Jamais plus Antoine Spire

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J’ai appris hier le décès d’Antoine Spire, hélas prévisible depuis ces longs mois où il luttait contre le cancer, soutenu par sa femme Colette si courageuse, si affectueuse pour l’entourer et ménager tout de même une fenêtre d’espoir… Je ne sais plus depuis quand le cycle infernal des chutes et des rémissions avait commencé ; je nous revois avec Antoine, attablés ici ou là pour discuter le lancement d’un prochain débat, ou d’un livre à paraître. Antoine demeurait à l’affût, toujours curieux, toujours gourmand de nouvelles idées. « Tambour battant », le magazine télévisé que tu enregistrais dans ton salon, est une formule qui te résume bien, tu battais la charge, tu montais à l’assaut…  Cette veille, cette faculté d’alerte se perd parmi nous il me semble, nous devenons moins curieux, moins concernés par une possible communauté des esprits ; à ta manière cher Antoine tu luttais pour raviver une flamme, une électricité entre nous ; tu ne te résignais pas au repli frileux, au quant à soi communautaire, la pensée demeurait avec toi une aventure, un beau risque à courir sans cesse… 

Je ne saurais plus dire de quand date exactement notre rencontre, d’abord à France-culture il me semble où nous avons dû enregistrer quelque chose ensemble, plus certainement lors de ce coup de téléphone de 2012, « j’ai lu votre essai Aragon, La confusion des genres, j’aime particulièrement le parallèle que vous tracez entre les deux L.A., Louis Aragon/Louis Althusser, m’autorisez-vous à pousser pour ce livre votre candidature au prix de la ville de Cassis dont je suis devenu le responsable ? ». Nous nous sommes réunis quelques temps plus tard à l’hôtel des Roches blanches, où j’ai côtoyé plusieurs jours durant Marie Darrieussecq, Cécile Guibert, Raphaël Enthoven ou Boualem Samsal… Avec rondeur et jovialité Antoine faisait les présentations, et il décortiquait soigneusement les livres en compétition, qui faisaient aussi l’objet d’un débat dans ce bel amphithéâtre qui ouvrait sur la mer.

Puis il y eut l’affaire Florio/Shakespeare à laquelle, bien seul parmi les journalistes, Antoine s’intéressa de près. J’avais publié là-dessus aux Impressions nouvelles, dirigées à Bruxelles par mon ami Benoît Peeters, un essai pas trop universitaire, inspiré plutôt de Lewis Carroll ou d’Hercule Poirot, Shakespeare le choix du spectre où je prenais fait et cause pour l’hypothèse pleine de fraîcheur développée par Lamberto Tassinari dans son livre Florio, The Man Who was Shakespeare ; Lamberto cherchait pour lui un traducteur et un éditeur en version française. Antoine s’entremit et nous publiâmes ce copieux texte (que je préfaçais) aux éditions du Bord de l’eau. Tassinari malheureusement ne me sut aucun gré pour mon aide, et m’accusa de l’avoir plagié (dans ce livre qui lui était dédié, et où je le citais trente-quatre fois !). Je revois un débat entre nous trois au Pen club, qu’Antoine dirigeait à Paris rue François Miron ; Tassinari fièrement m’y boudait, et je ne l’ai hélas jamais revu, qu’il poursuive désormais sans moi, sans la collection ni les relations d’Antoine, son hypothèse aventureuse (mais que je crois toujours féconde). 

Le Bord de l’eau accueillit ensuite, dans la collection « Clair & Net » dirigée par Antoine, mon essai Génération Woody ; les occasions de débat ne manquaient pas, et dans nos repas préparés à Ivry par Colette nous débordions d’anecdotes et de références cinéphiliques à ce (riche) sujet ; la calomnie entretenue par Mia Farrow autour de Woody Allen ne favorisait pas hélas la controverse, et les discussions publiques tournaient court, écrasées par cette campagne de diffamation assez odieuse. Nos rencontres s’espaçaient ; des coups de fil alarmants les remplaçaient, la voix si chaleureuse d’Antoine se voilait, la maladie prenait toute la place… 

Les hommes comme toi cher Antoine se font rares, curieux de littérature, d’idées, d’œuvres d’art, gourmands d’une vie débordante, ouverte à l’information, à la culture… Je revois ta bibliothèque, nichée dans les moindres recoins de votre appartement, Colette va-t-elle conserver tous ces livres ? Je revois ton salon transformé quelques heures en plateau de télévision, avec quel entrain, quelle jubilation tu faisais concurrence aux chaînes ! Qui reprendra au Bord de l’eau ta collection ? Pour quelles oreilles roulera encore Tambour battant ? J’aimais en toi l’ami, l’éditeur, l’animateur ou le « passeur », autant de rôles où tu ne seras pas remplacé.    

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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Les derniers commentaires

  1. Mr le Caillou, merci de me répondre. Au moins vous aimez la confrontation, l’affrontement, le débat d’idée… Cela mérite d’être…

  2. Oui, il y a une parodie de la fable V du Livre IV, de la part de L.Aragon qui donne…

  3. Bonsoir ! Oui, « faire » dans son acception stercoraire est retenu par Littré. Et le verbe anagramme de « riche » que vous…

  4. Monsieur Caillou, vous avez le droit de vous exprimer comme bon vous semble et, à ma connaissance, Monsieur notre Maître…

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