Où va Gradiva ?

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Le film La Gradiva de Marine Atlan, couronné à Cannes par le Grand prix de la semaine de la critique, vient de sortir en salles, où il reçoit un accueil enthousiaste d’une partie de l’opinion, une journaliste du « Masque et la plume » a même sangloté tout au long de sa projection ! Et dans ma propre famille, deux de mes petites filles (vingt et un et dix-huit ans) l’ont beaucoup aimé, ces personnages leur vont droit au cœur, leur histoire (timidement ébauchée) éclaire la leur… 

Je m’en voudrais de rabattre leur enthousiasme, c’est une vertu trop précieuse pour être repoussée – même si de mon côté, et avec leurs parents, je me suis plutôt ennuyé à ce film, très long (plus de deux heures), sans trame narrative évidente, et porté par des voix chorales qui ne travaillent pas assez leur articulation : il faut s’accrocher pour écouter ces paroles parfois bredouillées au bord du gargouillis, ou est-ce mon audition qui baisse ? En bref, ce film adolescent, trop complaisant dans son inachèvement, dans ses tâtonnements affichés, ne m’a pas vraiment accroché. Ou plutôt, s’il faut s’intéresser à l’un des personnages, je citerai bien sûr celui de la prof de latin (« Madame Mercier », magistrale Antonia Buresi), méritoire enseignante de quarante ans, battante quand il s’agit d’expliquer Pompei à une classe d’adolescents très inégalement concernés, mais au bord de la dépression aussi devant les décourageante difficultés de sa transmission…

Ce qui m’a déçu au fond, et ce qui m’incite malgré tout à évoquer ici cet assez médiocre film, c’est son titre, parfaitement inadapté, pour ne pas dire franchement usurpé. Car La Gradiva brille pour moi au firmament des rencontres littéraires extraordinaires, celle du romancier Wilhelm Jensen et de Sigmund Freud. 

La (courte) nouvelle conçue par Jensen traite d’un jeune archéologue, Norbert Hanold, qui quitte l’Allemagne pour Naples puis Pompei, où il pense fuir le souvenir obsédant d’un amour de jeunesse pour une certaine Zoé Bertgang. Visitant les ruines et leur musée, il tombe sur un bas-relief montrant une jeune femme à la démarche gracieuse, au pied étonnamment cambré ; l’obsession qui cristallise autour de cette vision entraîne Hanold à revivre en rêve l’éruption du Vésuve en 79, aux côtés de celle qu’il nomme Gradiva, un surnom forgé sur le masculin de Mars Gradivus, le dieu qui s’élance, ou s’avance. 

Freud, d’abord conduit à lire ce roman sur le conseil de Jung, parce qu’il contenait un matériau onirique, élargit considérablement cette première curiosité en y découvrant que toute cette histoire tend un miroir à sa propre découverte de la psychanalyse ; Zoé=Gradiva y adopte en effet le rôle du thérapeute, « le procédé que le romancier fait employer à sa Zoé, pour guérir le délire de son ami d’enfance, est infiniment semblable, je dirais même se superpose absolument à une méthode thérapeutique que l’auteur avec le docteur J. Breuer (…) ». Le cadre central du roman, Pompei, figure le refoulement, « qui rend le psychique à la fois inabordable et le conserve intact », à la façon dont « la ville put renaître sous le travail de la bêche ». L’élection par Hanold d’un bas-relief obsédant met en jeu les mécanismes fondamentaux de la sublimation et du déplacement : la libido sciendi du jeune archéologue recouvre une libido bien différente, et montre la méconnaissance inhérente au sujet supposé savoir ; l’affect ainsi refoulé (déplacé) est bien évidemment sexuel – étiologie du délire, de la névrose et des rêves très controversée en 1907. Tout le récit nous enseigne à retrouver les signifiants de l’enfance, au terme d’une régression habilement conduite, ici vers l’archè de Pompei, mais surtout vers un passé bien réel puisque les deux protagonistes sont amis d’enfance. 

Confronté à cette impressionnante convergence, il est remarquable que Freud ne s’attarde pas à caractériser la maladie d’Hanold, fétichiste ? masochiste ? problématique réductrice renvoyée aux « simples psychiatres ». Lui ne lit pas dans Gradiva l’exposé d’un cas, mais un traité complet du déchiffrement analytique. « Le romancier a, répétons-le, fait une étude psychiatrique fort correcte (…). Nous avons dans notre narration, employé sans cesse ses expressions mêmes, nous lui avons laissé fournir et le texte et le commentaire ». La démonstration de Freud est d’autant plus probante qu’il travaille le texte à la lettre, en montrant par exemple dans la parole de Zoé, inspirée par le génie du lieu, la métaphore pompéienne au travail, « déterrer ici quelque chose d’intéressant (…) exhumé d’un long ensevelissement ». 

Freud a un précurseur de taille en Jensen, qui a imaginé que le délire de Norbert obéissait à une curieuse logique du signifiant : Zoé Bergang programmait en effet par son prénom l’antiquité gréco-romaine, mais aussi cette vie que son amoureux égare parmi les pierres ; par son nom = à la belle démarche, elle est parente d’Athéna son homologue féminin et guerrier. On sait qu’Athéna portait sur son casque la tête de Méduse, pétrificatrice. Il est curieux d’observer qu’Hanold médusé a forgé dans son délire un signifiant pour un objet de substitution par lequel il méduse ou pétrifie sa partenaire en retour (le bas-relief). Mais Gradiva s’anagrammatise aisément en gravida, = qui porte la vie, où nous retrouvons Zoé par effacement de la méduse !

Freud relève enfin comment la parole malade d’Hanold et la parole curative de Zoé ménagent entre eux le Witz, ou la double-entente, un compromis réussi entre communication consciente et inconsciente. Ainsi s’efforce de faire le psychanalyste. 

Où va Gradiva ? Vers une confirmation éclatante du paradigme archéologique. Freud a besoin de croire à l’objectivité de la cure : que ce sont de bons et loyaux objets que son travail exhume, en attente sous la cendre du refoulement – et non des récits de substitution, de séduction ou de suggestion, des constructions à la demande, en bref des fables… Cruciale bifurcation dans le destin de sa trouvaille ! Il a pour cela ceinturé son bureau, photographié par Edmund Engelman, de statuettes égyptiennes ou gréco-romaines que ses disciples lui offrent, qui montent la garde et font de la réclame à la méthode qu’il proclame. 

En rédigeant mon livre Le Fantôme de la psychanalyse, Critique de l’archéologie freudienne (PUM Toulouse 1991), j’ai fait de la lecture de La Gradiva le pivot de ma critique : Positiviste, Freud se rêve en archéologue, sa « science » se gâte ou perdrait son tranchant si les « objets » (les souvenirs) qu’il exhume au fil de la cure n’ont pas la consistance de ces précieuses reliques – s’ils n’étaient que le produit impur d’une suggestion, ou d’une séduction où se mêle toujours un peu d’hypnose.

Le film de Marine Atlan, ici perdu de vue, ne nous en dit pas tant, et je m’explique mal son titre ; ami lecteur, éclairerez-vous le Randonneur sur ce point ? 

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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