Dans le château de la pensée (avec François Jullien)

Publié le

Je publie ce billet sur l’avant-dernier livre de François Jullien, Puissance du pensif (Actes sud, 2025) pour au moins trois raisons : j’ai rendu compte sur ce blog de la plupart des livres de François, dont l’œuvre me suit (me nourrit) depuis trente ans ; partant pour six semaines en Thaïlande, en octobre dernier, et n’y pouvant emporter qu’un très léger bagage de livres, j’ai choisi celui-ci, d’un petit format, lu et relu là-bas ; son titre surtout croise celui de mon blog, Le Randonneur pensif, et cette coïncidence non-fortuite mérite réflexion…

Quand La Croix a, pour une raison qui m’échappe, mis fin voici deux ans à l’hébergement de ses blogs, pour nous proposer un serveur indépendant, le problème s’est posé de modifier ma trop simple étiquette de « Randonneur », les clients du Vieux campeur ou les amoureux de courses en montagne vont se fourvoyer, ne pourriez-vous mieux préciser vos contenus ? J’ai sans chercher plus loin proposé d’ajouter pensif, pour marquer une sorte d’écart avec des propositions trop strictement déclaratives, pour favoriser un certain flottement dans ma réflexion, et celle de mes lecteurs. 

Je suis donc enchanté de trouver aujourd’hui sous la plume de François Jullien une analyse fouillée de ce terme, voire une valorisation du pensif, c’est-à-dire de la littérature, plus stimulante ou riche que la voie d’une pensée logique ou théorique, dominée par ce qu’on célèbre depuis la plus haute philosophie comme le logos. Ce petit livre justifie mon propre parcours (j’ai quitté en 1973, passant du lycée de Toulon à la fac de Grenoble, l’enseignement de la philosophie pour celui des lettres modernes), et j’ai plus appris au fond en ruminant Aragon, Mallarmé ou Victor Segalen qu’en fréquentant Platon ou Kant – pourquoi ?

Jullien vient donc à point nommé éclairer cette bifurcation capitale, philosophie ou littérature, logos ou pensée pensive ? Il proteste du même coup contre une restriction du concept de pensée, telle que l’opère Descartes, définissant d’abord celle-ci selon une acception très large, « Je suis une chose qui pense, c’est-à-dire une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi et qui sent »… (cité par Jullien page 58). Formidable ouverture de la pensée, vite rabattue pourtant sur son corridor logique et cognitif ! Délaissant le très vaste continent des rêves, de la mémoire, de tous les fantômes des désirs et de l’imagination… En bref les ressources (la puissance) d’une pensivité débordante, hasardeuse, chaotique, certes douteuse mais combien stimulante et riche !

Le premier mérite de ce petit livre est donc de protester contre cette mutilation historique, et de faire valoir en marge de ou contre l’exercice philosophique les mérites du poème ou du roman qui, eux aussi, peuvent donner puissamment à penser. Sans doute, mais comment ?

Dominé par le fil de son raisonnement, un philosophe marche droit (ou s’y efforce) ; cette droiture n’est pas le souci du littéraire, qui embarque dans son texte quantité de digressions, de rêveries en marge ou entre parenthèses, d’associations d’idées qui, rompant toute chaîne, valent par leur disparate, leur valeur de surprise. Un philosophe s’efforce de conclure, de trancher par sa pensée ; la qualité d’un grand texte littéraire est au contraire d’insinuer le doute, de fissurer nos certitudes logiques, de suspendre toute conclusion (Flaubert, « la bêtise consiste à conclure »), ou de charger chaque lecteur de formuler la sienne. Avec fermeté, le philosophe ferme (son raisonnement) ; saisi d’étonnement ou de doutes, le littéraire avance avec douceur des hypothèses, il bâtit un monde alternatif, ni plus vrai ni plus faux, plausible. Il éprouve une légère stupeur devant l’ainsi : « Est-ce ainsi que les hommes vivent » ? Le roman, inachevé par définition (merci Louis !) a pour butée des points de suspension… Et la linéarité n’est pas son fort ! Ni le plus court chemin pour dire et pour saisir. Alors qu’un philosophe cherche à fixer la pensée, à la faire déterminative, affirmative (discriminante donc, et si possible conclusive), le poète ou le romancier cultivent le vague, l’allusif, « Le sens trop précis rature / Ta vague littérature » (Mallarmé), ou encore Aragon titrant en 1924 son propre Manifeste Une Vague de rêves. 

Si un roman constitue d’abord, comme le propose ce dernier, une maison où je peux habiter, me réfugier, rêver, cette demeure (que personne n’investira ni de décorera de la même façon) compte quantité de chambres, certaines lumineuses et d’autres secrètes, enfouies ou d’un accès restreint ; personne ne lit de la même façon un poème, un roman, et c’est cela la pensivité : on n’en démontre pas la qualité, la véracité, on l’éprouve à l’intime, on la vit.

C’est en approfondissant la question du vivre enfin (qui l’occupe depuis une dizaine d’années) que François Jullien est conduit à associer l’exigence du vivant à la création littéraire, en s’appuyant notamment sur Proust et sa fameuse citation du Temps retrouvé, « la vraie vie est la littérature » ; il a fallu, au détour du romantisme, qu’un ordre du monde (religieux, ontologique) s’effondre pour que l’écriture du roman prenne enfin en charge, mieux que toute philosophie, les accidents du réel, de la subjectivité, de nos indépassables singularités. La philosophie enferme ou pense nos vies dans la grisaille du on ; la littérature leur rend leurs couleurs ou leur éclat en mettant en scène le je et le il

 Politesse du roman ! Un bon roman n’a pas à démontrer (repoussoir du roman à thèse), il se contente de suggérer, il demeure évasif. Et dans cette mesure nous emplit de pensers furtifs. Pensifs. Passifs peut-être ? Je referme La Chartreuse, Aurélien ou Du Côté de chez Swann d’une main légère, fraternelle ; je n’ai pas tout saisi mais j’en demeure durablement hanté, possédé, débordé dans mes idées ou façons de voir antérieures, La Semaine sainte d’Aragon a fait de moi quelqu’un qui a lu La Semaine sainte, qui est entré désormais dans une sorte de connivence, ou de confrérie avec les lecteurs de cette œuvre.

Non, la philosophie ne dépasse ni ne couronne la littérature, il faut renoncer à cette risible image d’une course entre elles au long d’une une ligne droite… Le magistère philosophique a laissé trop longtemps de côté, ou en friches, les immenses domaines du sujet, de sa vie privée, de ses pensées ou mouvements intimes, de tout ce qui fait la chair, l’humus ou le foncier de nos vies. Pour ne rien dire de l’ambiguïté, de l’équivoque, des accouplements oxymores (voyez Baudelaire) et de toutes ces marges de flou récupérées, promues par la littérature ! Je remercie François Jullien d’avoir si bien dégagé, et défendu dans ce grand petit livre, et en marge de l’arrogante pensée, la veille continue, protectrice, nourricière de la pensivité qui sourd de partout, errante, intempestive. 

Intitulant mon blog Le Randonneur pensif, j’avais en tête une sorte de redondance puisque l’idée de randonnée est inséparable d’un certain hasard (exprimé par l’anglais random), une flânerie ouverte au vent de l’éventuel. La pensivité de même n’est pas dirigée, programmée, et laisse toutes ses chances au hasard. Donc aussi aux trouvailles, ou à d’infinies rêveries. Qui va le plus loin, et du plus loin, le concept ou le personnage ? La démonstration d’un beau et roide raisonnement, ou les résonances du chant, du rythme, de l’allitération et de la rime ?

Ce livre trace un partage, un écart comme aime à dire François Jullien, qui donne lui-même beaucoup à penser, à méditer. Qu’appelle-t-on penser ? L’interpellation heideggerienne ne contribue pas à rendre sa vivacité à cet acte qui n’a rien d’homogène, ici recomposé, ou remembré si l’on souscrit aux suggestions de François : la pensivité n’est pas une ébauche, un acte inabouti ou manqué, mais l’écosystème et le milieu nourricier de nos pensées… Qu’est-elle seule en mesure de découvrir, qui échappe aux développements, par ailleurs nécessaires, du logos ? Que gagne-t-on à demeurer pensif, comme la marquise du conte de Balzac, Sarrazine, cité à la première ligne de cet essai ? 

Que gagnons-nous, que perdons-nous passant de la philosophie à la littérature, et inversement ? Entre la pensée pensante, et la pensive, laquelle stimule ou nourrit davantage ? Celle que je conduis, celle où je me perds et m’absorbe ? Mais qui, dans cette perte même, réussit paradoxalement à me combler…             

Une réponse à “Dans le château de la pensée (avec François Jullien)”

  1. Avatar de Jean Claude Serres
    Jean Claude Serres

    Cher Daniel, je n’ai pas lu ce livre de F Jullien mais ton écrit me comble. Qu’est-ce que penser ? Sans aucun doute tout ce qui se passe dans nos états de conscience intégrant aussi nos processus cérébraux non conscients. Quelle erreur d’opposer littérature et philosophie (philosophante !). Abandonnant les représentations mentales duales voici une petite réflexion qui devrait apporter de l’eau à ton moulin, à propos de la nature des débats et des partages de vécu.

    c’est un extrait d’un de mes articles :

    Pour structurer l’exploration de la quête de sens et éviter la dispersion, les sources identifient quatre méthodes de pensée (ou démarches) qui s’imbriquent souvent pour traiter cette problématique complexe. Voici comment chacune de ces méthodes contribue à l’organisation de la réflexion :
    La démarche philosophique : Elle est centrale car elle permet de créer des concepts et de problématiser les thèmes abordés pour approfondir la réflexion sans « tourner en rond ». Cette méthode exige de prendre de la hauteur, une posture « méta », pour ne pas tenter de résoudre un problème au niveau même où il se pose. La quête de sens est considérée par cette démarche comme l’une des questions les plus difficiles, car elle est nécessaire pour interroger tous les autres questionnements philosophiques. Elle passe aussi par la déconstruction de nos représentations usuelles.

    La démarche scientifique : Son rôle est d’objectiver les discussions. Elle s’appuie sur la recherche, l’expérimentation et la validation de théories (par exemple via les neurosciences) pour fonder les connaissances. Dans le cadre des ateliers, elle permet de partager des faits validés ou des spéculations pour donner une base solide aux échanges.

    La démarche artistique (ou esthétique) : Contrairement aux méthodes plus théoriques, elle porte le focus sur les émotions et le ressenti. Elle utilise l’expérimentation, l’observation d’œuvres d’art et la pratique (peinture, danse) pour explorer le sens à travers une approche sensible.

    La démarche stratégique (ou active) : C’est le domaine de l’agir. Elle structure l’exploration en posant des questions concrètes : « comment faire ? » et « que faire ? », que ce soit au niveau personnel, familial ou collectif. Cette démarche intègre également une gestion du risque et une tension entre l’action guidée par l’intuition et l’action régulée par des normes.

    Ces quatre méthodes ne fonctionnent pas de manière isolée. Par exemple, une question complexe comme le féminisme nécessite une approche stratégique, mais inclut également des regards philosophiques, scientifiques et artistiques. Contrairement à un atelier purement philosophique qui repose sur l’argumentation logique, l’atelier de discussion profonde utilise ces quatre méthodes pour accueillir le témoignage de chaque participant là où il en est de son chemin de vie.
    Pour mieux comprendre cette structure, on peut comparer l’exploration de la quête de sens à la création d’un dictionnaire : au départ, il faut utiliser des mots dont le sens est encore incertain pour définir les premiers termes, et ce n’est que par des itérations successives que l’ensemble prend de l’ampleur et de la précision. Chacune des quatre méthodes agit comme une lentille différente permettant d’affiner progressivement cette définition.
    Bien que ces deux formats partagent des valeurs fondamentales, les sources permettent de distinguer l’atelier de discussion profonde de l’atelier de philosophie selon trois axes principaux : leur finalité, leur méthode et leur rapport à l’argumentation.
    La finalité et le contenu : L’atelier de philosophie a une portée plus ciblée, alors que l’atelier de discussion profonde ne s’y réduit pas. Ce dernier est plus vaste car il intègre les quatre méthodes de pensée (philosophique, esthétique, scientifique et stratégique) pour explorer un sujet. Par exemple, là où la philosophie crée des concepts ou problématise, l’atelier de discussion profonde peut aussi faire appel aux neurosciences (science), au ressenti émotionnel (art) ou à la planification de l’action (stratégie).

    Le mode d’expression (Argumentation vs Témoignage) : C’est la distinction la plus nette. Un atelier de philosophie est consacré au débat d’opinions par un raisonnement logique et argumenté. À l’inverse, l’atelier de discussion profonde est d’abord un espace d’échange et de témoignage. Dans ce cadre, chaque participant peut exprimer son point de vue sans être contraint de le justifier ou d’argumenter pour convaincre les autres.

    La posture des participants : Dans l’atelier de discussion profonde, l’accent est mis sur la singularité du parcours de chacun : chaque personne intervient exactement « là où elle en est de son chemin de vie ». Il n’y a aucun prérequis ni connaissance minimale à maîtriser pour y participer.

    Malgré ces différences, les deux types d’ateliers reposent sur un socle commun de principes éthiques : la bienveillance, la qualité d’écoute et le respect absolu de chaque personne.
    Jean Claude

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

    Lire la suite

À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

    Lire la suite

Les derniers commentaires

  1. la définition d’Aurore, est ce : vent frais qui dissipe les odeurs de renfermé de l’entre-soi ?

  2. En lisant Jacques et Alicia au retour sur le tapis neigeux parisien, je remarque des traces entêtantes de chats. Évocation…

  3. Le vent, la neige, l’éphémère, l’inaccessible, l’insaisissable, teintés de mélancolie, en métaphores, poésies et chansons, pour un passage symbolique d’une…

  4. Réponse à Frère Jacques Bonsoir Monsieur l’abbé ! J’ai lu et relu votre commentaire. Je me permets de vous répondre…

Articles des plus populaires