Aragon, l’emploi des songes (1)

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Notre séminaire Aragon de l’ITEM (Institut des Textes et Manuscrits) reprendra le samedi 24 janvier à l’ENS du 46 Boulevard Jourdan, pour une journée d’études consacrée à « Aragon et les rêves ». Nous y entendrons successivement quatre contributions, de Georges Sebbag, Jean-François Rabain, Alain Trouvé et moi-même. Sur ce sujet très vaste, particulièrement stimulant, je prononcerai une conférence consacrée chez cet auteur aux emplois du songe, dont voici une première rédaction.

Un fil rouge, ou une veine aurifère du rêve, court à travers l’œuvre romanesque et poétique d’Aragon, du surréalisme des années vingt aux textes de sa dernière période ; sa conversion au réalisme n’a nullement épuisé les appels au rêve, envisagé tour à tour comme ressource, comme repoussoir ou comme défi posé à nos articulations logico-langagières, au droit fil de la pensée. Que nous veulent, que nous disent nos rêves ? Que leur devons-nous, nous qui passons un tiers de notre vie ainsi roulés dans l’obscur ? 

Dans maints passages de son œuvre Aragon a frôlé cette puissance germinative du rêve, il a tenté d’en comprendre quelques ressorts, d’en dire l’étrangeté, d’en capter la magie. Il a, dans le texte court mais décisif de son Manifeste de 1924, Une Vague de rêves, identifié la Révolution surréaliste avec la pratique des sommeils inaugurée par Desnos et Crevel ; sans jamais s’endormir lui-même, il a tenté de mesurer les croisements, et les écarts, entre la conscience de veille et celle du dormeur, comment les raccommoder, les réunir ? 

La réappropriation que le dormeur pourrait faire de sa puissance de songe serait-elle l’autre nom de la défense de l’infini ? À l’homme « coupé en deux », divisé entre les régimes de la veille et du sommeil, le surréalisme proposerait-il un remembrement ? Comment concilier en nous, et entre nous, ces deux postulations apparemment étanches l’une à l’autre et rigoureusement contradictoires ? 

La conversion au réalisme n’a pas tari mais relancé ou aiguisé peut-être cette quête : un réalisme conséquent ne saurait en effet négliger l’examen des moyens par lesquels nous nous exemptons, pas seulement la nuit, du fardeau du réel ; et Aragon a bien des fois croisé au cours de sa longue carrière, posés comme autant de sphinx jalonnants sa route, la séduction, la tentation, le vertige ou l’énigme des rêves…

Une première hypothèse, suivant Calderon ou La Tempête de Shakespeare, serait d’identifier la vie même à un songe. Aragon le suggère dans deux passages au moins qui se font nettement écho, le dernier chapitre des Communistes et un poème du Roman inachevé, qui tous deux généralisent ou étendent le rêve au déroulé de toute une vie ; l’hypothèse surgit à la suite d’un trauma tel – l’enfer de Dunkerque en mai 1940, la vision à Couvrelles d’une croix fichée en terre portant son propre nom, en août 1918 – que cette vie que le narrateur croit poursuivre n’est plus la sienne, le jeune Aragon de vingt ans ou le soldat de quarante-deux ans sont pour de bon morts à la guerre, et tout le reste n’est que songerie, ou vie spectrale :

« Il y avait tant de raisons de mourir à Dunkerque, si peu de chance que nous en revenions, ni l’un ni l’autre, Jean de Moncey que je ne songeais pas même enfanter un jour, et moi qui avais déjà vécu autant que Peter Brueghel, par quelle démence avons-nous survécu, si nous avons vraiment survécu, car de l’un comme de l’autre c’est encore à voir de près… Peut-être ne sommes-nous jamais revenus de Dunkerque et, notre vie ce sont des fantômes qui l’ont à notre place vécue, des squelettes déguisés à notre semblance, emmitouflés dans leurs suaires, insensibles évidemment à tout ce qui a pu se produire par la suite, et qui traversent depuis ce temps le monde des choses visibles, avec le ricanement de l’enfer… »

Et nous lisons de même, dans Le Roman inachevé (Poésie/Gallimard pages 70-71) :

« Il y avait devant la croix fichée en terre une bouteille

Dedans une lettre roulée à mon adresse Etait-ce vrai

Si c’était moi Si j’étais mort Si c’était l’enfer tout serait

Mensonge illusion moi-même et toute mon histoire après

Tout ce qui fut l’Histoire un jeu de l’enfer un jeu du sommeil 

Comme s’explique alors ce sentiment d’une longue agonie

Et ma vie et le monde et qui pourrait encore jamais y croire

Tout ceci n’était que l’enfer qui jongle devant son miroir

Je suis mort en août mille neuf cent dix-huit sur ce coin de terroir

Ça va faire pour moi bientôt trente huit ans que tout est fini

Il n’y a pas eu les soldats entrant à cheval boire dans les bars

(…) Il n’y a pas eu cette neige et dans le grenier mort de froid

(…) Il n’y a pas eu Roeschwogg et la jeune fille aux yeux verts

(…) Il n’y a pas eu Sarrebrück ni dans les mines de charbon (…) »

Echappatoire au trauma, l’hypothèse du rêve fonctionne ici comme une formidable dénégation. Et cette bifurcation est le propre justement de l’écriture littéraire, capable de susciter comme d’effacer tour à tour des mondes.

Mais il faut repartir de Une Vague de rêves (1924) pour fixer plus précisément quelques traits de l’articulation (ou de la contradiction insurmontable) entre le rêve et la pensée diurne. La première ligne du manifeste, extraordinairement fertile, dit peut-être l’essentiel : « Il m’arrive de perdre soudain tout le fil de ma vie ». Trois interprétations se proposent ; en un premier sens, ce « fil de la vie » nous renvoie à la filiation, en effet perdue ; notre auteur n’est, littéralement, le fils de personne. Une seconde acception désignerait, dans le cours de cette vie ou de cette pensée, une crise ou une critique de la linéarité : les moments ne s’enchaînent plus, ou plutôt l’auteur ne connaît que des moments, « alors je saisis en moi l’occasionnel (…), l’occasionnel c’est moi ». Formidable déclaration, riche de nombreux développements : songeons dans Le Paysan de Paris par exemple, contemporain de l’écriture de ce texte, à toutes les mentions d’un temps météorologique, qui bouscule ou tourne en dérision le temps orienté d’une histoire, comme d’une action. La déambulation dans le passage de l’Opéra n’est-elle pas dominée par ces deux enseignes, Galerie du Thermomètre, Galerie du Baromètre ? Son récit, purement descriptif, n’épouse-t-il pas le hasard des rencontres, ou sur le plan intérieur les caprices de l’humeur, ou de la fuite des idées ? Il vaudrait la peine de compter, dans nos deux textes, les occurrences très fréquentes des mots soudainbrusquementtout-à-coup… « Les nuages un rien les dissipe et le même vent les ramène. Une idée aussi a ses franges d’or. Le soleil joue un peu avec les fantômes. (…) Comment suivre une idée ? ses chemins sont pleins de farandoles ». Nos pensées n’épousent pas le modèle cartésien de la chaîne.

En bref il s’agit, avec Une Vague de rêves, de restituer ou d’approcher a minima le fonctionnement même du rêve, dont la première qualité est d’être tout sauf linéaire ; le rêve autrement dit relève moins d’un récit (par forçage logocentrique) que du libre jeu des images ou de l’imagination. D’une figuration. 

Bildsprache, disait Freud, un langage d’images à l’approche ou à la définition duquel Aragon ici contribue. Mais il faut aussitôt remarquer l’oxymore, Bild et Sprache, le tableau et la parole tirent en sens contraire. Dans le rêve et aux deux acceptions du terme, nous perdons le fil : il n’y a pas d’enchaînement logique, pas de chaîne (nous allons y revenir), pas davantage non plus d’intention ni de programme présidant à sa confection, les images du rêve sont subites, et subies. Ou mieux dit encore, elles nous contraignent, nous dominent, nous sommes sujets aux images : « Nous avions perdu le pouvoir de les manier. Nous étions devenus leur domaine, leur monture ». Extraordinaire renversement, qui souligne bien le basculement du processus secondaire au processus primaire (pour manier des concepts freudiens qui ne sont pas ceux d’Aragon). Je dirai au plus bref que le rêve, où nous devenons la proie des images (à deux ou trois dimensions donc) n’est pas un récit (unidimensionnel), et encore moins une scène, fût-ce la trop fameuse « autre scène » freudienne. Nous n’assistons pas à nos rêves, à bonne distance, en vis-à-vis, ils nous emportent, ils nous roulent ! Ils supposent ou impliquent une destitution du sujet.

Mais les images du rêve s’ouvrent dans l’espace, contrairement à l’ordre symbolique qui relève toujours de quelque mise en fil, ou en séquences d’éléments discrets ; avec le rêve, comme avec la peinture déjà, nous suivons un parcours non fléché, « l’oeil existe à l’état sauvage » comme écrira Breton au seuil de Le Surréalisme et la peinture. Toute l’esthétique promue ici à partir de nos vagues de rêves relève, à l’évidence, d’une défense et illustration de cette sauvagerie. Soit de la provocation venue de diverses embardées, ou d’obstacles opposés à une trop prévisible linéarité. Les déferlantes de la pensée, ou des hallucinations ; les abîmes déjoués par les pas ; les moments de vertige chéris, recherchés par Aragon (rien ne condamne mieux la pitoyable Paulette des Voyageurs de l’impériale que la phrase « Elle n’était pas de ces femmes à qui le monde est un vertige ») ; les illuminations poétiques nées du choc des mots, ou des rencontres d’objets aussi insolites que celle du « parapluie et de la machine à coudre sur la table de dissection » ; les incipit générateurs de romans ; l’omniprésente métaphoricité, et les rimes qui gravitent autour de chaque mot pour, littéralement, les spatialiser, en tirer un usage musical et plastique. Mais aussi l’insubordination des phrases écrites à la Maldoror (dans Le Libertinage particulièrement) ; la confusion des genres, pratiquée ici même (où classer Une Vague de rêves, manifeste, histoire au présent, poème ?); ou encore, en bref et en général, les circonstances, les occasions, ou l’événement au sens plein de ce terme, toujours et par définition rompent le fil.

Une vie pas plus qu’un rêve, ou un poème, n’est linéaire (quels que soient les efforts des biographes pour en tirer l’enchaînement d’un récit). Et je tiens de même qu’on ne raconte pas ses rêves (sans perte substantielle), que le fil des mots est impuissant à capter la couleur, l’épaisseur, la saveur profonde et indicible du moindre de nos rêves.

Or le surréalisme entend faire au rêve toute sa place, il se définirait même comme une tentative d’annexion ou de réappropriation des territoires du rêve, mis au service du poète créateur, également désigné par Breton comme « ce rêveur définitif ». Comment l’auteur d’Une Vague de rêves va-t-il négocier la place des rêves dans son œuvre, où ceux-ci affleurent-ils, et avec quels effets ?

Très vaste question, à laquelle je ne répondrai ici que par quelques prélèvements, trois essentiellement, choisis dans « Murmure », le premier « conte de la chemise rouge, écrit en 1964 et inséré dans La Mise à mort (1965) ; La Semaine sainte ensuite, dont la route bifurquée, accidentée de Paris jusqu’aux Flandres croise à plusieurs reprises « le tombeau des songes » ; les deux derniers contes du recueil Le Mentir-vrai enfin, « Le Contraire-dit » et « La Valse des adieux ».

(à suivre)      

Une réponse à “Aragon, l’emploi des songes (1)”

  1. Avatar de Michel
    Michel

    Le téléphon son et personne n’y répond à ce cher Gaston qui nous parlait de dormeurs éveillés et de rêveurs lucides, sur Paris Inter, quand vous aviez onze ans, cher Daniel.

    Avec Georges, Jean-François et Alain, comment pouvez-vous rester sourds à son appel, celui du droit de rêver ?

    Bien des décennies plus tard, Catherine, derrière l’arbre à songes, pour Mélusine, aimait à rêver chacun pour l’autre…

    Elle voyait, pensez donc, du paradis dans le sens agricole de la culture !

    Quelques années plus tard, l’auteur de « L’honneur des funambules », après le passage du co-auteur clandestin de « L’honneur des poètes », en visite dans une vieille ferme, feuilletait passionnément quelque revue où Mélusine et les mystères de la femme, étaient à la page.

    Comme quoi, la fée n’a pas dit son dernier mot.

    Mais point de baguette magique dans l’enfer paysan et l’intellectuel retourne à son séminaire et le croquant à sa charrue.

    Dans sa vague, Louis « rêvait d’un long rêve où chacun rêverait. Je ne sais ce que va devenir cette nouvelle entreprise de songes. Je rêve sur le bord du monde et de la nuit », écrivait-il.

    Chanter, danser avec une vague bleue…Pourquoi pas, chère Michèle ?

    Oui mais, sur terre, au ras des pâquerettes, c’est une autre chanson.

    À notre quatuor institué de composer l’instrumental et les paroles !

    Michel

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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