Militant dans l’association « Ultime liberté », qui défend le droit à mourir, François Galichet consacre aux questions (très sensibles et controversées) liées à la fin de vie la troisième partie de son ouvrage La Question pascalienne, dont j’ai rendu compte dans mon dernier billet, « Être soi ».
J’ai remarqué la réticence, chez beaucoup, d’entrer dans ce questionnement : la mort fait peur, on ne se risque pas, selon le mot célèbre de La Rochefoucault, à la « regarder en face ». Mozart pourtant n’était pas de cet avis, qui écrivait le 4 avril 1787 à son père Leopold (gravement malade et sur le point de mourir quelques semaines plus tard) : « Comme la mort, quand on y regarde de plus près, est le but véritable et ultime de notre vie, je me suis familiarisé depuis quelques années de si près avec cette meilleure et plus vraie amie de l’homme que son image non seulement n’a plus rien d’effrayant pour moi, mais est devenue très apaisante et réconfortante ! Et je remercie mon Dieu de m’avoir accordé le bonheur de trouver l’occasion de comprendre la mort comme la clef de notre véritable bonheur ».
Meilleure et plus vraie amie de l’homme ? Mozart décidément mérite toute notre écoute, et ce propos croise pour moi l’affirmation (a priori si paradoxale) de François, « Faire entrer la mort dans le champ de la liberté est l’unique moyen de constituer une société de respect et de confiance entre personnes renonçant à la primauté du désir de conservation et de reconnaissance » (page 193). Ou encore : « Paradoxalement, la valorisation de la vie est mortifère, tandis que la valorisation de la mort est vivifiante. L’éloge et l’exaltation de la vie aboutissent à des affrontements destructeurs. L’intention de mourir délibérément, et donc de ne pas (sur)vivre à tout prix, a une vertu pacifiante. Elle désarme les méfiances et favorise une coexistence apaisée ». Lumineuses réflexions ! Bien dignes d’éclairer nos parlementaires, et particulièrement les sénateurs qui résistent aux assouplissements de la loi actuelle. Elles méritent d’être reprises ici et un peu accompagnées par le Randonneur.
J’entends bien certaines objections : comment s’assurer, malgré la rédaction des directives anticipées, que la personne qui a réclamé par écrit qu’on lui administre la mort est bien la même quand devenue Alzheimer, ou rendue confuse par accident, elle se trouve au pied du mur ? Comment, une fois le précieux pentobarbital rangé dans son placard, éviter qu’une main charitable mais en vérité cupide, ou pressée d’en finir avec une présence encombrante, ne précipite le trépas de l’aïeul(e) ? L’administration de sa propre mort, ou d’une mort qui soit pleinement mienne, ne peut donc advenir que par ma main, et dans un état de conscience attestée par le cercle des parents ou amis qui m’assisteront à l’occasion de cet adieu. Je n’entre pas ici dans le détail des cas particuliers qui foisonnent, et parfois obscurcissent la discussion, je veux rappeler un principe, fortifié par les réflexions (très éclairantes pour moi) de François, que ma mort m’appartient et doit me revenir, que son urgence est mesurée par mon désir (ou non) de continuer à vivre, désir dont je suis par définition seul juge, et qui ne peut donc dépendre d’aucun pouvoir extérieur, médical, religieux, familial ou autre…
François Galichet suggère à juste titre (sans employer ce mot) l’ubris (la démesure) qui se cache dans la volonté exprimée par les autres de faire vivre un sujet encore, ou à tout prix. Le désir d’acquérir des richesses de même, ou plus de reconnaissance, est marqué par cette insatiabilité, on n’en reçoit jamais assez ! En quoi est-il scandaleux, inversement, de déclarer face à la vie que « C’est assez », comme un peintre prend du recul et range ses pinceaux devant sa toile accomplie, comme Mozart mettant le point final à une partition, tout ajout de notes ou d’enrichissements sonores ne pouvant que dégrader sa composition ?
Je trouve très judicieuse la proposition de François d’envisager notre vie comme une œuvre d’art, susceptible d’un achèvement au-delà duquel commence le gâchis, ou la défiguration. Il faut savoir dire « C’est assez » ! Combattre en soi cette emprise d’un vivre sans perspectives ni désirs, sans ouvertures ni exploration de nouveaux possibles… Je songe, écrivant ceci, aux réflexions de Roland Barthes sur la crampe où toute vie (toute pensée) menace un jour de basculer, sur l’emprise de vivre où le corps médical éventuellement précipite un sujet, comme ce fut le cas de l’infortuné Vincent Lambert traité sur ce blog, et qui valut au Randonneur une sidérante volée d’insultes – avant que la propre sœur du patient (aujourd’hui enfin décédé) ne prenne ma défense.
J’aime que Roland Barthes oppose aux jeux trop fermés ou rigides du concept (Begriff toujours connoté par la griffe et la violence de la main) la déprise du N-V-S, le Non-Vouloir-Saisir qui fait son entrée à la fin des Fragments d’un discours amoureux. Quel apaisement dans ce renoncement ! Précisons que ce N-V-S se double chez lui d’un radical ou définitif Non-Vouloir-Être-Saisi, d’une allergie profonde à toute définition extérieure du sujet, comme il le résume par l’apologue de la frite prononcé au colloque de Cerisy. Cet auteur aurait opposé sans doute une même répugnance aux tentatives d’acharnement thérapeutique.
Et je songe aussi, écrivant ceci, aux remarques très fines et bienvenues de François Jullien sur le destin d’enlisement de toute vie, sur la fermeture des possibles ou l’étiolement des désirs, contre lesquels ses livres nous rappellent à une plus exigeante définition du vivre que sa simple continuation… À la suite de quoi je me rappelle avoir eu avec lui une discussion animée sur les bienfaits du pentobarbital…
Rêvons un instant à une plus libérale mise à disposition de cette substance, quelle économie de violences, de souffrances elle apporterait aux désespérés qui chaque jour, à l’heure où j’écris ces lignes, se pendent, se tirent une balle ou se jettent sous les roues d’un train… Imaginons le rôle civilisateur du suicide assisté, substitué à ces secours barbares ! Représentons-nous à notre dernière heure, entouré de nos enfants, petits-enfants et amis, boire calmement le breuvage libérateur, au nom de quoi refuser à ceux qui le réclament cet apaisement final, cet accord de résolution ? Comment, sur ce point aussi, ne pas écouter Mozart ?

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