Homo touristicus

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Je randonne en Thaïlande depuis trois bonnes semaines, et pour vingt jours encore, ce voyage explique le silence de ce blog. Il est un peu tôt pour poster ici les impressions (fortes) reçues de ce pays ; je me trouve en revanche à la bonne distance, peut-être, pour examiner quelques traits saillants de cette espèce en voie de développement et qui pullule ici, le touriste.

Comme une algue ou un prédateur toxique, le touriste se multiplie en effet à vive allure dans quelques écosystèmes qui lui sont favorables, voire, comme la Thaïlande, particulièrement adaptés. Certains pays, l’Egypte ou la Tunisie, lui doivent une part importante de leur PIB ; pour d’autres, cette manne constitue un appoint bienvenu, et les dégâts collatéraux causés par l’intrusion de ce parasite ne seront donc dénoncés ou perçus que plus tard…  Le sujet est vaste, à nuancer selon les régions du globe, c’est pourquoi je me bornerai dans un premier temps à mentionner quelques évidences. À savoir :

Que le touriste est casanier cette première observation, qui peut sembler paradoxale, saute néanmoins aux yeux ; le touriste évolue parfois très loin de son chez soi mais, quelle que soit la distance parcourue, celle-ci ne doit rien annuler, ni altérer, de son confort domestique ou de ses routines (notamment alimentaires). Pour parodier une amusante réplique du Soulier de satin, prêtée par Claudel à deux doctes universitaires du Siècle d’or, « nous voulons du nouveau, oui toujours du nouveau – mais qui soit absolument semblable à ce que nous avons laissé derrière nous ». Cette obsession du chez soi portera notamment sur l’état des salles de bain, notion étrangère à quelques-uns des pays traversés, mais aussi à la préparation des pommes de terre frites, ou au goût du café. Le touriste veut bien acheter ou accepter un peu d’exotisme, mais à condition que l’écart demeure supportable, sans rien efface des conditions de la vie initiale. Sur la route, à table comme dans sa chambre, le touriste tient au maintien de certains standards, hors desquels il ne saurait voyager ; 

Que le touriste est grégaire : qui n’a observé ces hordes dociles, conduites par une cheftaine levant haut son petit drapeau (voire un bâton de pom pom girl, ou un simple parapluie) ? Les groupes ou les troupes bien organisés bénéficient même d’oreillettes, et leur guide d’un micro, pour ne pas déranger devant les sites fréquentés par homo touristicus les discours d’autres guides. Tout voir est impossible mais bien voir, par étapes, dans l’ordre et avec l’appoint de commentaires bien sentis, est essentiel au parcours d’une journée. Le touriste, dont le regard est par définition désarmé, dépend des autres pour admirer ou observer ; seul il ne verrait rien (ou si peu), il faut donc qu’il se renseigne, et tout au moins qu’il suive, les explications du guide comme les pas de son voisin. J’y suis, je suis conjugue pour nos touristes la première personne du verbe suivre ; la troupe ainsi formée peut grimper, pour l’exploration d’une ville, dans un simulacre de petit train, ou dans une embarcation se risquer à une sortie en mer – à Marseille, on appelle ces véhicules des promène-couillons ;

Que le touriste prend des photos : les nouveaux appareils, et notamment nos téléphones portables, ont multiplié hors de toute mesure l’acte de photographier, que les clics deviennent faciles quand on peut effacer et recommencer autant qu’on veut les images ! Ici encore le mimétisme est de rigueur, chacun photographie de préférence ce que les autres photographient, et l’on a même prévu à cet effet des points kodaks, comme des arrêts pipi où les cars font étape. La passion photographique est consubstantielle au touriste, qui atteste par elle de son voyage. Comment mieux dire « J’y étais » que par une bonne photo, moi devant les pyramides, moi au Machu-Pichu ou aux chutes d’Iguazu ? Moi ou mon couple, qui sollicite dans ce cas un touriste amical de presser le déclic, service facilement payé de retour… Entre touristes, cet échange est la moindre des choses ; mais, demandait quelque part Roland Barthes, comment les Japonais trouvent-ils le temps de regarder toutes les photos qu’ils prennent ? Il y a quelques décennies, ces clichés plus narcissiques que documentaires faisaient l’objet de fastidieuses « soirées diapos », que l’inflation débordante de images, et leur glissement vers le selfie, a peut-être tuées sans retour ;

Que le touriste est suspicieux l’homme (la femme) qui voyage en groupe nécessairement se compare, les prestations pour lesquelles ils ont payé sont-elles bien conformes aux promesses ? Cette chambre qu’on me réserve n’a qu’une vue sur jardin ; le taux auquel j’ai changé hier était-il le bon, n’aurais-je pas dû attendre pour en trouver un meilleur ? Et dans le souk, suis-je allé au bout du marchandage, ne me suis-je pas fait rouler par cet aigrefin (et son complice le guide) si pressés de conclure ? Au fait, quel était le juste prix ? 

Que le touriste s’efforce au globish : une épreuve attend forcément le touriste standard au moment de se faire comprendre ; il tombe parfois sur des interlocuteurs encore pires que lui dans le maniement du globish, cette dégénération de l’anglais qui peut sombrer au niveau de l’onomatopée, de la gesticulation simiesque ou du langage par signes… Ce qui allait de soi dans le monde d’avant, se faire entendre, devient pour chaque mot prononcé, pour chaque requête une épreuve – et que de requêtes sont nécessaires pour s’orienter dans la rue, pour déjeuner, pour les nécessités les plus courantes ! Ici encore nos téléphones portables offrent une merveilleuse ressource, le Google traduct qui permet au chauffeur de taxi, ou à la réceptionniste de l’hôtel, de couper court à de fastidieuses tentatives : chacun tapote et met sous le nez de l’autre sa traduction. Au musée de même, on peut photographier des pages entières d’un document, et en obtenir d’un clic la traduction à lire dans notre langue… Ce n’est donc pas seulement pour prendre des photos, mais pour se comprendre a minimamutuellement que le touriste et ses hôtes agitent à bout de bras l’indispensable prothèse du portable ;       

Que le touriste est un être qui « fait » : on pourrait définir le touriste comme une personne déplacée qui n’a rien à faire là où elle se trouve. Rien sinon regarder les autres vivre, travailler, et bien sûr les prendre en photos. Or un curieux tour de langage autorise inversement ces professionnels du désoeuvrement à affirmer fièrement qu’ils ont fait, l’Espagne en dix jours ou le musée du Louvre en trois heures… Et à traiter ainsi comme une œuvre le simulacre d’un voyage accompli dans la presse et la bousculade. Je me garderai pour ma part d’employer jamais cette expression, en me souvenant de la provocante ouverture d’Aragon dans son Traité du style (1928), qui commence par : « Faire en français signifie chier ». Bien joué, Louis, merci pour cette mémorable leçon ! On dira ou pensera désormais que nous avons chié les châteaux de la Loire, ou chié en trois jours Venise, Florence et Naples… 

*

« Don’t be a tourist », chante quelque part Leonard Cohen (ou Bob Dylan ?), à propos je crois d’une relation amoureuse, ne te contente pas de passer, ou de ne faire que regarder, prends le temps de rester, de t’investir, de t’immerger, ne survole pas les phénomènes, demeure un peu… La vie n’est pas un spectacle, ni une semaine de rêve marchandisé vendue par un tour operator. Et le vaste monde nous attend un peu au-delà des brochures sur papier glacé proposées par Fram, Havas ou Kuoni… J’ai forcé le trait en rédigeant ce billet ? Sans doute, puisque tout ceci me concerne et que je me sens rattrapé, poursuivant ce voyage, par l’image que je donne aux autres et qu’ils me renvoient, détestables touristes ! Mes semblables, mes frères.                              

14 réponses à “Homo touristicus”

  1. Avatar de Roxane
    Roxane

    Bonjour, amis lecteurs d’ici et de partout !

    Le billet du randonneur pensif en voyage au pays du sourire ne peut nous laisser indifférents.

    Il nous oblige à faire l’examen de nos voyages, petits ou grands. En somme notre examen de conscience.

    Voyage au diable vauvert, voyage intérieur, tout cela me semble lié.

    Notre randonneur se moque éperdument d’un commentaire où va se décalquer un extrait du Guide bleu tiré des « Mythologies » de Roland Barthes. Il attend autre chose de ses lecteurs qui, comme dans la chanson mythique et le livre de Hervé Cristiani, n’ont pas d’argent pour faire les grands voyageurs mais qui vont parler quand même à d’autres habitants, ceux d’une planète de liberté où le cœur cherche sa raison d’être.

    L’auteur de « Transports physiques » qui termine son livre par une belle citation de Cicéron, m’écrivait, le 30 octobre dernier :

    « voyagez, voyagez de toutes les façons possibles, étant entendu qu’on peut voyager en restant sur place  »

    Cher Daniel, revenez vers nous, en essayant de nous instruire en tenant compte des mots du physicien.

    Un livre ouvert à mes côtés…Un jour, l’auteur, revenant de son île de Ré a stationné dans la cour de ferme et, à la maison, il a beaucoup parlé, parlé, parlé…

    Dans les années quarante, il a fait de la résistance poétique avec R. Queneau, A.Malraux, G.Bachelard entre autres « messagers » de ce temps-là.

    À la fin du chapitre consacré au voyage et au voyageur, il écrit :

    « Pour ceux qui entendent en effet s’y mesurer, le passé est un redoutable fantôme. L’exorciser réclame de sévères conduites. Ce que nous nommions la réalité est à ce prix. »

    Voyage dans le temps déployé, voyage, voyage, on connaît le refrain.

    Aux six définitions en surbrillance de l’homo touristicus, on aimerait ajouter « le tourisme sexuel » dont les lettres transposées font apparaître à ces touristes déviants « leur seul exotisme ».

    On pourrait alors parler des 7 péchés capitaux de l’homo touristicus, en pensant aux 7 péchés capitaux des universitaires, un livre, dont l’auteur, un correspondant ami, m’avait conseillé de ne pas lire, au début des années nonante.

    Je l’ai pourtant acheté, bien des années plus tard, après sa disparition, assassiné à Paris par les terroristes islamiques.

    Le lieu fait lien, certes, mais comment sous son toit, être partout à la fois ? Vous avez dit « ubique » ?

    Mystère du « moi » que l’artiste relie à l’univers et ce quelque chose est-il accessible à une ouverte raison ?

    Parlez-moi de lui…Il intéresse le sédentaire autant que le voyageur.

    Autour d’un café arabica, votre besace posée, relisez ce commentaire et dites-moi ce qu’il vous inspire…

    Une idée peut-être, d’aller plus loin, encore plus loin…

    Ou s’exiler à domicile.

    Bonnes vacances et bon retour

    Roxane

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Merci Roxane, votre suggestion des sept « péchés capitaux » me semble très pertinente, et quant à votre anagramme – la magie de ces renversements m’étonnera toujours ! Nous n’avons pas croisé ici le tourisme sexuel, qui doit se cacher plus que par le passé, j’espère bientôt sur ce blog évoquer un peu sérieusement ce pays, très attachant.

  2. Avatar de Steve Fleck
    Steve Fleck

    Salut Daniel,
    Accepterais-tu une petite note en bas pour ce blog si riche en réflexions? Il s’agit de la mention de Leonard Cohen et Bob Dylan. Étant curieux à propos de la citation ‘Don’t be a tourist’ qui m’était – je l’avoue – complètement étrangère, je me suis confié à Google. A la deuxième tentative, j’ai découvert que ‘Don’t be a tourist’ fait partie des paroles de la chanson ‘There is a War’ de Cohen – dont voici le site web :

    https://open.spotify.com/track/5umzWUeKkADWBPBMOGrGNN

    A chacun d’interpréter les paroles, riches et ambiguës comme seulement Cohen sait les confectionner…

  3. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Ah les joies des Globiphones en route vers le Village Global! Le sabir angloricain, pentagonal, en mode langue auxiliaire de survie ,dans une combinatoire de rencontres improbables, voilà de quoi égayer notre cher randonneur en terre asiatique!

    Ce Thaï-break est une bonne occasion pour épingler les mots et expressions émanant tantôt des voyageurs de la Jet, tantôt ceux du Routard, tantôt encore ceux du package des Tour-Operator vers la Discovery Land!

    Le répertoire dudit sabir, décrit avec humour et panache par Jean-Paul Nerrière dans son livre inaugural Ne parlez plus anglais. Parlez globish (2004) recense en gros 1500 mots. Les voyageurs Japonais, Latino-américains, Arabes du Golfe ou autres Hollandais et Français tentant de communiquer avec force gestes simiesques voient le plus souvent leur périmètre lexical réduit à 700-800 mots. On est plus proche de la langue carcérale ou de l’argot des jeunes que de la langue de Shakespeare avec ses …17 677 mots différents!

    J’imagine assez bien les « How much for a tuk-tuk to the Grand-Palace? » ; « How much for the laser show and the shopping center? » ; « Could you make for me Thaï price, not tourist price? » ou autre « Do you have exotic food, not too strange, not too spicy…like French food ? » ( pour la rubrique Touriste casanier)

    À écouter ces écorcheurs globiphones, on repense avec nostalgie aux mélodieux emprunts : Nevermore de Verlaine le Spleen de Baudelaire, ou l’humoristique struggleforlifer de Proust…

  4. Avatar de Jfr
    Jfr

    Terrifiant tableau. Comment échapper à ces hordes touristiques ? On les voit à Paris photographiant Notre Dame, la Tour Eiffel et nos musées. Il faut voyager seul, à contre courant, hors ces flux de masse qui photographient tout et ne regardent rien.. Se lever à 5 h du matin pour descendre (avec un guide) dans la tombe de Nefertari dans la vallée des reines à Louxor, filmer le lever de soleil au fond du Grand Canyon ou de Bryce. Prendre 4 gallons d’eau potable pour traverser en voiture la vallée de la mort ou mieux la traverser seul, sac au dos, avec une gourde bien remplie jusqu’à Zabriskie Point…Je me souviens d’un arrêt à Four Corners, là où 4 états américains se croisent, Nevada, Utah, Arizona, New Mexique et où personne ne croise personne, ne sachant plus quel chemin prendre… D’une traversée de Monument Valley sans âme qui vive, dans les lieux même où John Ford avait tourné 7 films. Il faut surtout prendre les chemins des autochtones, les bus en Inde ou en Indonésie,, le train de 3e classe en Malaisie au milieu des Malais, le bateau régulier des villageois Birmans sur l’Irrawady entre Mandalay et Pagan, dormir sur le pont au milieu des poules et des cochons, avec arrivée au lever du jour, absolument seuls, sans aucun touriste en vue, pour rejoindre les enfants allant à l’école… O tempora O mores… D’autres temps sans doute, mais des images à jamais gravées dans le cœur…J’admire aujourd’hui ce jeune homme qui parcoure, nez au vent, l’Iran à vélo, bravant toutes les interdictions et les prisons du monde. Une façon bien à lui de traverser le Hararr…

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Non cher JFR, rien de terrifiant j’espère, j’ai voulu aussi un peu m’amuser aux dépens de ces encombrants globe-trotters…Mais ton tableau d’un tourisme inspiré, curieux, ouvert fait passer le grand souffle – qui conduira toujours les vrais voyageurs. Ceux que, commentaire suivant, Jean-Claude appelle de ses voeux. Merci à vous deux de témoigner dans ce sens !

  5. Avatar de Jean Claude
    Jean Claude

    Cette belle description d’une forme de tourisme de masse invite à élargir la réflexion. A l’homo touristicus du quotidien, j’aimerai confronter l-homo voyageur bien plus rare qui traverse son quotidien comme un grand voyage intérieur qui le transforme continuellement. A celui qui fait (qui passe) l’Espagne et sa vie, qui collectionne les images comme les savoirs, l’autre va de rencontres en rencontres plus profondes les unes que les autres, qui, comme dirait Charles Pépin, le trouble, l’émerveille, le surprenne, le grandisse et crée en lui le souci de l’autre comme de son environnement.
    Bonne poursuite du voyage,
    Jean Claude

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Merci Jean-Claude, d’une certaine façon JFR vient de te répondre.

  6. Avatar de Alicia
    Alicia

    Monsieur Bougnoux, j’ai une petite question à vous poser avant de m’adresser directement à Madame Anetchka.

    Ne seriez-vous pas un peu « médium » quelque part ? Plus d’un doit se poser à bon escient la question car votre parole détonante fait bouger dans les chaumières et méditer dans les cénacles de gens cultivés.

    Caissière, paysan, curé de campagne et autres gens du petit peuple prennent la plume comme un seul homme pour réagir et commenter vos précieux billets. Force est de constater chez vous un pouvoir, un charme qui, aux temps des Torquemada et Robespierre eussent été considérés comme des maléfices méritant le châtiment suprême.

    Loin de nous, et c’est heureux, ces temps mauvais, mais l’homme au chapeau du blogue reste un mystère ou plutôt une énigme.

    En gros sabots ou en souliers fins, ça continue encore et encore…Puissent-ils ne pas souffrir un sort au grand bal des mots et, sans nous faire tourner en rond, autrement dit en bourrique, essayer un premier pas…au delà.

    Raison thaumaturge es-tu là ?

    Alicia

    Dame d’intendance presbytérale ou bonne du curé, selon le commun des mortels.

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      « Médium » est un mot qui fait rêver, ou qui donne à penser, par la multiplicité de ses ramifications. J’essaie pour ma part de me tenir au carrefour de diverses curiosités, sans prétendre attirer les foules : une centaine de clics par jour, ce n’est pas énorme, mais (au vu des sujets traités) suffisant ? Je remercie en tous cas mes « followers », petite troupe férue d’érudition et parfois d’anagrammes qui me sidèrent… Ce blog entretient la conversation, donc une forme d’amitié. Et le « random », le hasard logé au coeur de la randonnée fait parfois bien les choses.

  7. Avatar de Alicia
    Alicia

    À l’aimable attention de Madame Anetchka

    Bonsoir Madame !

    Vous écrivez finalement dans votre dernier commentaire :

    « (…) on repense avec nostalgie aux mélodieux emprunts : Nevermore de Verlaine le Spleen de Baudelaire, ou l’humoristique struggleforlifer de Proust… »

    Je ne suis ni linguiste, ni universitaire mais ce dernier néologisme dans votre commentaire plein de bon sens, m’interpelle.

    Alors, je suis allée m’enquérir de cette expression auprès de Monsieur l’ordinateur et, de ce pas, d’interroger son chat sans sourire – qui n’est pas botté – sur son arbre d’algorithmes, perché.

    Et voici sa réponse, Madame Anetchka :

    « En l’état de la recherche philologique sur Proust, on ne trouve nulle occurrence du néologisme « struggle for lifer » dans Sodome et Gomorrhe ni dans aucun autre volume de À la recherche du temps perdu. »
    Conclusion :

    👉 Le néologisme “struggle for lifer” n’apparaît pas dans Sodome et Gomorrhe (ni ailleurs chez Proust). » (Fin de citation)

    Je ne puis admettre, Madame, de vous voir manger votre chapeau.

    Par chance, Monsieur le curé qui passait par là, me voyant attristée, vint à mon secours.

    Il ne fait point partie des savants qui renouvellent avec moult essais l’approche de l’univers proustien, mais « Sodome et Gomorrhe », il connaît, mon curé.

    Et de me dire recta que ce néologisme existe au chapitre II du livre susmentionné, là où le docteur invite le chef de gare à faire descendre du wagon, le paysan en blouse, de manière à ne pas offusquer la princesse Sherbutoff, invitée, elle aussi, à dîner chez les Verdurin. Monsieur Saniette (anagramme de « sainteté ») est vexé par cette mise à l’écart du paysan mais, timoré, n’ouvre pas la bouche.

    Voici la preuve de la présence de ce néologisme dans ce passage du chapitre II :

    « N’en trouvant pas il regarda le paysage de l’autre extrémité du tortillard. « Si ce sont vos débuts chez Mme Verdurin, monsieur, me dit Brichot, qui tenait à montrer ses talents à un “nouveau”, vous verrez qu’il n’y a pas de milieu où l’on sente mieux la “douceur de vivre”, comme disait un des inventeurs du dilettantisme, du je m’enfichisme, de beaucoup de mots en “isme” à la mode chez nos snobinettes, je veux dire M. le prince de Talleyrand. » Car, quand il parlait de ces grands seigneurs du passé, il trouvait spirituel et « couleur de l’époque » de faire précéder leur titre de monsieur et disait monsieur le duc de La Rochefoucauld, monsieur le cardinal de Retz, qu’il appelait aussi de temps en temps : « Ce struggle for lifer de Gondi, ce “boulangiste” de Marcillac. » Et il ne manquait jamais, avec un sourire, d’appeler Montesquieu, quand il parlait de lui : « Monsieur le président Secondât de Montesquieu. » Un homme du monde spirituel eût été agacé de ce pédantisme qui sent l’école. Mais dans les parfaites manières de l’homme du monde en parlant d’un prince, il y a un pédantisme aussi qui trahit une autre caste, celle où l’on fait précéder le nom de Guillaume de « l’empereur » et où l’on parle à la troisième personne à une Altesse. « Ah ! celui-là, reprit Brichot en parlant de “monsieur le prince de Talleyrand”, il faut le saluer chapeau bas. C’est un ancêtre. » (Fin de citation)

    Le chat de l’intelligence artificielle a bel et bien perdu et c’est Madame Anetchka qui gagne.

    Mme Anna Isabella Squarzina est une linguiste, spécialiste de M.Proust, qui a écrit sur le sujet un article dans la revue Neologica, n° 5, 2011. Je n’ai lu qu’un épitomé qui ne donne pas la référence exacte.

    La revue n’est pas à la portée d’une bonne de curé, parbleu ! Elle coûte les yeux de la tête.

    Nous n’avons pas fini d’explorer ce continent, cet horizon de notre imaginaire : l’avenir de l’Homme.

    Qui nous ouvrira la porte d’or…sur les ondes d’une radio nationalisée ou bien…ailleurs ?

    Question posée à nos chères élites de l’Agence tous risques en exil à domicile.

    La danse des mots sans livre, sans auteur et sans éditeur est terminée…Il est minuit.

    Il est temps de descendre l’escalier.

    Merci à vous

    Alicia

  8. Avatar de Anouchka
    Anouchka

    Que nenni, chère Alicia, je n’avalerai ni chapeau ni couleuvre! L’expression empruntée à l’anglais et substantivée par Proust (struggleforlifer en un seul mot avec suffixe -er la faisant passer dans la classe des noms) est signalée, entre autre par Alfred Gilder, dans Et si l’on parlait français? Essai sur une langue universelle, Préface de Claude Hagège, Paris, Cherche Midi éd, coll. « Documents », 1993, p. 64. J’avais d’ailleurs recensé ce livre bien documenté et enlevé, peu après sa sortie.

    En consultant le Chat pour vérification – qui il est vrai nous joue, et m’a joué des tours parfois, quand il n’est pas harcelé de questions successives jusque dans ses ultimes retranchements – il répond que cet anglicisme
    « apparaît dans Le Temps retrouvé. Proust y joue avec les mots et les langues, créant ainsi un néologisme qui illustre son goût pour les hybrides. Cette expression est souvent citée comme un exemple de l’humour et de l’inventivité linguistique de Proust ».

    Le Chat n’indique pas la page et l’édition, et j’avoue ne pas avoir le courage de rechercher dans La Recherche…

    Deux sources de fake (pour poursuivre dans les emprunts) ? Ne dites jamais « jamais »…
    Mais pour l’heure, le chapeau et la couleuvre refroidiront bien encore un peu dans l’assiette…

  9. Avatar de M L
    M L

    Le néologisme  » struggle for lifer » ne figure pas dans

    « Proust – À la recherche du temps perdu – La prisonnière -La fugitive – Le temps retrouvé »

    (Bouquins, Robert Laffont, 1987)

    M L

  10. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    PS ayant lu Alicia trop vite, je n’avais pas vu qu’une gentille collègue linguiste nommée Anna avait pointé une autre attestation proustienne de ce néologisme, mais pas en contraction (3 mots attachés) …En une mélodieuse longue phrase qui est sa signature….
    Comme Alfred Gilder ne fournit pas les références pour les mille et un exemples cités dans son gros livre, pas plus que le chat perché, je ne saurai trancher…et donne ma langue au chat!

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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