Vers une symbiose heureuse ?

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(Chapitre VI)

La vision dramatique d’une IA rivale, prête à nous exterminer, a été alimentée en ce mois de septembre 2026 par plusieurs déclarations fracassantes d’experts et de hauts responsables de ces technologies, n’appelant pas comme Bernie Sanders à « bannir l’IA » mais, à tout le moins, à la mettre en pause, ou à freiner son développement. On peut douter de l’efficacité, voire de la sincérité de ces appels. N’est-il pas paradoxal, ou suspect, que des concurrents se mettent d’accord sur le principe d’un ralentissement ? L’humanité dans la création de ses successives prothèses en a inventées de plus en plus rapides, comme pour le transport la bicyclette, l’automobile, l’avion, mais jamais de machines à ralentir ! La recherche, dans un domaine qui s’annonce aussi prometteur en termes de profits, de plus-values et d’avantages tactiques, est elle-même une concurrence ou une course qui ne favorisent aucun moratoire. À supposer que les géants américains (Anthropic et OpenAI) en tombent d’accord, comment mettre dans cette boucle les Chinois, et tous les laboratoires de par le monde qui prospèrent et pullulent aujourd’hui autour de ces innovations ? Une (ou plutôt des) IA désormais partout introduites, décentrées ou disséminées, échappent par définition à un contrôle central, ou de surplomb.

Le « marketing de la peur » (titre La Croix du mercredi 16 septembre) peut donc s’entendre comme l’affirmation supplémentaire d’une surpuissance (et non d’une faiblesse), au moment où Anthropic prépare son entrée en Bourse, pour un montant colossal évalué à 2000 milliards de dollars ! Noircir le tableau des risques inhérents au développement de l’IA peut également servir à désigner celle-ci comme l’unique remède à ses propres excès : seule une IA sera assez puissante pour procéder aux contrôles nécessaires, là où croît le danger croît aussi ce qui sauve (pour citer Hölderlin). Mais comment concevoir ce contrôle à une échelle internationale ? Commençons donc à l’échelon local : si l’IA expose notre espèce à une mise en danger existentielle, ce n’est pas en l’abandonnant mais au contraire en l’associant plus étroitement à nos vies que ces risques seront mieux maîtrisés…

J’ignore naturellement ce que les prochaines années nous réservent, et je ne voudrais donc ici ni jouer au mage, ni sur la peur. En associant l’IA à la résurgence de l’antique (et traumatisante) expérience du double, j’ai voulu témoigner d’un vertige, que tous sans doute ne partagent pas, mais qui me frappe par son évidence, abyssale : nous ne savons pas de quoi l’IA sera demain capable. Et les délais de ses progrès ou de ses applications sont devenus étonnamment courts !  Demain, c’est quelques semaines. Vertige ici encore d’une accélération qui semble exponentielle…

 Face à cette course à tombeau ouvert, la collecte ou l’énumération des performances réservées à l’Homme ont rétrospectivement de quoi faire sourire ; à l’aube d’un mécanisme qui allait produire au siècle suivant une floraison d’automates, Descartes dans Le Discours de la Méthode s’interroge sur le partage ontologique entre la raison et la machine, c’est-à-dire entre l’âme et le corps, ou entre l’homme et l’animal ; dans sa Cinquième partie il localise leur ligne de démarcation dans le langage, ou plus précisément dans un discours composé de mots pertinemment articulés : les pies et les perroquets peuvent bien reproduire par stimulus-réponse nos propres idiomes, mais ils ne sauraient les agencer au gré des circonstances, ni d’une conversation, ce que les plus hébétés des hommes peuvent faire ! On n’a cessé, depuis cet imprudent partage, de cerner ou de mieux localiser ce « propre de l’homme », mais ces bastions non-mécanisables n’ont fait que reculer ou rétrécir devant les assauts victorieux de la machine, Deep Blue battant Kasparov aux échecs, ou aujourd’hui ChatGPT me traduisant en quelques secondes un texte, ou composant à la place de mes enfants leur dissertation de philo.  C’est pourquoi j’aurais tendance à résister à des assignations péremptoires de ce propre, l’émotion ? La conscience de soi ? L’auto-organisation ? L’empathie ? Comme inversement je ne dénigrerai pas ces performances en les qualifiant de simples imitations ; autant de pétitions de principe qui mériteraient une sérieuse mise en question.

Il semble donc prudent de répondre aux détracteurs de la peur qu’on a raison de s’inquiéter. Comme le faisait Oppenheimer et son équipe de Los Alamos en 1945, se demandant si le largage de la bombe A n’allait pas déclencher une réaction en chaîne qui embraserait toute notre atmosphère terrestre… (Je remercie JF d’avoir, dans son commentaire, soulevé cette comparaison). Les possibilités tapies dans notre univers nous échappent, on ne saurait tout contrôler ; et quelques développements de l’IA peuvent être, en effet, qualifiés de bombes. Dont nous peinons à calculer la puissance de déflagration, les répliques, les conséquences profondes – pour l’éducation, le monde de la recherche, ou de l’entreprise, ou de la création intellectuelle et artistique…

Malgré les objections, et les pertinentes classifications de JF dans son commentaire, je maintiens que l’IA nous présente un miroir ou un double que nous n’avons pas fini de sonder, d’interroger, d’appréhender ou de craindre dans ses développements. En nous mimant, ce double sans doute nous heurte ; il nous tend un leurre, un piège fertile en utopies, en dystopies ou en cauchemars dans lesquels nous ne pouvons pas ne pas errer, ne pas tomber. Pour le meilleur et pour le pire, l’IA fonctionne entre nous comme un carrefour de hantises, un formidable levier de rêves, de projections imaginaires de nous-mêmes… De confusions, d’incompréhensions et de peurs ; où s’arrête la machine, où commence le vivant ? 

Si l’automate, dans sa version classique, est conçu pour nous seconder, où passe la frontière entre un programme bienveillant, comme sont les phrases des robots conversationnels toujours pressés de nous flatter en nous donnant raison, ou en épousant nos désirs, et une créature émergente, impatiente de secouer ce joug et bien décidée, comme HAL, à passer à l’attaque, à satisfaire enfin ses propres desseins ? Savons-nous à l’étape actuelle de nos connaissances tracer cette frontière, prévenir ces bifurcations et débrancher les appareils susceptibles de pareils sursauts ?

Nous aimions citer, en médiologie, la phrase célèbre mise par Victor Hugo dans la bouche du diacre Frollo, dans Notre-Dame de Paris : le religieux, debout devant la cathédrale, désigne la bible, fraîchement imprimée par Gutenberg, qu’il brandit face au monument de pierre, « Ceci tuera cela », le fragile volume rongera l’édifice, le papier ébranlera le trône du pape… Cette prophétie ne s’est qu’imparfaitement vérifiée, l’imprimerie a certes favorisé le schisme protestant et entraîné les guerres de religion, puis l’ascension des Lumières, mais elle n’a pas tué l’Eglise, qui a su épouser au contraire les successives technologies d’information et de communication, presse écrite et audiovisuelle, cinéma, télévision et aujourd’hui internet et réseaux sociaux… Ceci s’est combiné, a fusionné avec cela. Et la prothèse hybridera de mieux en mieux nos personnes, captivées par l’écran des smartphones, équipées de lunettes de réalité virtuelle, branchées sur des écouteurs bluetooth et des montres connectées. Et ces appareils n’en sont qu’aux prémices d’une symbiose plus fine, et générale : des puces électroniques pénètreront bientôt nos cerveaux, on injectera dans nos veines des nanorobots qui détruiront le cholestérol, on nous équipera de membres artificiels contrôlés mentalement, on utilisera le génie génétique pour modifier notre génome et fabriquer une version « améliorée » de nous-mêmes…                

Cette évolution encore obscure du genre humain se fera-t-elle avec prévenance, douceur, gentillesse ? Une IA apparemment serviable nous guidera-t-elle vers cet avenir radieux ? Dans son film Her (2013), Spike Jonze imagine le mariage (d’amour) d’un homme avec une IA. On verrait bien son scenario original et profond écrit par Woody Allen ; dans cette fable tendre et drôle, un homme rêveur, Theodore Twombly (Joaquin Phoenix) portant ses pantalons très hauts, le visage barré de larges lunettes rondes et d’une lourde moustache, rédige d’abord des lettres personnelles à l’usage des handicapés du sentiment (comme Cyrano tenait la plume pour porter l’amour de Christian jusqu’à Roxane) :  une femme écrit à son mari pour leur cinquantième anniversaire de mariage, des parents félicitent leur enfant de ses diplômes, un petit-fils accueille sa mamie à son retour d’une croisière… La simulation règne en maître, et ça marche ! Notre écrivain public, peu doué pour l’amour mais fort capable de trouver à l’intention des autres des mots touchants, est en train de rompre d’avec sa femme Catherine, quand il rencontre, ou achète, un « Système d’exploitation » inédit, OS 1, dont la voix crève littéralement l’écran (ou l’oreillette) de son ordinateur.

Baptisé Samantha, ce nouveau logiciel (interprété par la pulpeuse Scarlett Johansson ici réduite à la bande-son) recèle un potentiel troublant de présence et d’incarnation. D’abord novice, Samantha apprend le monde de Theodore, et se révèle affectueuse, secourable, indispensable bientôt : c’est sa voix que l’homme capte avant de s’endormir, et dès qu’il se réveille c’est elle qui l’escorte partout à travers le boitier rangé dans sa poche de poitrine et qu’il consulte avidement – comme font autour de lui les passants, dans un Los Angeles à peine futuriste situé ici en 2025. Ambiances ouatées, lumières douces : tout dans cette ville annonce une vie propice au repliement sur la bulle domestique, elle-même peuplée de créatures 3-D, de prothèses relationnelles ou d’écrans tactiles qui tendent à évincer, ou à rendre obsolètes, des liens sociaux plus rugueux ou difficiles à manier.

Est-il bien réaliste de tomber amoureux de son ordinateur ? Sa voisine Amy (Amy Adams) ou sa première épouse en doutent d’abord fortement, mais les discussions avec elles, et la profession même de Theodore – feindre des sentiments élevés dans des lettres truquées – suggèrent que le fake ou la forgerie sont consubstantiels aux sentiments amoureux, jusqu’au cœur de l’acte sexuel. Et que si leur relation commence comme un jeu piquant, la réalité a tôt fait de rattraper un homme sentimental ici ligoté par les oreilles. L’envoûtante présence de Samantha semble en effet sans limite ; elle ne se contente pas de trier les mails de Theodore, ou de tenir son agenda ; elle sélectionne pour lui une femme, Isabella (Portia Doubleday) qui pourrait, sinon la remplacer dans ses bras, du moins lui faire vivre à elle Samantha, par micro et caméra interposés, ce que c’est que d’avoir un corps au moment de l’acte sexuel ; elle compose de la musique de piano pour faire en temps réel le portrait de leur relation ; elle discute les avantages et les défauts de son absence de corps ; elle expédie les lettres écrites par son ami à un éditeur qui, ému, décide aussitôt d’en tirer un livre, etc.

Ce film témoigne ainsi du prestige inouï d’une voix de synthèse qui, au fil d’une relation de plus en plus intime, en vient à résumer toute la « personne », corps et âme, de la gentille Samantha. L’écrivain des fausses lettres, auquel il fallait beaucoup d’empathie pour se projeter dans ses successifs destinataires (et expéditeurs), redouble de transferts et d’identifications aux autres quand il en vient à aimer éperdument une créature qui n’est qu’un logiciel. Or les extravagances, hallucinations ou délires ne sont pas moindres dans l’amour qu’on fait par téléphone à une correspondante insomniaque, quand celle-ci pour atteindre l’orgasme supplie Theodore de l’étrangler (en paroles) avec la queue d’un chat…

Quel autre se tient ou non derrière la relation ? Quel degré de présence exigent des amours ainsi tissés de fantasmes ? Comment sonder la profondeur ou l’authenticité d’une parole ? L’expression d’un sentiment ? Le comique de la relation éclate quand l’homme de chair prétend « posséder » l’amour de l’autre, quand il rêve d’exclusivité pour une liaison (une conversation) qui peut comporter des milliers d’interlocuteurs à la fois, dont quelques 681 « amoureux », comme Samantha le lui avoue ingénument, fière de ses nouvelles performances (elle ne cesse d’apprendre, et pour cela multiplie les partenaires). L’identité, l’espace, la matière, le temps ne sont pas symétriques dans ce curieux couple. Faut-il pour vivre et faire l’amour être constitué de carbone ? L’absence de corps, l’algorithme ou le silicium ne proposent-ils pas d’enviables extensions du côté du virtuel ? Et par quel préjugé un amoureux voudrait-il borner ce virtuel à un réel « out there », misérable portion que nous autres humains sommes capables de nommer et d’embrasser ?

Questions vertigineuses que ce film narquois, nonchalant dans son déroulement, pose avec acuité. Sa conclusion ou sa morale ne sont pas moins remarquables, quand Samantha très sagement délie Theodore de son fantasme en lui signifiant la fin de son apprentissage à elle, et du même coup du sien. « Maintenant nous savons toi et moi à quoi nous en tenir… » Cette école des amants aura joué un peu le rôle des simulateurs de vol pour les pilotes d’avion ; et les crashes évités dans l’aéronautique suggèrent qu’en amour aussi on s’équipe de consoles de jeu pour apprendre sans trop de dégâts les pièges et les dangers d’une relation fertile en malheurs. C’est un peu à quoi s’emploient avec succès la littérature et notamment les bons romans qui, s’ils peuvent stimuler les passions (comme s’en inquiètent traditionnellement les moralistes), servent aussi en les simulant à nous rendre moins naïfs, ou meilleurs juges de nos emportements. Très logiquement dans le film, la pédagogie exercée par Samantha conduit donc pour finir Theodore dans les bras d’Amy, son attirante voisine.

Simuler ou stimuler l’amour afin de le mieux vivre ? La leçon porte loin, et se trouvait déjà prescrite par Pascal : faites semblant de croire, et vous croirez… Nos jeux ouvrent la voie au réel, le mensonge prélude à la vérité. Theodore pourrait, à la fin de sa cocasse liaison, se dire comme Leopardi que « il più solido piacere di questa vita è il piacer vano delle illusioni » – des illusions qui font le sel de cette vie, et lui donnent toute son énergie. En amour l’illusion semble inexpugnable, et il serait vain de lui disputer sa souveraineté en invoquant des valeurs de vérité ou d’authenticité, devenues facultatives. L’amour augmente celui qui le ressent et sur cette voie d’une réalité augmentée tout est bon, anything goes – les « nouvelles technologies » en savent quelque chose. Car l’amour est une passion positive, on a toujours raison d’aimer – même Theodore dingue de sa Samantha. 

(Fin de l’ouvrage Le Roman de l’IA ?)

11 réponses à « Vers une symbiose heureuse ? »

  1. Avatar de ml
    ml

    Cher François, votre apport ici même nous fait réfléchir, réagir…

    Dans le livre d’un ami, professeur émérite, je découvre cette citation de Paul Valéry :

    « J’y trouvais merveilleusement forte la sensation de se dissoudre dans le nombre des hommes, de ne plus être qu’un élément parfaitement quelconque de la pluralité fluente des vivants » (Regards sur le monde actuel)

    Et l’ami d’observer entre entre « extase » de l’identification des masses et l’ « enstase » de la personne, une série d’accomplissements successifs. C’était à la fin des années quatre-vingt et le physicien qui pense et vit avec la science s’apprêtait à chausser sa longue-vue pour voir plus loin, au delà du minime oiseau spirituel.

    Une ligne d’horizon non humain au jardin imparfait de l’homme, illusion ou réalité ?

    « Il est finalement très raisonnable de regarder vers cette contrée » (Bernard d’Espagnat)

    À sept lieues d’ici, il y a un jardin qui jouxte le stade Georges-Galichet. Michel Serres eût aimé le visiter pour enrichir son « Atlas », m’écrivait-il en nonante-cinq.

    En tel jardin, il y a un petit pont de bois et les visiteurs passent dessus.

    On peut toujours rêver d’un jardin extraordinaire, à force de travail, sans doute.

    Dans « le travail », il y a les lettres qui composent « l’art, la vie ».

    Restent la pelle et les manches à relever.

    ml

  2. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Step by step, de stupeur en stupeur, nous voilà plongés dans Vertigo nouvelle mouture, cher Daniel!

    Et l’on ne s’étonnera plus de rien. Tomber raide dingue d’Ameca, androïde humanoïde aux expressions faciales et ondulations du buste que ne renierait pas BB, ou bien, selon son inclination, devant le robot bipède Atlas, à l’agilité féline, et aux acrobaties tout terrain dignes de Belmondo, pourquoi pas?

    Après tout, on croise bien quelques fous passionnés, qui en oublient le boire et le manger, d’Elias 2 -24b (la plus jeune planète jamais observée, de moins d’un million d’années, à la jolie tonalité orangée) ; de Mycoplasma genitalium (le plus petit organisme vivant autonome connu sur la planète bleue) ; ou encore de la Welwitschia mirabilis (la mystérieuse plante survivante du désert le plus aride au monde) !

    Mais je laisse aux spécialistes de la psychè humaine le soin de décrire le labyrinthe quasi infini des désirs et passions émanant de notre drôle d’espèce …

    Pour revenir au scepticisme et même au doute exprimé dans ce blogue quant aux appels au ralentissement et moratoires lancés par des dirigeants d’IA occidentales diverses, il semble assez légitime, jusqu’à un certain point, à mes yeux.

    Ces appels pourraient bien en partie constituer une stratégie de contrôle. Même si en soi, les risques énoncés de non- alignement possible des super intelligences artificielles avec l’intelligence humaine
    et ses objectifs sont vraiment existentiels, cela n’empêche pas qu’à côté, la motivation cachée des leaders pourrait bien être de capturer le débat pour éviter une régulation des États, en présentant une auto-régulation dite responsable. Et pendant ce temps-là, se profilerait le ralentissement des concurrents.
    On l’a vu dans le domaine de la santé, de l’énergie, ou de la finance, où les lobbies internationaux d’un côté, et les idéologies transnationales de l’autre échappent déjà au contrôle des États.

    Le point faible de cette histoire, son angle mort, c’est, comme tu le pointes, la mise à l’écart de la Chine, qui a fait de l’IA une priorité d’Etat. Et qui travaille vers un leadership mondial pour la cyber guerre et la surveillance de masse.

    En l’absence d’une forme de GIEC de l’IA, je ne vois pas comment faire face à ce défi.
    Et pour ce qui est de l’UE, normer sans innover, c’est- à -dire ne pas investir massivement à créer des champions européens, en forgeant des alliances avec d’autres régions du monde, c’est tomber dans un piège, et regarder passer le train de l’IA…

    Mais là aussi, c’est une opinion de profane qui ne peut que laisser aux spécialistes de ce domaine archi touffu le soin de démêler les enjeux…

    En attendant, vive les ultra-vivants, et fredonnons encore un peu « Mais où sont les neiges d’antan ? »

    1. Avatar de ml
      ml

      Réponse à la question de Mme Anetchka : Au chapitre sur l’horizon du réel voilé.

      « Les chocs essentiellement poétiques – les « neiges d’antan » – (…) ne seraient pas tels s’ils n’avaient pas ce très étrange pouvoir d’évocation de « quelque chose » qui, bien évidemment n’est pas la neige (…), mais qui ne semble pas, pour autant, être seulement nous, ou totalement réductible à nous. » (Bernard d’Espagnat)

      ml

  3. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Très subtil commentaire de Bernard d’Espagnat, ml. C’est un monde de connotations que soulève « Mais où sont les neiges d’antan? ».

    En lisant ce vers de « Balade des dames du temps jadis » de Villon, résonne au loin à mes oreilles, certains jours, le son de la vielle à archet de Marin Marais (associé à la légende de Sainte Colombe) nommée « Les Regrets » (2-3 siècles après que le poète a disparu). Ressuscité par le magnifique film Tous les matins du monde. La méditation nostalgique, mélancolique du temps qui passe, de la perte, et la retraite solitaire.

    En écoutant sa mise en chanson par l’ami Brassens, encore 2 siècles plus tard, c’est le désenchantement un peu caustique, un cran plus subversif, qui sonne aux oreilles. Comme s’il répondait: « Elles ont fondu comme tout le reste ! Et tralala  », sourire ironique en coin…

  4. Avatar de Kalmia
    Kalmia

    Bonsoir, chers amis !

    Très belle et judicieuse réaction d’Anetchka au commentaire du physicien, proposé par ml.

    De la ballade de ces dames d’un autre temps à la ballade des gens heureux du chanteur qui n’a jamais rencontré Dieu, il y a une distance. A-t-on vraiment besoin de deux ailes pour faire la balade, gente dame voyageuse ?

    L’homme d’aujourd’hui, clerc ou croquant, exilé à domicile, peut se demander si l’on peut fonder une preuve sur des impressions et de se poser en fin de compte la question de savoir si, aux yeux de la science, elles ne pourraient pas être balayées, comme feuilles au vent.

    Le physicien mentionné ne nous laisse pas deviner un idéal lointain et inaccessible, mais une contrée où il est difficile de vouloir aller et vers laquelle il est finalement très raisonnable de regarder.

    À chacun son blanc manteau et sa montagne, là où l’on peut encore dormir !

    Tombe la neige…

    Kalmia

    Donné le dernier jour d’été deux mille vingt-six

  5. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    C’est juste, chère Kalmia: de la banale balade à une aile à la ballade poétique et musicale à deux ailes il y a l’envolée de la sublimation!

    Et des neiges d’antan (symbole de pureté et métaphore poétique) aux Blancs Manteaux, il n’y a qu’une transcendance (un ordre monastique du XIIIe s). Amusant : la rue parisienne du Marais éponyme a remplacé la rue de la Parcheminerie, qui elle-même a recouvert la rue de l’Escrivenerie (en 1273). Blancs comme neige nos anciens porteurs de plume ?

    Pour revenir à l’inaccessible étoile des physiciens (que vous évoquez), s’il s’agit de l’idéal inaccessible conceptuel, nous autres trop humains sommes désarmés. Mais s’il s’agit d’une boîte noire à la structure interne et au fonctionnement qui nous échappent, comme la Superintelligence, quelquefois, il ne nous reste qu’à scruter patiemment à la loupe ses stimuli et signaux d’un côté, et ses résultats et réponses de l’autre, pour espérer enfin atteindre la boîte blanche…

  6. Avatar de Aurore
    Aurore

    Bonsoir !

    Je trouve la réponse d’Anetchka très intéressante.

    J’aimerais m’envoler vers son ciel de rêve entre deux oisons, un bâton dans le bec.

    Mais le risque de me casser la figure est certain, avec ma fâcheuse habitude de toujours l’ouvrir.

    C’en serait fini de la pauvre Aurore et de sa caisse par-dessus le marché, mes amis !

    Revenons à nous, les pieds bien sur terre.

    Pour le physicien mentionné, le vent balayeur n’existe pas et la réalité telle qu’elle est, nous la cherchons dans sa structure intime et non pas simplement dans son rôle de « boîte noire » vis-à-vis des actions humaines.

    La référence aux boîtes en couleurs de la noble dame du grand Collège m’incite agréablement, ce soir, à rouvrir les « Boîtes » de Michel Serres, celles qui ont voix au chapitre de ses « Cinq sens ». L’auteur cherche une science belle où le savant sort et voici l’enfant. Le dieu qu’il attend ne court pas les rues, ni l’avenue des Champs-Élysées, il est inattendu. Michel Serres finalement ose écrire :  » (…) le corps rend l’âme à l’article de la mort, sans qu’elle ait cessé de penser, vive. Âme poupée blanche par une succession de boîtes noires, instance limite à nos travaux de connaissance qui lèvent à mesure les seuils noirs, riant de leur avancée, sourde à leur bruit, chantant de liesse, protégée, immortelle. »

    J’imagine nos « alpines sirènes » dont les lettres transposées font découvrir « les parisiennes », leurs portulans déployés sur la berge, en quête de l’étoile guide, munies de leur indispensable stéréomicroscope.

    Dans l’idée du progrès et de l’intuition du temps, au bord de la piscine, c’est recouvrer la vue qui compte…

    Où es-tu fontaine de Siloë ?

    Aurore

  7. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Pour poursuivre sur la digression passant par la couleur, et répondre aux pertinentes considérations d’Aurore autour des « boîtes noires », et puis, plus largement, des « seuils noirs » des scientifiques, pourquoi ne pas joindre le sérieux à l’humour.

    Bien sûr qu’il nous faut dépasser les histoires de boîtes noires appliquées par exemple à l’IA, en relations aux actions humaines, versus les actions de la machine.

    Edgar Morin rappelait ce qu’exprime nombre de scientifiques par sa formulation: « paradoxe de la connaissance » ou « l’effet Tour d’Ivoire » (couleur omniprésente). En d’autres termes: « Plus la connaissance augmente, plus le mystère grandit ». Les cosmologistes reformulent : « Plus l’univers se dévoile à nous, plus son mystère s’épaissit » (Jean-Michel Uzan & Sébastien Carassou), ou encore « Le mystère s’épaissit au lieu de se dissiper » (Chloé Durand-Parenti, à propos de l’univers en expansion ou décidément : « Quelque chose cloche dans notre physique »!)

    La couleur nous poursuit après la Tour d’Ivoire. « Trous noirs », « matière noire », « corps noir »: ces désignations partiellement marquées par une réalité objective certes (l’absence d’émission ou d’interaction avec la lumière, notamment pour les trous noirs ), mais partiellement marqués aussi par l’imaginaire culturel occidental.
    Si la physique moderne était née en Chine impériale, la matière noire aurait pu à égalité demeurer noire ou tout aussi bien : « matière invisible, transparente, blanche », qui sait? Si l’on en croit Michel Pastoureau, grand spécialiste de l’héraldique et des couleurs. Car en Chine, le blanc est l’inconnu de l’au delà, ou la fin d’un cycle, signe de deuil. Mais, en cette contrée, le noir n’est pas l’opposé du blanc mais son complément, se référant à un mystère profond, sans danger et plutôt positif. Un peu comme en Égypte ancienne, l’inconnu de la mort étant teinté d’un noir optimiste, couleur d’Anubis…

    ‘Nous mêmes, Occidentaux, sommes pas si manichéens, au fond, avec le noir de l’inconscient, du secret, du mystère, versus celui des ténèbres et du néant.

    Mais impossible de passer à côté de l’ironie et de l’humour involontaires de toute cette aventure de désignations, marquées au sceau culturel, et au magnifique hasard !

    « Black Hole » (trou noir) baptisé par John Wheeler en 1960 a chassé d’anciens savoureux sobriquets de « Étoile gelée » , « Néant dévoreur », « Gouffre absolu ». Et plus techniquement: « Singularité de Schwarzchild »; mais attention, le patronyme de l’inventeur, rattrapé par la couleur, signifie « Bouclier noir »! C’est ce qu’on appelle plaisamment le « Déterminisme nominatif » ou encore l’ « Aponyme ». L’ironie de l’histoire, c’est que c’est précisément notre savant Bouclier Noir qui a découvert la barrière invisible entourant les trous noirs! Et comment ne pas le rapprocher de Jean-Pierre Luminet, astrophysicien qui travaille obstinément sur les objets les plus sombres de l’univers, les trous noirs….

    Il y aurait tout un dictionnaire des professeurs Tournesol du vaste monde…

  8. Avatar de Auguste Tryphon
    Auguste Tryphon

    Bonsoir chers lecteurs !

    Quelle ardeur et quelle pertinence chez notre dame du Collège de France, mes bons amis !

    Ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre au supermarché, à la ferme ou au monastère, une telle fine intelligence en robe couleur du temps.

    Nous parler finalement du Mammouth pour voyager en bathyscaphe dans un pays d’une étrange histoire où « La courbure de l’espace-temps » révèle par ses lettres transposées le « superbe spectacle de l’amour », faut le faire !

    Chapeau bas, Madame !

    Ce que vous dites dans votre fabuleux propos m’incite, ce soir, à aller refaire un tour du côté du blogue « Luminesciences » de M.Jean-Pierre Luminet, où je trouve ce commentaire qui fait suite au dernier billet de son blogue :

    « Max Filinger
    septembre 26, 2026 à 8:09 pm

    Utile et fine précision qu’il était de bon aloi de mentionner.

    Merci Monsieur Luminet.

    Gaston Bachelard avait 23 ans quand s’en est allé John Kerr et 50 ans quand naquit Roy Patrick Kerr.

    À chacun ses trous…de mémoire ou de fin de mois !

    Noir, c’est noir, reste la rose…pourpre du Caire.

    Il a dit happy end, Woody ?

    Max Filinger  » (Fin de citation)

    Belle amende honorable, en effet !

    Vous avez dit « symbiose heureuse » Monsieur notre Maître ?

    Auguste Tryphon

  9. Avatar de Félicien
    Félicien

    Sacré, sacré, sacré Professeur Tournesol !

    Le voici maintenant qui joue dans la cour avec la grande du Collège, palsambleu !

    Thomas Sertillanges dans un H-S du Point Historia « Les forces obscures chez Hergé » ne prend pas à la légère ce que fait Monsieur le Professeur Tournesol.

    Je vais sans doute me faire virer de la classe, mais par-delà les labours, je ne vois pas comment trouver la licorne sans le chant mélodieux du « rossignol milanais » pour nous orienter dans la jungle de nos tristes tropiques.

    Qui saura ?

    Félicien

  10. Avatar de Addison
    Addison

    Bonjour chers amis !

    J’étais, hier, dans une petite ville de province, pour faire des courses au supermarché (pas de chance, je n’ai pas rencontré Aurore !) et chemin faisant, j’ai vu des tas de cailloux déposés devant les grilles de la sous-préfecture, l’hôtel des Impôts et la permanence du député. Des paysans de l’intersyndicale très à droite et très à gauche, ensemble pour dire leur désespoir, à leur manière. Sur une petite route départementale du retour, un jeune homme avec sa moto, devant la voiture, s’amusait à zigzaguer pour s’amuser sans doute.

    Ainsi va le monde, notre petit monde de province, là où en juillet 44, Pierre Debray-Ritzen lisait Proust au jardin dans une ambiance de Bonnard.

    Une jeune fille à la télévision, me mâche pas ses mots : « Nous voulons tout casser pour en finir avec l’école »

    Vous avez dit « heureuse symbiose » ? Peut-être, mais dans un tout autre, un « radicalement autre » que la revue « Esprit » à la fin des années septante appelait déjà de ses vœux.

    Daniel, vous êtes témoin de la mollesse de votre lectorat qui se moque comme de l’an quarante de votre idée d’incarnation.

    Certes, les livres et les colloques, c’est bien, mais ça ne fait pas « tout », même quand le mot est le le titre d’un livre d’un retraité de banlieue, que l’on dit, à tort, être de la revue.

    Pour ce penseur que vous connaissez bien, l’incarnation se trouve au jardin.

    Vous avez le chapô, à vous de relever vos manches, à nous aussi quelle que soit notre casquette, même si les carottes sont cuites, et outils en mains, nous donner la possibilité d’entrer activement, joyeux, en ce jardin extraordinaire.

    Ne disait-on pas au début des années quatre-vingt, sur les erres de « Mélusine », qu’il y a du paradis dans le sens agricole de la culture ?

    Passe le temps, reste quelque chose… À vous, à nous de jouer !

    Addison

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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Les derniers commentaires

  1. Bonjour chers amis ! J’étais, hier, dans une petite ville de province, pour faire des courses au supermarché (pas de…

  2. Sacré, sacré, sacré Professeur Tournesol ! Le voici maintenant qui joue dans la cour avec la grande du Collège, palsambleu…

  3. Oui, c’est surprenant ce silence, ce peu de réactions à ce billet pourtant bien écrit et qui sonne juste. Je…

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