Se faire à l’autre

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Cela fait dix ans, aujourd’hui 15 octobre, qu’Odile et moi avons fait connaissance, aux Rencontres philosophiques d’Uriage.

On se connaît ? Tu remontais vers moi depuis les tables du libraire, souriante parmi la foule où ta robe blanche creusait un sillage de lumière. Ton regard croisant le mien m’attira tout de suite, était-ce l’air enjoué, amusé que tu mettais à me regarder dans les yeux ? Je t’ai aussitôt retourné ce regard direct, désireux de partager cette connivence que ton visage inconnu me manifestait, tandis que moi…

En général, je reconnais mal les visages, combien de fois me suis-je trouvé devant des passants qui me tutoyaient, prêts à reprendre avec moi une conversation incompréhensible… On se connaît ?

Oui, moi je vous connais, vous êtes conférencier. Vous nous avez ici même parlé de Shakespeare, l’année dernière.

Forcément, c’est comme les étudiants qui me saluent dans la rue des années après, eux se souviennent tandis que moi comment voulez-vous, avec ces publics d’amphi ?… Je t’entraînais à l’écart de ce type qui résistait à me lâcher, un militant entrepreneur de débats qui débordait d’idées, de projets avec les bibliothèques, les associations. Je tournais le dos à ses propositions pour m’isoler avec toi. Mais déjà la séance reprenait et chacun regagnait sa chaise ; la mienne était devant tandis que tu semblais tenir à ton dernier rang, à côté d’une urne de plastique où les gens étaient invités à glisser critiques et suggestions. Dans la bousculade, je réussis à te soutirer ton prénom, Odile. Nous sommes-nous dit à demain ? Les séances s’étalaient sur trois jours, et sans être toi-même philosophe tu semblais faire partie du comité d’organisation de ces rencontres, maintenant bien rodées, où je me rendais presque chaque année, à l’automne. La montagne est belle à la mi-octobre, et le public étonnamment nombreux qui venait dans cette salle s’abreuver de philosophie devait renoncer pour cela à des randonnées qui montaient, à travers la forêt, jusqu’aux lacs. Odile elle-même sacrifiait-elle de belles sorties dominicales à cette enfilade de conférences, assez souvent assommantes ?

–Je ne suis pas philosophe. J’habite le village, où j’aime surtout m’occuper de mon jardin. 

J’ai tout de suite aimé cette voix chantante, rieuse, qui démentait l’allure un peu gauche que tu conservais en me parlant. Ton corps très mince de sportive, ta peau hâlée sous le léger coton éclatant contrastaient dans cette assemblée de silhouettes alourdies par une vie penchée sur les livres, éclairées par l’ordinateur. Tu ne cessais de me sourire en me fixant silencieusement ; le mot jardin, avec tout son poids de tâches assidues, bêtement matérielles, menaçait d’un point final notre début de conversation.

Quoi dire, comment enchaîner ? J’aurais voulu demeurer encore un peu auprès de toi, m’attarder quelques instants dans la clairière de ton sourire, mais qu’ajouter ? De la philosophie aux jardins l’enchaînement ne semblait pas évident. Une inspiration soudaine me traversa :

–Je ne jardine pas moi-même, mais mon frère entretient un superbe domaine. En Seine-et-Marne, ça s’appelle « Le Point du jour »… On vient de loin pour le visiter vous savez, il figure d’ailleurs sur les dépliants du département, les cars de touristes s’y arrêtent… 

Ouf, sauvé par Christian ! Je te tendis ma carte de visite, où j’inscrivis rapidement le nom du jardin de mon frère. Tu me promis de le chercher sur internet. 

Je n’eus aucun mal à te croiser le lendemain matin, près de l’urne où tu semblais monter la garde. 

–J’ai trouvé le Point du jour, ce qu’a réalisé votre frère semble en effet remarquable.

–Je vais souvent à Paris, d’où nous pourrions prendre un train pour le visiter ensemble, ce n’est pas très loin par la gare de l’Est…

–Je vais moi aussi quelques fois à Paris, j’y ai mes deux enfants. Oui pourquoi pas, c’est à voir…

Je ne raconterai pas ici la suite, dix ans pile aujourd’hui !… Mais quand tu m’as dit ce matin que nous avions fait tant de choses, durant tout ce temps, je me suis posé la question, que veut dire faire au sein d’un couple ? Ou par exemple dans l’expression « Vous faites un beau couple », comme nous l’avons entendu quelques fois ? Fait-on son couple comme on façonne une table, un objet extérieur ? Ne faut-il pas penser plutôt qu’on se fait à l’autre, une tournure pronominale où toute l’action se réfléchit sur elle-même, où l’on se retient d’agir trop directement, trop personnellement, où l’ouverture à l’autre s’exprime dans une série de concessions, de retenues prudentes… Durant ces dix années j’aurais surtout fait l’apprentissage d’Odile, dont la présence m’émeut toujours mais qui ne cesse aussi de m’échapper, de me surprendre. Une phrase tirée par Aragon du poète John Donne, cité en exergue à « Murmure » (un chapitre de La Mise à mort et l’un de ses plus beaux textes), me revient et je la suce comme un bonbon, « I wonder by my troth, what thou and I / Did, till we lov’d ? », je me demande, par ma foi, ce que nous faisions toi et moi, avant de nous aimer ?

L’état amoureux efface tout ce qui précède, et sa réalisation, ce qu’il nous fait au vrai (by my troth) ne se laisse pas dire ni traduire objectivement. Tu fais de moi quelqu’un que ta présence (ton être, ton existence) émerveille, point barre. Tout le faire d’une vie se ramasse dans cette transformation quotidienne, silencieuse, indicible ; nous tournons sous le regard (dans la lumière) de l’autre, nous échangeons des phrases banales, nous feuilletons ensemble quelques livres, des journaux télévisés, des paysages…, sans avoir besoin d’en dire plus, nous partageons au jour le jour cette vie qui circule entre nous, qui nous soutient par cette évidence, cette nécessité d’être ensemble… 

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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Les derniers commentaires

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