À l’invitation généreuse de Benoît Solès, j’ai revu avec sept de mes amis La Machine de Turing au Théâtre Michel de Paris, samedi 24 dernier. J’y ai revécu l’enthousiasme d’une première découverte de cette pièce au Théâtre du Palais Royal, salle comble, délire des rappels… Avec il me semble quelque chose de plus, que ce texte si finement tramé (écrit par son interprète qui en est aussi l’auteur – mais non le metteur en scène, précise-t-il) ne livre pas d’emblée : cette pièce comme certains tableaux, certaines musiques, certains livres gagne à être vue ou entendue une seconde fois ; sa profondeur proprement philosophique ne se laisse pas toute appréhender à la première vision, il y faut le recul, une pensivité (dirait François Jullien), le travail d’un après-coup.
Les quatre-vingt-dix minutes de ce spectacle si riche, débordant, tournent autour d’une question capitale, Qu’appelle-t-on penser ? Ou sa variante, une machine en est-elle capable ? Cette question hante notre modernité à l’heure de Chat-GPT ou de l’Intelligence Artificielle, mais elle contribua peut-être aussi à la folie (autant qu’au génie) de son promoteur Alan Turing, le concepteur ou l’architecte de nos premiers ordinateurs. Tout gravite ici autour d’un mur d’images ou d’écrans, voués à un ruissellement permanent de symboles, de datas codés, de caractères ou de pixels qui nous font face ironiquement : je pense désormais pour vous (nous dit la machine), je vous ouvre les coulisses, l’arrière-monde de vos idées, ou encore je vous mets au défi de savoir ce que je pense – comme la machine Enigma des Allemands, dont Turing mit deux ans à percer le code, contribuant ainsi de façon décisive, mais demeurée secrète, à la guerre de l’Atlantique et à la victoire finale des Alliés…
Cette histoire, assez connue pour que je n’entre pas ici dans les détails, méritait bien de nous être à nouveau contée car elle est dramatique, infiniment grave par ses enjeux, cocasse aussi dans ses péripéties (rappelées par le film Imitation Game), très émouvante surtout par la lutte à mort que Turing engage ici sous nos yeux, non avec l’ange mais avec le Mur. Entre sa bicyclette, ses entrainements de marathonien, ses démêlés avec un inspecteur de police, avec un amant de passage dragué dans la rue, ou avec son supérieur champion d’échecs dans l’équipe des chercheurs recrutés pendant la guerre à Bechley Park…, son personnage de bègue et d’inadapté fait preuve d’une énergie folle pour rester à flot, ou simplement vivre. Le corps énergumène de Benoît nous montre, en acte, à quel point penser est une entreprise physique, un combat éprouvant, une dépense.
La question passée au crible sur cette scène, une machine peut-elle penser ?, se retourne aujourd’hui, comme le suggère mon ami Philippe R. qui m’accompagnait samedi, en celle de savoir ce que vivre veut dire, à l’heure où nos machines nous dépassent dans les domaines du calcul ou du raisonnement ; car il suffit de quelques secondes à Chat-GPT pour traduire, en n’importe quelle langue, la page que vous lui soumettez… Le propre de l’homme, ainsi contesté et défié de tous côtés dans ses performances logico-langagières, ne serait-il pas à chercher désormais dans des fonctions que les philosophes considèrent traditionnellement comme plus « basses », l’affectivité, les émotions, l’imaginaire ? Dans tout ce que notre verbe vivre recouvre d’obscur ou d’inexprimable ? Cette frontière ou ce défi du deep learning, aujourd’hui affronté par les machines, constituait le pitch et le pivot d’un beau film, Dalloway, passé un peu inaperçu à l’automne dernier, et chroniqué ici même.
Paul Valéry, très attentif aux frontières de l’intelligible et du sensible, du machinique et du vivant, avait pressenti nos débats actuels et proposé, pour les clarifier, de modifier le trop célèbre cogito de Descartes, je pense donc je suis, qu’il reformulait par Tantôt je pense et tantôt je suis. Comme pour souligner une certaine incompatibilité, ou une coexistence difficile, entre vivre et penser : oui nos machines pensent, mais elles ne vivent pas ! Et il nous demeure assez malaisé de penser ou préciser au juste ce que vivre veut dire (cette question est au cœur de quelques-uns des derniers et excellents livres de François Jullien).
La scène, ou plus exactement le pugilat organisé par Benoît Solès, affronte son personnage à de successifs adversaires (avec dans son visage de passagères bouffées d’enfance à l’évocation de Blanche-neige ou des nains). Tiraillé, exténué de questions, Turing interroge plus précisément cela : tandis que les écrans enchaînent immuablement leurs processions de symboles, lui se heurte, se démène ou s’évertue jusqu’à la rage, est-il ou non une machine ? Question très pertinente à traiter sur une scène de théâtre, où l’acteur justement répète (et La Machine de Turing en est à sa mille deux-cent dixième représentation !), question bien digne de reformuler le fertile Paradoxe sur le comédien de Diderot : quand l’acteur est-il le plus vivant, dans le quotidien de sa vie, ou sur ces planches qui agissent comme des réacteurs, des propulseurs d’énergie, des accélérateurs de conscience, de désirs, de connivences ?
Celles-ci étaient à leur maximum samedi, si j’en juge par les chaleureuses, les fougueuses ovations qui retenaient le rideau de scène de tomber sur les deux complices, et nos machinales et trop prévisibles existences de reprendre leur cours… Merci Benoît pour ce rappel, oui le théâtre peut être un moment de vraie vie, la bourrasque d’une respiration, d’une incarnation plus intenses qui donnent à penser, à rêver, à partager – trop rares instants de vrai théâtre !

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