Demain Sade ?

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Je ne sais si le dernier essai publié par Dany-Robert Dufour aura beaucoup de lecteurs, tellement il est accablant, ou glaçant : les cinq-cents pages de Sadique époque (Le Cherche Midi), 2025) vous prennent à la gorge, en vous enfermant dans une démonstration implacable, admirablement (effroyablement) documentée, qui ne vous quitte plus. J’admire la perspicacité de ce livre, le courage qu’il fallut à son auteur pour remuer toute cette matière, littéralement fécale, de notre temps… Combien d’années aura-t-il passé à lire et relire Sade (trois volumes dans la bibliothèque de la Pléiade !), un auteur que je n’ai fait moi-même que survoler, qui m’a toujours repoussé, tellement le miroir qu’il tend à notre condition est insoutenable. 

Mais justement, certains ont ce courage de regarder la Chose en face, une Chose d’abord enfouie, refoulée, censurée ou traitée comme une curiosité à la marge, alors qu’elle n’a fait que grandir, que se ramifier entre nous jusqu’à exploser au grand jour et confirmer aujourd’hui, dans ce livre, sa terrible, sa centrale actualité. 

On ne rigole pas avec Sade, et le Marquis ne mettra jamais les rieurs de son côté. C’est la première illusion que ce livre dissipe, Sade n’est pas un libérateur du Désir et jamais il ne comptera parmi les promoteurs d’une quelconque bien-pensance ; il ne dessine aucun modèle que puisse se proposer un esprit « progressiste », il ne sera le drapeau d’aucun mouvement social ; et si quelques dadaïstes ou surréalistes l’ont pris pour saint-patron ou porté au pinacle, ils ne pourraient que déchanter à la lecture de ce livre. Vous qui ouvrez ces pages, mettez sur le billot d’une guillotine figurée en couverture votre tête nécessairement farcie d’idées généreuses ou mélioratives : non, l’Histoire ne s’arrange pas, et notre époque court vers le pire. 

Dany-Robert Dufour avait déjà travaillé Sade dans deux livres, La Cité perverse et Le Divin marché (ce dernier titre assez explicite), mais en toile de fond, sans en faire la figure centrale. Il tournait autour ; le voici placé en pleine lumière, et cette lumière (noire, qui inverse en tous points la philosophie dite des Lumières) ne nous flatte pas. Très schématiquement : depuis Saint Augustin, on se représente l’homme tiraillé entre l’amour de Dieu et l’amour de soi ; l’amor Dei est censé nous élever, l’amor sui nous enfoncer dans ce que Pascal appellera la concupiscence. Or il se trouve au XVIII° siècle des théoriciens d’un courant libéral en économie, particulièrement Adam Smith et surtout Mandevillle avec sa Fable des abeilles (rééditée et commentée par Dany-Robert) pour soutenir les bienfaits collectifs ou publics de cette concupiscence privée : plus les hommes se livreront à la luxure, à la gourmandise, à l’appât du gain, et plus par ruissellement ils donneront d’ouvrage aux artisans et de profits aux marchands. Un criminel à lui seul ne fait-il pas travailler une cour de justice, des geôliers voire un bourreau ? Les vices privés peuvent donc engendrer un bien public, et dès lors quels sont les comportements véritablement vertueux, méritoires ou à encourager ?

Ce paradoxe, mis en pleine lumière par La Fable des abeilles, semble tellement insoutenable (car il renverse la morale) que son auteur fut promptement stigmatisé sous le nom de Man-Devil, l’homme-diable. Mais cette diablerie précédait de peu les textes de Sade, et Dufour documente les relations possibles entre les deux auteurs. Le programme ou le message de Sade est simple et tient en un mot, l’égoïsme, le service avant tout de son propre désir. Or que désire intimement chacun ? Dominer, voire baiser son prochain (titre d’un autre ouvrage de DRD) ; en toute impunité, ouvertement et selon la plus intangible des lois, la loi du plus fort. Le plus sûr critère de cette domination, la preuve qu’on a la force pour soi, c’est donc l’abaissement, l’humiliation, la violence infligée à l’autre : les supplices dont regorge cette bibliothèque (pour moi illisible) sont donc l’ultima ratio de ce programme, faire éclater en toute occasion sa supériorité, réaffirmer sur chaque corps sa puissance.

La sexualité, dans le tableau des performances sadiennes, n’est donc pas première, d’ailleurs Sade exècre la différence des sexes, qu’il annule souvent dans une préférence pour l’anus, un orifice que les deux sexes ont en commun. La jouissance ne tient nullement à l’emboîtement de deux organes complémentaires, mais à la domination (maître-mot de l’érotisme sadien) de l’un sur l’autre. Baiser dans ce contexte prend un sens dépourvu d’équivoque.

Pour devenir un bon sadique, « encore un effort », il convient de bannir toute compassion ou empathie envers ses victimes, de se montrer indifférent ou apathique devant les tourments qu’on inflige, et de ne ressentir évidemment aucune culpabilité, mais au contraire le frisson ou la libération d’endorphine qui accompagne le sentiment d’avoir une fois encore bien baisé son prochain. 

La majeure partie des analyses de Dany-Robert Dufour s’orientent à partir de là vers la démonstration des convergences entre les rêveries de l’embastillé et quelques traits, en effet saillants, de l’histoire des XX° et XXI° siècles. Le possible anéantissement du genre humain (fantasmé par Sade) n’a-t-il pas été comme joué aux dés lors des essais de la première bombe A, dans le désert de Los Alamos ? Une explosion dont nul ne savait, avant son lancement, si elle n’allait pas par réaction en chaîne détruire notre atmosphère. Le dépérissement de cette même espèce, par extinction graduelle du désir sexuel, n’est-il pas initié dans les pratiques (encore minoritaires) de ce que Monette Vacquin a nommé « le plan hors-sexe », et les tentatives de reproduire la vie sans en passer par les fastidieux détours d’une libido aujourd’hui en baisse ? 

Mais surtout, le péril ici le plus documenté vient des réseaux sociaux, qui au rebours de l’ancien appareil d’information enferment leurs pratiquants dans des ghettos étanches, où un système de croyances claniques s’aiguise et se fortifie au détriment du débat public, et d’une curiosité renouvelée. Moi d’abord ! Cette maxime toute sadienne n’est pas peu renforcée par ces NTIC, Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, avec leur cortège de fake news, de manipulations de l’opinion et de violations de l’espace public. Deux mondes également sadiques se font désormais face, celui des hyper-riches dont Trump est chaque jour sous nos yeux le champion, qui n’hésitent pas à jouer aux surhommes (voire, dans le cas d’Elon Musk, à faire le salut nazi) ; celui d’un Lumpen-proletariat également sadique, organisé en clans indifférents à toute loi – la loi d’en face, républicaine, étant par eux assimilée à une autre sorte de clan. DRD, jadis professeur en sciences de l’éducation, en sait long sur l’exposition des jeunes aux réseaux sociaux, à la drogue, aux incivilités voire à des crimes qu’ils commettent et traitent avec indifférence, un tableau typiquement sadien que son livre documente très précisément. 

Le triptyque de Jérôme Bosch consacré à « L’enfer », sur lequel s’ouvre et se ferme le livre, illustrerait d’autres pistes très actuelles, sur les manipulations génétiques, mais aussi sur le rôle insensibilisant ou euphorisant de la musique. Vers quel abîme roulons-nous ? On sent, dans ses dernières pages, Dany-Robert Dufour effrayé par ses propres découvertes, comme il aimerait se tromper ! Son enquête, minutieuse, toujours éclairante, constitue manifestement un antidote aux dénis, et une invitation pressante à comprendre, à cadrer cette lumière noire des pulsions qui mènent le monde : le système-Sade qui, pas plus que le soleil ou la mort, ne se peut regarder en face. 

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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