Nous regardons Odile et moi quelques épreuves des J.O., les invraisemblables pirouettes dans le ciel des champions de snowboard, ou du « half pipe », la surhumaine élégance des patineurs, en solo ou en couple… Je me sens, devant ces mutants, saisi par la honte d’avoir un corps aussi gauche, comme enlisé. Mais, me glisse Odile, tu ne crois pas que ces Jeux contribuent à la paix dans le monde ?
Très bonne question, à creuser en effet. Car on peut percevoir la rivalité ou l’émulation entretenues par ces Jeux comme une guerre, alors que c’est tout le contraire. Dans l’état de guerre, je suis poussé à détruire un adversaire qui, si je n’y parviens pas, me détruira. Avec la compétition sportive, mon ennemi se change en mon meilleur allié, ou ami. Par lui en effet je suis amené à donner le meilleur de moi-même ; sans la pression mesurée en dixièmes de secondes que s’infligent les concurrents d’un biathlon ou d’un patinage de vitesse, les athlètes ne se dépasseraient pas, les records ne tomberaient pas… C’est l’autre, certes adversaire mais non ennemi, qui me rend meilleur ou me pousse au sommet de moi-même. L’émulation façonne l’excellence, chacun doit sa meilleure part à la concurrence des autres. C’est grâce à ces autres que je m’accomplirai vraiment, pleinement, et accèderai éventuellement au titre de champion.
Les J.O. instaurent ainsi une guerre non pas fratricide, mais généreuse, une ressource de paix profonde entre les hommes (et les femmes), puisque la lutte y met en évidence le bon usage des conflits, qui donnent à chacun l’occasion de se dépasser, de trouver en soi des ressources auxquelles seul, sans cette adversité providentielle, il n’aurait pas accès.
Il est donc très émouvant, au fil de ces reportages ou de ces directs parfois haletants, de percevoir entre les nationaux ou les équipes qui s’affrontent une fraternité virtuelle sous-jacente, une solidarité tangible, les petits signes d’une reconnaissance mutuelle, sourires, applaudissements discrets… Les vrais sportifs n’ont aucune raison de se haïr, ils se respectent et entre eux se reconnaissent – et c’est ainsi que malgré les frontières et les guerres par ailleurs bien réelles, notre humanité progresse et grandit.
(Je dois à quelques écrits de mes amis convivialistes, et à la revue MAUSS, en référence à Marcel Mauss mais dont l’acronyme désigne aussi le Mouvement Anti-Utilitaire en Sciences Sociales, qui traite notamment du don, de la coopération et des bienfaits d’une rivalité non-destructrice, l’essentiel de cette petite réflexion.)

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