Enfariner Glucksmann ?

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Le lauréat de la primaire socialiste était à peine (largement) élu que des militants de la France insoumise ont trouvé malin, ou cru bien faire, de projeter sur lui, alors qu’il regagnait dans la rue sa voiture, de la farine ou du riz. Belle conception du débat démocratique, ou d’une responsabilité citoyenne ! Détestable façon, de fait, d’ensauvager notre société et d’augmenter son niveau de violence… 

Parmi mes huit petits-enfants, avec lesquels il m’arrive de parler politique, la moitié je crois semble décidée à voter Mélenchon, t’es trop mou Papoun, LFI c’est la gauche radicale, la seule solution pour éviter le retour au pouvoir des amis de Macron (dont à leurs yeux Glucksmann fait clairement partie) !

Je leur objecte que ce vote conduirait automatiquement à un face-à-face de leur champion avec Marine Le Pen, et qu’alors celui-ci aurait (dans l’état actuel des sondages) fatalement le dessous. Vous voulez installer le RN à l’Elysée, votez LFI ! Mais j’entends bien que ce parti, avec ses jeux de mots antisémites, son soutien inconditionnel aux manifestations lycéennes sans jamais dénoncer les violences (bien réelles) infligées à la police, ou son traitement simpliste de la crise financière, cherche avant tout à séduire la jeunesse : la politique est chose compliquée, la conjoncture très difficile et particulièrement sur l’échiquier géopolitique actuel la situation de la France, simplifions tout cela, repeignons le paysage en blanc et noir, désarmons la police, taxons les riches et effaçons la dette… 

La jeunesse, à la pétulance sympathique, est malheureusement l’âge du manichéisme et des réponses toutes faites. Elle votera par exemple au premier tour sans s’inquiéter des conséquences de son choix au second. Et pour discréditer l’adversaire (puisque Glucksmann et Mélenchon le sont obligatoirement devenus pour le premier tour, avant leur réconciliation non moins nécessaire au second), pourquoi ne pas le rouler publiquement dans la farine ? Sans se demander si ce comportement, justement, ne discrédite pas plutôt leurs auteurs, qui s’excluent par lui du jeu politique.

Ce jeu, dans sa version démocratique ou citoyenne, exclut le recours à la force, ou plutôt il borne cette force à son expression verbale, ou strictement symbolique. Il est démocratique d’argumenter, d’avancer des chiffres qui cherchent à éclairer un débat et à convaincre, il est démocratique de défiler en bon ordre sans casser sur son passage les vitrines, il est démocratique d’élever la voix, voire de crier au Parlement, mais pas au point d’empêcher la parole des autres, ou de couvrir celle-ci en déployant des banderoles, ou en transformant ce lieu-où-l’on-parle en jeux du cirque. L’enfarinage, posture carnavalesque, n’est pas démocratique !

Glucksmann y a clairement répondu en affirmant que pour sa part Place publique n’aurait jamais recours à de telles « méthodes », ou ne basculerait pas dans ce passage à l’acte : s’il est tentant de ridiculiser un adversaire, on ne doit le faire qu’en paroles (qui excluent l’insulte ou la diffamation), sans attenter a fortiori à son intégrité physique.

Le combat électoral, en d’autres termes, doit demeurer symbolique, contenu dans les présentations de programmes et sanctionné par un jugement d’ordre logique ou langagier. Or cette sphère du symbolique proprement dit n’est pas facile à circonscrire : il n’est pas symbolique d’enfariner Glucksmann ? J’entends mes petits-enfants s’esclaffer, ce paillasse, ce pantin ? Pour eux, la sanction bien sentie d’un débat doit se clore par une sorte de mise à mort ; pour moi le combat politique doit, sous peine de se disqualifier, respecter les règles d’une commune décence (pour emprunter ce mot à Orwell).

J’ai publié voici vingt ans La Crise de la représentation (aujourd’hui disponible en édition de poche augmentée à La Découverte) pour mieux cerner la fragilité de cet ordre symbolique, toujours menacé d’effondrements divers, venus de l’émotion, du corps, d’une violence mimétique ou contagieuse, d’un rappel rampant des pulsions… L’accès au symbolique, à l’articulation logico-langagière donc, à la coupure sémiotique (aux signes, substitués au monde des actes et des choses,  aux représentations préférées à la présence nue du réel), est source de pacification et opérateur de culture ; cette conquête pourtant risque d’impatienter et de décevoir, les acteurs ou les partenaires d’une confrontation politique n’y trouvent pas leur compte… Une réfutation ne vaut pas une bonne correction, de même que la force d’une manif ne se borne pas à une marche pacifique encadrée de banderoles (et d’un service d’ordre), il faut pour se faire mieux entendre et démontrer sa force casser (du flic, des magasins ou des écoles)… Comme il faut pour mieux tuer l’adversaire envenimer la parole. 

Je jugerai pour ma part la valeur de nos candidats, et leur qualification pour la fonction présidentielle, à leur retenue face à la violence (verbale, manifestante), à leur décence ou à leur respect vis-à-vis de la coupure sémiotique, ou de la clôture symbolique des futurs affrontements.                                       

Une réponse à « Enfariner Glucksmann ? »

  1. Avatar de Alain
    Alain

    Merci M. Bougnoux de poser cette question : peut-on imaginer, ou même concevoir un combat politique qui ne reposerait pas sur la désignation d’un responsable, autrement dit d’un coupable ?
    Je veux dire un combat politique qui ait une chance de réussir.
    Nous le saurons bientôt.

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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