’infini ». Mais, demande aussitôt Johanne, « où trouver un bon infini ? ». Son ouvrage suit les tribulations de cet infini (nous pourrions dire : de ce désir), ses divers placements ou ses heurs et malheurs au fil d’une existence particulièrement exposée. L’antonyme de la croyance est en effet le doute, qui constitue son ombre portée ; plus Aragon croyait et plus il doutait, ou plutôt : ne fouettait-il pas sa propre croyance (politique) pour échapper à un doute trop tenaillant, ou cuisant ? Le chemin de la foi (de la fidélité, de l’adhésion) est donc aussi celui de la dénégation et d’une conscience malheureuse qui s’élèvent au vertige, ou descendent aux abîmes dans certains textes ici disséqués.

Or la croyance est d’abord un vecteur de croissance, ou un sursaut de la vie comme en témoignent avec éclat certaines pages du Crève-cœur (1941) ou le poème Brocéliande (1942) ici particulièrement scruté. De son propre aveu, Aragon serait mort peut-être s’il ne les avait pas écrits. Mais la même croyance, pharmakontrès impur, se nourrit de mensonges ou d’illusions qui (situation bien remarquée par Kant avant Freud) résistent à toute dénonciation critique ou rationnelle. La foi enferme le fidèle dans une clôture informationnelle, ou un système d’interprétation qui le tient captif ; la servitude ou la prison volontaires d’Aragon en font un cas de choix pour une enquête consacrée à des textes qui ne disent pas tout, loin de là, mais qui en marge du dire montrent éloquemment les niveaux de conscience de leur auteur.

Croire fait écrire, pour propager sa foi et ainsi la renforcer (ma croyance est chose mimétique, et prosélyte, elle exige la ratification des autres) ; mais croire fait aussi douter, et douter fait derechef écrire pour sauver la croyance contre les empiètements ou les assauts du soupçon. Johanne Le Ray analyse avec une grande finesse ces mouvements de bascule, en tenant toujours le plus grand compte de la chronologie, ou des fameuses circonstances sans lesquelles, Aragon y a assez insisté, on ne saurait le comprendre. Une crise aigüe du croire, comme au moment de Les Yeux et la mémoire(1954), s’accompagne ainsi d’une véritable calcification poétique, où le politique écrase l’esthétique, et montre, par l’asphyxie véritable du dire ou du chant, dans quel marasme s’empêtre l’auteur ; l’important, insiste Johanne, est cette vertu indicielle de la parole poétique car, comme dira Le Fou d’Elsa(1963), « le chant ne s’accommode pas qu’on mente »… Et cela fait du plus mauvais des recueils d’Aragon (au plan de l’énoncé) l’un des plus poignants sur le plan de son énonciation.

Où placer l’infini ou l’idéal visé par le désir, où le mettre en sûreté ? Dans un premier temps (Le Crève-cœur) la croyance est politique, elle pousse à se battre et à résister – malgré les tribulations parfois atroces infligées aux communistes par le Pacte germano-soviétique (août 1939), le décret-loi Sérol (avril 1940) ou la politique défaitiste du Komintern relayée en France par Duclos… On mesure mal, depuis le confort d’une histoire aujourd’hui close, les incertitudes vertigineuses d’une histoire alors en train de se faire, ou vécue in medias res ; ce livre a donc le mérite de nous replonger dans les affres d’un présent incalculable. De reconstituer le brouillard. Johanne ne r approche pas la situation d’Aragon en 1940 de celle de de Gaulle aux mêmes mois, mais le film récent d’Antonin Baudry (chroniqué sur ce blog) nous montre un pareil cas de conscience : il n’est pas politique de s’en tenir aux faits, toute situation historique doit s’interpréter selon son potentiel d’avenir, et non se borner au constat d’un présent désespérant. Elsa rappelle, jusque sur sa pierre tombale (où la formule est gravée) que l’avenir fut pour leur couple un souci constant. L’avenir, le projet, l’idéal ou une tenace volonté, envers et contre tout… Quel étrange réalisme, ainsi infusé d’idéalisme, ou assujetti au nœud gordien du théologico-politique ! Le réalisme résistant d’Aragon, comme celui de de Gaulle, furent en 1940 à ce prix d’une tenace dénégation, d’une héroïque remise en question des évidences. Comment traverser ou surmonter le présent sans les représentations secourables du rêve, des mythes, ou de divers intercesseurs plus ou moins fantasmés (Hugo, Matisse, Elsa) ?… Mais les ressources ô combien vitales de l’idéal se retournent aussi en piège, ou en miroir aux alouettes. La foi qui peut si bien chanter les choses ne peut à elle seule les changer ; la foi par définition vacille, et appelle donc sans relâche une création ou une reconduction continuées. 

La question du mythe, et sa nécessaire résurrection ou défense, ne date pas pour Aragon de ces années de guerre, et la « Préface à une mythologie moderne » du Paysan de Paris (1924-1926) la soulevait déjà. Elle se trouve particulièrement réactivée en 1941, quand Aragon rend visite à Politzer ; celui-ci, philosophe marxiste orthodoxe et farouche partisan des Lumières, oppose fermement muthos à logos : on ne combattra les mythes du Troisième Reich, d’une redoutable efficacité, que par un appel ou retour à la raison. Aragon inversement lui rétorque qu’on ne combat bien le mythe que par le mythe, ou qu’il faut opposer à un chant d’autres chants : bien loin de condamner le lyrisme poétique (toute littérature publiée sous Vichy est une littérature de trahison), il faut s’en servir comme efficace levier de résistance voire de contrebande. Et envisager par exemple les pouvoirs de la rime (qu’Aragon théorise alors dans plusieurs articles) comme facteurs de liaison, face aux morcellements de la France et à la solitude des couples séparés, ou des individus désemparés… Dur débat, qui montre par l’écho du Crève-cœur et celui des écrits suivants lequel des deux avait raison.     

Ce livre nous embarque ainsi dans une vigoureuse réflexion sur la tenace ambivalence des mots, et singulièrement du chant, à la fois tout-puissants et impuissants, magiques et dérisoires. Cette magie tenacement rêvée par Aragon, comme dit en passant le Con d’Irène (1928), « Je ne suis pas un magicien, cette constatation ne va pas sans tristesse »…, ne fait pas à mes yeux le moindre ingrédient de son charme. De même que les mots ne suivent pas mais précèdent la pensée (proclamera paradoxalement en 1969 Les Incipit), cette foi ou cette confiance résultent ou se nourrissent largement de certains agencements verbaux. La force souvent stupéfiante d’Aragon-poète se dédouble alors, et nous montre un envers d’une désarmante faiblesse. « Ce refrain peut paraître un tradéridéra / Mais peut-être qu’un jour les mots que murmura / Ce cœur usé ce cœur banal seront l’aura / D’un monde merveilleux où toi seule sauras / Que si le soleil brille et si l’amour frissonne / C’est que sans croire même au printemps dès l’automne / J’aurai dit tradéridéra comme personne » (« Les Amants séparés », dans Le Crève-cœur). 

Faut-il pour mieux lutter canoniser par exemple les martyrs ? Dans « Les martyrs » commandité en 1941 par Duclos après la tuerie de Châteaubriant, Aragon qui signera simplement « Le témoin des martyrs ») prend soin au contraire de les individualiser, ou de ne pas écraser le document sous le monument. Les stratégies du faire-croire, ou du témoignage, sont complexes, très délicates à régler ; bien avant notre médiologie, Aragon explore en véritable théoricien du langage et des voies de la communication les chemins et les ruses de l’efficacité symbolique. Il sait, à la suite de Pascal (« Agenouillez-vous, et vous croirez… »), que la foi résulte de certains dispositifs, de certains montages ou chaînes techniques. Johanne Le Ray a le mérite d’entrer, avec notre auteur, dans « le martyre du témoin » (formule de Luc Vigier), une posture confirmée par Aragon quand il déclarera bien plus tard (1971) être « cette chose horrible, un témoin ». Or cette question du martyr(e), bien fouillée ici avec le secours de Michel de Certeau ou de divers théologiens, s’avère cruciale si l’on admet que la parole placée en position d’engager la vie ou la mort d’un sujet y trouve son maximum d’intensité – d’où la fascination d’Aragon qui, sans aller jusqu’à endosser ce rôle, le mime dans quantité de textes, et se pose en « témoin ».

Quelle était au fond la religion d’Aragon, qui semble avoir été un enfant d’une piété exaltée si l’on en croit le conte intitulé Le Mentir-vrai (1964) ou, dans Les Beaux-quartiers, le petit Armand évangélisant au jardin de Sérianne les fourmis ? Les contenus de la foi offrent un fonds archaïque mais commun au lien politique, et la citation religieuse s’avère bon vecteur ou matériau conducteur pour les passions d’Aragon, qui en use largement. L’athéisme n’est pas incompatible avec cette ferveur, on ne tue bien que ce qu’on remplace… Un poème comme Brocéliande est à cet égard un monstre de syncrétisme, alliant les mythes païens, la religion chrétienne et l’eschatologie marxiste dans le même texte, d’une splendide impureté mais d’un souffle indéniable. La légende y supplante l’Histoire, le réalisme se fait prémonitoire, la prophétie auto-réalisatrice. C’est cet enthousiasme, né de la forge de la guerre, qu’on voit retomber dans les lamentables lambeaux de Les Yeux et la mémoire, où la proclamation d’adhésion au Parti se fait d’autant plus fusionnelle qu’elle est désespérée, après les assauts vécus par la croyance en 1952-1953. Je me demande à ce sujet, à la suite des analyses de Johanne Le Ray, si dans ce poème Aragon ne serait pas victime du syndrome de Stockholm, où la victime tombe amoureuse de son geôlier ? « Salut à toi Parti ma famille nouvelle / Salut à toi Parti mon père désormais »…

Avec le recueil ou poème suivant, Le Roman inachevé(1956), la parole devient véritablement tragique, c’est-à-dire en lutte contre les siens, mais elle regagne en puissance tout ce que l’orthodoxie clamée en 1954 avait fait perdre au poète. Johanne replace avec beaucoup de finesse cet opus dans son pénible contexte, en se demandant notamment si le terrible rapport Khrouchtchev ne fut pas un non-événement pour Aragon, comme d’ailleurs pour le PCF qui également savaient ? Est-il bien vrai d’autre part qu’Elsa y monte en gloire ? De politique, l’idéal ou le point oméga du désir s’y déplace en effet, ou in fine,sur Elsa. Mais rappelons que celle-ci n’était pas la destinataire du recueil lors de sa première édition (dédicace ajoutée sur les suivantes) ; et qu’elle se plaignait que les plus beaux poèmes y soient consacrés à Nane (Nancy Cunard)…

L’amour serait-il un absolu de repli, ou le seul investissement possible après la faillite de l’idéal révolutionnaire ? L’ouvrage chemine clairement, dans son énumération des placements successifs de la foi, du politique à l’érotique, puis de l’érotique au poétique avec Le Foud’Elsa. Dans ce dernier poème de 400 pages en effet, icône de la perte du temps historique et de l’espérance guerrière (puisque les Grenadins n’ont « pas d’avenir »), l’agonie en 1492 du royaume de Grenade fait miroir au naufrage de l’idéal révolutionnaire, tout se passant désormais « dans les ruines du temps démantelé » ; Elsa elle-même malgré le titre subit une dématérialisation, ou une « éthérisation » spectaculaire, toute sa personne absente, ou abstraite, s’y diluant dans le torrent lyrique.

La successive relève des objets idéaux du désir, du politique d’abord relevé par l’érotique, puis de l’érotique par le poétique, fait pour finir de la diction du poème le seul absolu encore palpable ; il en ira de même du chant dans La Mise à mort (1965) où Fougère ne peut incarner un idéal féminin très présentable dans un roman qui ne nous cache rien des vicissitudes et des ravages du couple. Or nous savons que ce chant prêté à Fougère est en vérité celui d’Aragon, qui veut s’entendre dans sa femme comme il contemple son propre visage dans les miroirs aux cadres débordants de ses photos à elle. Ce narcissisme coudé semble inexpugnable, et il stabilise à partir du Fou d’Elsales désirs de l’auteur : quand le chant d’amour se retourne en amour du chant, l’énergie libidinale reflue sur elle-même ; objet de foi plus que d’amour, une Elsa désincarnée ne désigne plus que le signifiant de l’absolu, le pré-texte de l’ivresse poétique. Comment qualifier cette dernière posture, « érotisme scriptural » (propose Johanne), ou mysticisme courtois, ou désir narcissique ? Mais quand « l’absolu reflue sur le langage », le hors-champ du texte se réduit dangereusement, et une parole désormais « orpheline de transitivité » se voue à célébrer l’assomption d’un auteur qui ne maîtrise ou ne célèbre plus – avec quel bonheur toujours – que ses propres mots.

Aragon croit plus que jamais, à partir de ce qu’il écrit ; il croit en ce qu’il écrit, il croit au lyrisme, il donne pleins pouvoirs à la forge du chant. Une lettre de 1940 à ses amis Josephson témoigne de ce courage, de cette foi ou de cet « espoir quand même » (Aragon désigne par là l’exemple d’Elsa qui s’est lancée dans Le Cheval blanc, mais aussi du roman Aurélien qu’il vient de mettre en chantier). Et je demeure sidéré devant cette entreprise qui, en marge des tâche militantes, ne leur doit rien, que vient faire sous sa plume à la fin de 1940 l’histoire de ce bourgeois désoeuvré ? Aragon n’a-t-il alors rien de plus urgent à écrire ? Pourquoi Aurélien ? Ce portrait d’un homme qui ne savait pas vouloir, le contre-type donc de son auteur qui déborde lui de volonté, d’ardeur ou de foi. L’espoir a ses raisons que la raison ne connaît pas !  

Il fallait rendre compte de cette orbe du désir, décliné ici à travers vingt-cinq années d’intenses créations. Aragon n’en sort nullement diminué, au contraire : Johanne Le Ray l’accompagne avec sympathie toujours dans ses souffrances, ses impasses, ses sursauts et sa formidable capacité de rebond. La lecture de ce livre devrait fermer la bouche aux détracteurs qui s’obstinent à voir en Aragon une conscience serve ou le valet d’une idéologie. La difficulté, le courage de ses combats se trouvent ici pleinement restitués, et opposés par exemple aux curiosités de Breton qui, pendant que son ancien ami résistait sur le sol de France, préférait s’intéresser aux poupées hoppi.

La filiation des deux ou trois Aragon, du surréaliste au réaliste puis de celui-ci à un enquêteur de méta-niveau, le linguiste de « comment cela marche une tête » pour citer Geoffroy Gaiffier dans Blanche ou l’oubli (1967), apparaît clairement : la révolution, l’amour, le réel figurent trois absolus pareillement inatteignables, ou difficiles à symboliser. D’un terme à l’autre la défense de l’infini se poursuit, une continuité se déploie sur ce grand chapelet d’amertume où le militant égrène son chemin de croix (« La croix de croire nous écrase », lisons-nous dans Le Fou d’Elsa). Un dévorant désir change de visées, et ne s’éteindra qu’à la mort du sujet, qui sut de ses malheurs bien réels tirer tant de bonheurs d’écriture…

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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