Le film de Vincent Munier couronné aux Césars, Le Chant des forêts, se présente comme une quête des « milliers de petits cœurs battants » qui attendent le visiteur au cœur des forêts vosgiennes, pourvu qu’il ait la patience d’attendre et surtout d’entendre, de discerner. La bande image est en effet des plus sombres, un camaïeu de ténèbres où se faufile, à la faveur d’un son, une silhouette furtive ; un décor fondu au noir, où nous nous tenons durant une heure trente immergés, conduits par la voix chuchotée ou le geste du grand-père, qui désigne à son petit-fils Simon le passage d’un rongeur, d’un oiseau…
Que de ruses, de précautions, de respect dans l’approche d’une bio-diversité en voie d’extinction il faut à nos deux explorateurs pour extraire de cette mêlée confuse une image reconnaissable, ou l’enregistrement d’un cri ! Ce film nous immerge dans un humus moite, une tapisserie de plumages ou de fourrures frôlés et de murmures, un marécage grouillant de vies abritées dans les troncs pourrissants des arbres, ou entre leurs racines ; à la recherche du grand Tétras, disparu de nos Vosges mais qu’ils retrouveront dans les marais de Norvège, nos deux chasseurs d’images et de sons s’émerveillent devant la débordante diversité des niches animales, tout ce qu’une forêt abrite de désirs, d’appétits tenaces ou de frayeurs obscures – devant les cycles sans fin des morts et des régénérations…
Nous demeurons avec ce film roulés dans l’obscur, au plus près d’une vie qui est partout, qui nous dépasse infiniment ou nous remet à notre place : que serions-nous, existerions-nous seulement sans cette énorme force de digestion des forêts, ce bariolé des espèces, ces échanges nourriciers, ces alternances d’extinctions et de résurrections ? Il est très émouvant de voir une chouette nous fixer depuis son trou dans le fût d’un arbre, de suivre au ciel le passage d’un vol ou plutôt d’une voile d’étourneaux, que d’énergies brassées, déployées à notre insu pour entretenir cet humus frémissant où le jeune Simon enfonce ses jambes ou ses mains ! Car cet humus est comme le fonds ou le foncier d’où nous-mêmes tirons notre humanité, les mots l’attestent ; par cet humus, où nous retournerons, nous cousinons avec la généalogie obscure des espèces, que ce film nous fait toucher du doigt.
La quête du grand Tétras, poursuivi jusqu’en Norvège, n’était pas vaine et c’est lui qui, d’abord saisi de biais ou dans le fondu obscur des arbres, finit par se détacher sur l’écran et y paraître en majesté, avec son cri rauque, son tintement de grelot ; le réchauffement climatique a chassé de France cette espèce, qu’il faut désormais chercher plus au nord. Cette leçon du film m’a surpris car nous avons ici à Chamrousse, quand on emprunte les chemins qui mènent au lac Achard, un espace protégé qui leur est réservé pour leur hivernage, et leur reproduction. Des panneaux nous enseignent la forme et les mœurs du gros oiseau, des rubans de couleur délimitent sa zone de confort. Mais je n’y ai jamais croisé de Tétras, malgré nos efforts pour l’apercevoir, et nous avons même protesté contre l’élargissement d’une piste de quads ou de motoneiges, qui labourent bruyamment ces arpents de neige au mépris de toute vie animale.
Le film de Vincent Munier fera-t-il reculer les moteurs, pour rendre à nos forêts un peu de leur respiration ? Son plaidoyer en direction de tous ces petits cœurs qui battent à l’unisson du nôtre, à notre insu, sans que nous les remarquions, nous touche à l’intime, et ranime de très anciennes solidarités : à nous de protéger, de chérir ces sombres forêts, ces espaces dits sauvages qui, en retour, nous protègent.
P.S. Le nom de Munier me disant quelque chose, j’ai rouvert pour le retrouver le numéro 18/19 de la revue Silex, intitulé « La sensibilité écologique » daté du quatrième trimestre 1980, que je dirigeais alors. Non sans émotion, page 61, je tombe en effet sur une reproduction d’un tableau de Hubert Munier, intitulé Le grand pin contemplant la plaine, 1978, peinture 130 x 190, collection H. Bermay Paris. Un peintre qui serait le père ou le parent de Vincent Munier ? Je me souviens avoir échangé avec lui une correspondance riche de sympathies – quarante-six années ont passé, où retrouver tout ceci aujourd’hui ?

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