J’avais déjà chroniqué ici le beau film Dalloway de Yann Gozlan, un peu trop négligé par la critique. Son dernier opus flamboyant, Gourou sorti cette semaine, et interprété par un Pierre Niney survolté, nous donne à méditer sur les ingrédients de la fascination, de l’emprise ou de la transe ; on y voit un homme s’emparer de la foule et la pétrir à sa guise, à grand renfort de cyclos, de herses lumineuses et de projecteurs de poursuite, mais aussi de micros, de plans de salle et de chuchotements à l’oreillette. La prestation du gourou (Matthieu Vasseur dit Matt) met ses pas dans ceux des grands concerts de rock, où l’objectif est d’abord de chauffer la salle, et d’y transformer chaque corps en onde vibrante, résonante aux intonations du meneur ; celui-ci pose une loupe grossissante sur un certain coaching, ou sur les dévoiements d’un DP (Développement Personnel) qui touche au vaudou ou aux séances d’exorcisme appelées chez les Evangélistes américains healing, quand Matt isole dans le public un individu (Julien, ou ensuite Daniel) qu’il confesse en direct, sous la pression de la foule qui fait cercle et exprime la vie privée du cobaye ainsi choisi comme on ferait du jus d’un citron.
NO LIMITS, MA VOLONTE EST PLUS FORTE QUE MA MEMOIRE, MON FUTUR PLUS GRAND QUE MON PASSÉ… Ou encore, je sais pourquoi vous êtes ici, et nous allons tous ensemble transformer ce pourquoi en comment, vous avez fait un premier pas et c’est un pas de géant… Ces formules martelées dans la forge ou la fournaise du show voudraient extirper, accoucher en chacun et en direct l’homme nouveau, purifié, régénéré ou new born. La sorcellerie du sabbat, par électrochocs ou coups de poings visuels, voudrait agir (selon les anciennes liturgies du théâtre antique) comme catharsis. Ô combien problématique !
En misant sur la transe, Matt manipule en effet de la dynamite, et ce film nous montre les coulisses ou l’envers du show, ou comment le manipulateur se laisse entraîner, ou s’affronte à des adversaires qui n’entrent pas dans son jeu : une commission d’enquête qui le convoque au Sénat, soucieuse d’assainir et de réglementer une profession qui se développe hors de tout contrôle ; une journaliste qui paye sa place et s’infiltre dans l’assemblée du gourou, pour tirer de ses méthodes un article reportage à charge ; son propre frère Christophe, moins chanceux dans sa réussite sociale et qui s’engage avec Matt dans un duel qui va lui être fatal ; mais ce sont aussi ses propres admirateurs, le malheureux Julien ou le chauffeur de Matt, qui fascinés par sa réussite se lancent dans la carrière – notre contagieux gourou en fabrique d’autres sous lui ! Mais (et c’est le nœud le plus trouble du film) leur admiration se change en rivalité mimétique, l’émulation menace de faire obstacle au modèle. Pourtant l’adversaire principal auquel se heurte Matt, c’est lui-même, dans sa démesure, sa jactance, son ivresse face à l’étonnant pouvoir des mots ; et cette adversité nourrie dans l’intimité du sujet change le drame en tragédie (si nous suivons la leçon d’Aristote reprise par Corneille, la tragédie ne se réduit pas au choc de deux ennemis, elle advient quand c’est le héros ou un parent très proche, un semblable qui s’affronte à lui-même, fait son propre malheur ou provoque sa perte)…
Dans un talk show animé par Cyril Hanouna, ici distribué dans son propre rôle, Matt se laisse donc emporter par son propre story telling, non il n’a pas toujours été ce gourou tout puissant, lui aussi a connu intimement les souffrances de ces gens qui s’en remettent à lui et affluent sur ses plateaux, lui aussi a d’abord été une victime trahie, humiliée dans ses amours d’enfant par celui qu’il aimait le plus, son propre et unique frère… Cette « confession » très médiatique, aussitôt amplifiée par les réseaux sociaux, sidère Adèle sa compagne, et suffoque d’indignation Christophe, qui le somme aussitôt de publier un démenti ; l’explication qui s’engage entre les deux frères met en pleine lumière la paranoïa ou le dédoublement de personnalité entretenus par les plateaux, de TV ou de show, Matt a vendu son âme au diable, il n’existe plus hors des feux de la scène, loin du pouvoir des mots, désamarré il flotte au gré des demandes supposées ou anticipées de ces publics qui le réclament…
Porté au faîte de la puissance par le dispositif des plateaux, qu’a-t-il à faire de la vérité ? Pour nous qui assistons aux développements de la carrière de Trump, à ses rodomontades médiatiques et son maniement outrecuidant des caméras et des micros, l’anatomie du gourou proposée par ce film, et l’interprétation ravageuse de Pierre Niney, nous mettent devant une évidence : la manipulation est facile, elle est contagieuse et multiplie ses émules, avant de conduire ses protagonistes au naufrage, dans un Las Vegas pailleté de lumières et ruisselant de machines à sous, horizon particulièrement glauque et terme (suspendu) de cette histoire.

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