Le roman de l’IA

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(Je propose ici les linéaments d’un ouvrage qui pourrait voir le jour sous ce titre, et dont ce blog accueillera au fur et à mesure les pages.)

Quel roman que l’IA (Intelligence Artificielle) ! De quand date sa gestation, quelles sont ses préfigurations ou les étapes les plus visibles de son émergence, qui nous préoccupe tellement aujourd’hui ? 

On se remémore les promesses qui devaient accompagner son développement ; or il a vite fallu déchanter. Cet outil d’une puissance confondante, comme chacun le vérifie en consultant les réponses d’une banale requête à ChatGPT, se retourne depuis quelques décennies en menace : on ne compte plus les destructions d’emplois causées par son introduction, quels secteurs de la production et des services ne sont pas par elle menacés ? Les prophéties euphoriques sur les bienfaits du numérique ont tôt fait place à des débats alarmistes où ce sont la déploration, les avertissements et les peurs qui dominent, sans qu’on sache exactement ce que l’avenir (et de nouvelles percées technologiques) nous réservent. 

Où chercher le remède, le retour en arrière, le changement de cap face à cette démesure (cette ubris) qui nous emporte ? Comme un traître de mélodrame, la bienfaisante IA se change en persécutrice, et le fossé se creuse entre ses bénéficiaires (bien réels) et ses victimes, bien plus nombreuses. On ne peut qu’échouer à pronostiquer d’où nous viendra le salut, d’une autocorrection des « progrès » de la technologie, d’un sursaut politique, d’un sévère recadrage des usages ? On ne compte plus, dans les romans et les films, les scenarios-catastrophes qui illustrent, plus ou moins dramatiquement, les combats de l’homme avec sa créature la machine, et la tragédie qui frappe l’humanité entière, quand elle affronte ce monstre qu’elle a créé et qui, aujourd’hui peut-être, se dresse en rival et menace d’échapper à notre contrôle… L’IA est-elle en train de trahir ses promesses ?

C’est dans sa Poétique qu’Aristote, et cette définition sera reprise par Corneille, nous explique la nature de la tragédie ; celle-ci ne consiste pas dans la lutte de deux ennemis qui demeurent l’un à l’autre extérieurs ; l’affrontement des Horace et des Curiace par exemple n’aurait rien de tragique si ces deux fratries n’étaient pas engagées dans des liens familiaux. La tragédie commence là où le sang se retourne contre son propre sang ; ou, pire encore, là où mon ennemi loge à l’intime de ma personne et se révèle – moi-même ! Cette boucle fatale trouve son accomplissement le plus pur, tragique par excellence, dans Œdipe roi, ou le héros enquête sur un crime dont lui-même est l’auteur, et pour finir la victime. L’inceste, toujours très fréquent de nos jours mais caché dans le secret des familles, demeure ainsi le crime tragique par excellence. 

Il se pourrait que le roman de l’IA, commencé en fanfare, s’achève en tragédie. À la fine pointe de sa culture, qui consiste depuis le commencement des temps à s’engendrer dans une succession de prothèses et de doubles, l’humanité trouverait dans la mise au monde de l’IA le triomphe d’un génie qui signerait en réalité sa perte : en façonnant ce double plus puissant qu’elle, notre intelligence afficherait sa plus éclatante victoire, qui marquerait non moins inéluctablement sa défaite. La créature y dépasse son créateur, qui tombe ainsi sous sa coupe…

Or l’IA vient de loin, de très loin ! On peut l’envisager comme le dernier maillon, progrès ou avatar, d’une millénaire course à l’extériorisation de nos facultés, à leur mise à disposition ou à leur emploi out there, dans des outils et des instruments qui prolongent et augmentent objectivement nos performances.

Je propose d’appeler excarnations (le contraire d’une incarnation) ces successives et ingénieuses extériorisations de nous-mêmes. Les premières remontent donc à la nuit des temps, ou plus précisément à leur aurore, si je songe à l’inoubliable prologue du film de Stanley Kubrick, 2001 L’Odyssée de l’espace. On y assiste, dans le décor d’une Terre encore sauvage et au sein d’une tribu de grands singes, à la naissance d’homo sapiens. Entre ses grognements et ses bonds simiesques, l’un de ces congénères s’empare d’un fémur sur le squelette d’une précédente victime et il invente de changer cet os en bâton, gourdin ou massue qu’il promène à l’entour à coups redoublés, dont il menace ses rivaux. Une première arme est née, que l’animal projette au ciel avec un grognement de triomphe et – génie de Kubrick et plus beau fondu-enchaîné de toute l’histoire du cinéma – ce fémur se change en vaisseau spatial qui glisse à notre rencontre du fond de l’espace au son d’une valse de Strauss !

Cette séquence, pédagogiquement, nous rappelle que nos premières excarnations ou extensions-projections de notre corps hors de nous-mêmes concernèrent d’abord nos muscles, ou nos forces motrices : par le levier, la brouette, la roue, le marteau, la poulie ou le plan incliné, homo sapiens apprit successivement à convertir une force en une autre, démultipliée et plus puissante…

Puis ce sont les performances de nos sens qu’on perfectionna. Nos perceptions, d’un rayon d’abord limité, s’enrichissent de lunettes, de microscopes et de téléscopes (qui améliorent la vue), de thermomètres pour mesurer les températures, de balances pour peser au juste poids les marchandises en transaction, de clepsydres, sabliers ou horloges pour préciser l’écoulement du temps… La civilisation insensiblement bascule d’un monde de l’à peu-près (où le marchandage demeure permanent) à un univers de la précision ; nos mesures, en s’affinant, gagnent en objectivité et s’universalisent, se fixent en standards, en échelles de cotations que se partagent les différentes sciences. L’univers qui héberge nos organismes s’approfondit incroyablement au-delà de ceux-ci ; songeons à la conquête optique du monde, fouillé jusqu’à l’invisible par les téléscopes dédiés au comptage des lointaines galaxies, ou aux vues de nos propres corps rendus transparents par la radiographie, l’échographie, le scanner et toutes les ruses d’une imagerie médicale qui sait aujourd’hui porter en nous le regard sans nous envahir… 

Parallèlement, c’est notre mémoire qu’on travailla à alléger en l’exportant, en l’excarnant dans divers supports. L’écriture d’abord, une invention aux conséquences bien examinées aujourd’hui, mais que Platon dans son dialogue du Phèdre ne sait clairement évaluer, et dont il soupèse les bienfaits et les méfaits sous le terme de « pharmakon », de remède toujours susceptible de se changer en poison. L’écriture, comme l’a bien montré Jacques Derrida, peut servir de prototype à ces suppléments de nous-mêmes ; première de nos techniques de télécommunication, elle permet à un message de traverser le temps, ou de survivre à celui de son énonciation ; une discussion entre deux avis peut se soutenir en différé, et pas seulement dans le diect du présentiel ; en ralliant ainsi d’autres interlocuteurs, elle permet d’échapper (relativement) aux effets de domination ou d’influence liés au statut social des partenaires. Dans un monde simplement oral, ce sont les pères, les chefs, les prêtres qu’on écoute et qui ont raison ; avec l’écriture, le monde ici aussi s’approfondit, et le cercle de la raison s’élargit. Avec l’invention de l’imprimerie au XV° siècle, elle aussi désormais très documentée, la diffusion de l’écriture augmente, et notre mémoire disponible s’étend au stock vertigineux des librairies, ou de nos bibliothèques. 

Ces extensions successives ont pu donner le vertige – songeons au regard de Galilée scrutant le ciel à travers sa lunette, et forcé par elle de conclure à la fausseté du géocentrisme, au profit d’une révolution copernicienne, quel abîme, quelles révisions héroïques ces observations infligèrent à l’humanité ! Mais sans entraîner il me semble de tragédie au sens d’Aristote. Elles chassaient l’homme du centre du monde ; elles ne s’attaquaient pas (pas encore) à ce propre de l’homme qu’on situe plus ou moins clairement du côté du langage, du raisonnement ou de la décision. 

Avec l’automatisation du calcul, et les premiers balbutiements de la pascaline, ancêtre de nos calculatrices inventée par Blaise Pascal, un premier pas dans cette direction se trouve peut-être engagé ; si le mot logos reçoit chez les Grecs les trois acceptions du langage, du calcul et de la raison, l’un des ingrédients de ce vecteur par excellence de la cognition est désormais dévolu, ou cesse d’être inaccessible, à la machine. Les développements et les foudroyants progrès de l’ordinateur à partir de 1945 ne feront qu’aggraver le vertige : il fallait avant la mort d’Alan Turing (1912-1954) une pièce entière pour stocker  ce que les puces et les semi-conducteurs font tenir aujourd’hui dans notre paume, comprimé par notre téléphone portable. Mais surtout, la séculaire question du propre de l’homme ne peut que s’aiguiser : dans un dialogue avec ChatGPT, ou lors d’une partie d’échec où je me sais battu d’avance, où passe exactement la frontière entre la machine et ma propre tête ? Qu’est-ce qui me caractérise en propre, en dernière analyse ou irréductiblement ? Faut-il quelques centimètres cubes d’un cerveau tiède et mou pour penser, converser, juger, décider, percevoir ou sentir (avoir des sentiments), ou un assemblage machinique de semi-conducteurs peut-il, et jusqu’à quel point, m’aider voire me supplanter dans ces fonctions et dans ces tâches ? Et si oui, qu’appelle-t-on désormais conscience, ou âme, de quoi est fait leur siège ? Esprit, es-tu là ?                                          

(à suivre)

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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Les derniers commentaires

  1. Cher Monsieur Galichet, juste une petite observation soumise à votre intelligence critique et à celle de vos lecteurs. « Il tient…

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