Glissements de l’art vers les indices

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(Indice énergumène, chapitre IX)

Les pages qui précèdent analysent quelques vacillations entre la présence et la représentation, bien perceptibles notamment dans la poésie (avec sa tentation cratyléenne), dans la photographie ou, bien sûr, au théâtre. Le charme de ces différentes performances artistiques tient, me semble-t-il, aux affleurements du réel dans un cadre ou un tableau façonnés pour l’exclure : une présence insidieuse et quelque peu poignante, baptisée pour cela par Barthes punctum, refuse de s’effacer et proteste avec virulence en marge des codes ou des signe ; une physique ou une dynamique énergique (énergumène ?) venue d’un corps étranger s’étend et se faufile jusqu’au mien… Il ne s’agit plus seulement de gagner en connaissance à la faveur de ces contacts (qui débordent le simple studium) mais bel et bien d’être « touché ». Or la fonction de contact appartient à la sémiotique de l’indice. 

Nous avons vu plus haut, avec Rosalind Krauss, comment la photographie notamment avait provoqué, dans les arts de la représentation, un tournant en direction des indices, au point qu’elle proposait de nommer une bonne part des productions de l’art contemporain « le photographique », comme pour mieux souligner ce tropisme d’un réel ou d’un réalisme inexpugnable au cœur de nos représentations.  Comment cerner ce goût pour une certaine crudité voire, réclamée par Artaud une cruauté, qui hante en effet nos galeries, nos expositions, nos discours sur la création ? Il ne serait pas exagéré de penser, avec Krauss, que le XX° siècle aura eu, pas seulement en art, la passion du réel.    

Nous voyons en particulier fleurir, depuis quelques décennies, un art pauvre, mécanique, sériel, et surtout des « œuvres » d’une laideur repoussante, un art du déchet et de l’abjection, un art qui bien loin d’encourager l’émulation et l’éducation du goût cherche à provoquer par le plus court chemin le dégoût. Soit par exemple cette mise en garde (non dénuée d’une provocante ironie), affichée par l’exposition Sensation à la Royal Academy de Londres (1997) : « The contents of this exhibition may cause shock, vomiting, confusion, panic, euphoria  and anxiety. If you suffer from high blood pressure, a nervous disorder, or palpitations, you should consult your doctor before viewing this exhibition » – les contenus de cette exposition peuvent provoqueer un choc, des vomissements, de la confusion, de la panique, de l’euphorie et de l’anxiété. Si vous souffrez de pression artérielle, de troubles nerveux ou de palpitations, vous devriez consulter un médeci avant de visiter cette exposition. Comment en est-on arrivé là ?

Dans un monde ancien hérité de Platon (et particulièrement de son dialogue Le Philèbe), l’expérience du Beau fusionnait avec celle du Bon et du Vrai, trois valeurs naturellement connexes. L’âge classique ne doute pas de cette transcendance, et de cette convergence au sommet, alors garanties par deux mécènes ou épaulée sur deux ordres, l’Église et la Monarchie.

Le tournant du goût est crucial parce qu’il fait descendre l’art du ciel platonicien des idées, qui garantissait à tous un même monde, et qu’il rabat l’objet esthétique dans l’immanence ; le sujet individuel émerge comme agent d’évaluation ou dépositaire de critères (ça me plaît / me déplaît), une sensibilité incommensurable, errante, devient la pierre de touche du jugement. Autour de Diderot, les Salons disputent des règles du goût – éminemment discutables car elles ne sont données d’avance dans aucun ciel platonicien, ces règles n’existent qu’entre nous, elles s’invitent ou s’inventent entre amateurs qui confrontent librement leurs points de vue… Le créateur ou l’artiste est désormais celui qui innove plutôt que celui qui découvre. Et Kant entérine cette évolution dans la Critique de la Raison Pure en fondant l’autonomie du sensible à part de l’intelligible. 

Avec ce tournant décisif, le beau devient une valeur irrationnelle, le jugement de goût est indémontrable, délié de la valeur de vérité. D’où la naissance d’une esthétique, c’est-à-dire d’une étude de la sensibilité comme sphère désormais autonome ; mais Kant ajoute que l’œuvre d’art « plaît universellement sans concept », autrement dit qu’elle porte en creux la marque d’un monde unique (universel), la promesse d’une communauté groupée autour des œuvres, et le fantôme d’une raison qui pourtant se retire. Le Beau certes n’emprunte pas la voie de la connaissance, mais il propose un autre accès au même monde (que celui de la science).

Ce fragile compromis s’écroulera quand Nietzsche, supprimant le ciel intelligible, consacrera ce monde sensible que nous partageons comme le seul, ouvrant ainsi la bataille interminable des interprétations. Le sujet n’est plus fondé en raison, mais en communication : nous sommes désormais entre nous, aux prises avec nos techniques d’influence. La société tout entière est devenue esthétique, c’est-à-dire sentimentale et sensorielle, tout se décide par impressions et par pressions ; au fil de cette histoire, le monde unique a éclaté en une infinité de perspectives, désormais non-totalisables sous une représentation unifiée, ou idéale. Parallèlement, le sujet lui aussi éclate en morceaux, son unité n’était qu’une fiction. La psychanalyse s’engouffre dans cette brèche pour l’élargir et faire vaciller le propre de l’homme, ni proche à soi-même, ni très « propre ». Ce tournant sanctionne la victoire de l’interprète et du thérapeute sur le prêtre.

Et tous les sens contenus dans le terme d’esthétique s’ouvrent alors et se déploient ; aisthetein c’est sentir, qui commence donc à flairer. L’éventail des expériences esthétiques servait traditionnellement à pointer les formes hautes ou édifiantes du sensible, mais pourquoi leur accorder cette préséance ?  Nos sensations s’agitent beaucoup plus bas. D’où la tentation, déjà présente dans Hugo, ou Baudelaire (« La Charogne ») d’un art mineur (qui pose des mines) ; d’un art cynique selon l’étymologie du terme, voire excrémentiel et bestial, un art qui rôde autour des déchets organiques et des « matières » fuyant la forme. Un art qui cherche à rejoindre l’archaïque et le mouvement des pulsions primaires, en dénudant pour cela le vernis des belles surfaces et les couches successives de la culture. Un art en q       uête du « réel » au sens lacanien du terme, du côté de l’effondrement symbolique ou de l’horreur ; un art à la limite de l’indicible pointé par Sartre dans La Nausée : une expérience abouchée à ce que les choses ont d’innommable ou d’antérieur à toute symbolisation, à toute distance critique ou aux articulations de la perception et du langage. Un vertige du magma ou de l’abîme sensoriel exploré par Artaud, Bataille ou les « actionnistes viennois », difficile à soutenir quand il n’est pas relevé par le surplomb d’une idée ; un art de la présence pure, réfractaire au re- de la moindre représentation. Un art immonde ou de l’im-monde, en bref qui ne relève pas de ce monde. 

Nous avons isolé dans cette histoire l’étape de la photographie, dispositif mécanique immédiat de la saisie des images, où l’empreinte indicielle précisément s’oppose à la construction, à l’élaboration symbolique ou à l’idéalisation. La photo, nous l’avons vu plus haut (chapitre III) nous force à réaliser ; son essor accompagne donc dans la grande presse la montée (laborieuse) de l’information, qui est une valeur neuve au XIX° siècle, époque où l’éditorialiste contemporain de Lamartine n’avait que mépris pour le reportage, auquel on préférait une prose ronflante, une rhétorique éprouvée ou les envolées d’un beau style ! 

Pareillement travaillés par l’horreur du réel, des poètes et des prosateurs simultanément (Baudelaire, Hugo, Zola) descendent dans les bas-fonds du désir, ou de la société ; le ready made proposé par Duchamp, les collages picturaux de Braque ou de Picasso, les frottages et montages de Max Ernst  accompagnent en le radicalisant, le court-circuit photographique, contribuant à la déshumanisation du geste ou de l’intention artistique. Le dadaïsme renchérit sur cette quête de l’immédiateté et de la pulsion opposée aux patiences de la culture et de la représentation ; on peut lire également dans la déflagration qu’il propose, et dans son postulat d’un art déshumanisé, le contre-coup direct ou la réplique des destructions de la Grande guerre, avec laquelle Dada entretient un rapport de cause à effet indiciel : il détruit le langage, comme les canons précédemment  la chair humaine. Plus près de nous le pop art en introduisant la série, la « reproduction mécanique » et les stéréotypes de la société de communication et de consommation, prolonge ces contagions ; le body art et les manifestations cruelles du corps souillé, pornographique ou simplement exposé, à tous les sens du mot, cherchent à la fois le plus court chemin d’un corps à un corps, et explorent une couche de nos sensations, ou de nos émotions, qui réveille l’archaïque, les désirs, les phobies ou les élans primaires de la chair. 

Peut-on concevoir une esthétique du repoussant ? À l’évidence oui. Le sentir de l’aistheteinse déploie dans toutes ses acceptions, dans toutes les directions, au nom de quoi borner celles-ci ? L’art voit donc le retour massif du corps dans tous ses âges ou ses états : le corps tactile et olfactif de l’infans « pervers-polymorphe », le corps barbu, barbare, le corps souffrant, ouvert, sali ou sacré – par le sacer l’inhumain court dans les deux sens, vers le divin autant que vers les enfers inférieurs explorés par Georges Bataille… Quand Marcel Duchamp fit entrer le ready made de l’urinoir au Musée, le choix de cet objet rétrogradait ou compromettait l’expression artistique avec les fonctions excrémentielles, ou avec une acception organique et très littérale de l’expression hors de soi. Ce n’est pas d’aujourd’hui que l’art montre, voire remue les enfers, et qu’il cherche à nous horrifier, à susciter le spasme de la glotte ou l’horripilation de la peau ; le spectacle, si banal dans notre culture qu’on ne songe même plus à le contempler, de la crucifixion avait de quoi pourtant épouvanter notre regard. Seuls quelques tableaux y parviennent encore, les enfers de Breughel ou de Bosch, ou le triptyque de Grünewald qu’on ne regardera pas sans frémir ; mais la peu soutenable abjection contenue dans quelques toiles classiques s’est répandue hors du cadre, et la peur, l’informe ou l’innommable jaillissent dans les provocations de l’art contemporain sans les alibis ou les bienséances des sujets religieux et sacrés qui leur servaient de passeport. 

Ces manifestations – à distinguer soigneusement des représentations beaucoup plus sages – cherchent un corps-à-corps, une expression physique et l’excitation d’un arc réflexe préféré aux jeux articulés de la mentalisation ; toute une époque de l’art aujourd’hui court au plus pressé (pressé comme on dit d’un citron) ; par lassitude sémiotique, et avec une folle impatience face aux lenteurs de la re-présentation, on cherche la sensation brute, cruelle, immédiate ou directe ; la vue elle-même semble un sens émoussé et trop distant, c’est la peau qu’on veut irriter en visant la rétine, c’est un corps sans qualité, sans distinction ou sans titres (toutes valeurs attachées à la tête) qu’on veut ainsi toucher, exciter ou mouvoir…

Peut-on officialiser un pareil « art » ? Il y a beaucoup d’ironie dans les rapports nécessairement ambigus de l’institution avec les transgressions de l’art contemporain ; la commande publique se voit sommée de subventionner la subversion, qui sans elle ne trouverait pas d’acheteurs – mais qui, avec son soutien, perd peut-être une partie de sa raison d’être. Quoi qu’il en soit de ces paradoxes, et des complicités intéressées qui se nouent entre les provocateurs cyniques du trash, du bad ou de l’abject art, les marchands et les fonctionnaires du Ministère de la culture, ce nouveau cours du regard esthète pose la question de savoir ce qu’on peut fonder dessus ; les représentations de l’art étaient traditionnellement édifiantes, et tiraient notre regard et notre désir « vers le haut » ; que gagne-t-on, demandera le moraliste, ou le pamphlétaire lecteur des livres de Jean Clair ou de Jean-Philippe Domecq, à le diriger toujours plus bas ? Mais, interrogerait en retour le psychanalyste, n’est-ce pas justement le tropisme même du désir de se mouvoir ainsi à l’envers de l’éducation ou de la culture, et à la rencontre d’un certain refoulé ? 

Car l’inhumain, la barbarie, l’enfance perverse et polymorphe ne sont pas des étapes oubliées, desquelles nous serions quittes ; le « refoulé » de la psychanalyse n’est pas le révolu, mais le sous-jacent ;  il induit une autre temporalité qui nous rend contemporains de chaque « étape ». L’infra, l’immonde ou l’enfer sont donc contenus (au deux sens du verbe), immanents à chaque forme de la conscience ou du monde ; et c’est cette face cachée, ou ce jeu complexe de bascule et de contrepoids par lequel nous édifions chaque jour notre monde, que nous rappellent certaines formes particulièrement déplaisantes de l’art contemporain. 

L’humanité n’est pas une valeur sûre. « Avant tout, les artistes sont des hommes qui veulent devenir inhumains », écrit Apollinaire en 1913 ; et, très en amont, ce sobre mais irréfutable constat de Saint-Augustin, « Nous naissons entre les matières fécales et l’urine »…  D’où une certaine divergence entre les voies de la culture et celles de l’art ; la culture s’efforce de discipliner en nous la nature ou la bestialité, mais elle n’y parvient pas sans reste ; l’art contemporain s’attaque à ce reste, nouant du même coup un rapport de connivence profonde avec l’enfance, turbulente en chacun. Comment nommer le contraire d’un art édifiant ? Un art mineur, et qui creuse ; un art dégénéré disaient les nazis, parce qu’il remonte en effet le cours de notre genèse ou de notre éducation pour nous montrer notre naissance impure inter faeces et urinam, notre basse extraction ; parce qu’il voudrait nous faire regarder en face l’étrangeté ou l’horreur foncière de nos orifices, de nos origines.

13 réponses à “Glissements de l’art vers les indices”

  1. Avatar de Alicia
    Alicia

    Qui peut commenter un tel billet ?

    À coup sûr, des lecteurs des auteurs mentionnés et l’on peut se risquer à dire qu’ils ne sont pas légion.
    Mais on peut aussi voir les choses autrement et imaginer une expérience qui tient de l’intime et de la vie privée, qui n’a pas à se faire voir dans l’espace public.

    Là où justement sur un autre tableau, une main invisible se manifeste ou plutôt s’exprime dans « le labeur de sa chair » (1), disons dans le désir travaillé discrètement où quelque chose fait signe, à l’ombre du feuillage.

    Reste toute le difficulté de l’interprétation dans le secret de son for intérieur où la bête par magie-image devient ange.

    Le sentiment du déclic fait mystère ou énigme…Cela tient de la poésie peut-être et de la science quelque part mais j’ai l’intime conviction que c’est « ailleurs » loin des contours d’un « paradis onirique et cruel » (2), en quelque dimension esthétique où « le facteur temps » (3) comme valeur d’instrument élabore la métamorphose.
    Une sorte d’alchimie dont l’athanor est à des parasanges des salles de spectacle, des musées et des aréopages.
    C’est parler pour ne rien dire, certes, mais pourtant ça parle là où il faut bien dévoiler sans dévoiler l’énergumène apprivoisé en train de s’accomplir, délivré des démons de l’analogie.
    Dans « La poétique de l’espace » Gaston Bachelard se réfère à Audiberti qui fait un tissu serré de songes et de réalités.
    « Il connaît les rêveries qui mettent l’intuition au punctum proximum. On voudrait alors aider la racine de la pariétaire à faire une cloque de plus sur le vieux mur »

    Sur nos corps fatigués, esprit es-tu là ?

    Alicia

    (1) anagramme de « Charles Baudelaire »
    (2) anagramme de « Critique de la raison pure »
    (3) anagramme de « …et c’est le parfum »

    (références anagrammatiques :J.Perry-Salkow, É.Klein, R.Enthoven)

  2. Avatar de M
    M

    Bonjour !

    Je viens de relire encore une fois, le commentaire d’Alicia, pour essayer peut-être de surmonter ma perplexité et d’y comprendre quelque chose…

    Elle parle pour ne rien dire et pourtant « ça parle », selon elle. Mais de quoi au juste, accessible à nos cinq sens ?

    Vais-je trouver la réponse, les amis, dans la cour du Collège de France avec tous les médaillés du lieu et la bénédiction de Monsieur Descola, palsambleu ?

    À quoi bon chercher et se casser la tête, si les indices nous glissent entre les doigts et nous renvoient Gros-Jean comme devant sans la moindre pitance dans nos assiettes ?

    Esprit est-tu là ? Au delà des neurones, nous dit un savant américain, pionnier dans le domaine de la conscience humaine.

    Dans les classeurs d’université où sont les rêves et les secrets en mesure d’étancher notre soif de vraie connaissance ?

    L’échanson sur son petit nuage avec son sirop…Typhon.

    Du n’importe quoi, mais bon !

    M

  3. Avatar de Roxane
    Roxane

    Esprit es-tu là ? Le verbe être en telle forme interrogative se dispense du t.

    L’auteur du précédent commentaire a peut-être voulu mettre cet intrus pour éviter l’anagramme des « palettiseurs ».

    Ou, tout simplement, c’est une faute d’inattention tolérée dans ce blogue de haute tenue.

    Esprit es-tu là ? Je pensais à cette terrible question tout à l’heure, debout dans une église de campagne pleine à craquer, pour la cérémonie de sépulture d’un ami qui vient de s’en aller.

    Paysan en retraite et peintre à ses heures, il a suivi des cours de peinture à la ville et participait régulièrement aux réunions de café philo organisé par des professeurs retraités, pour se ressourcer, disait-il, mais le pensait-il vraiment ? L’un d’eux, à l’autel, a terminé son panégyrique par ces deux mots chers aux intellectuels de la revue « Médium » : Salut l’artiste ! »

    Esprit es-tu là ? J’ai pensé et repensé aux « Tables » de Michel Serres dans son bel essai sur la philosophie des corps mêlés.

    J’ai trouvé une réponse qui ne tourne pas en rond : « L’esprit descend dans le dense, il se convertit en matière et, mêlé aux lourdes entrailles des choses, connaît alors. »

    J’entends déjà la critique : « Bien dit, mais ce n’est pas une belle citation d’académicien disparu qui va faire revenir votre ami, à la table des vivants ! »

    Qu’en pensez-vous Daniel, Anne,
    Jean-François ?

    Roxane

  4. Avatar de Aurore
    Aurore

    Bonsoir !

    Pardonnez mon ire, mais y’a de quoi se mettre en colère, en lisant le dernier commentaire de Roxane !

    Cette dame que j’imagine au large chapeau, fumant le cigare et côtoyant les Beaux-Quartiers ne va pas s’abaisser à demander l’avis d’une simple et pauvre caissière, palsambleu !

    Pour elle, mieux vaut s’adresser aux intellectuels de « Médium », du Collège de France ou d’une grande faculté.

    Elle se moque éperdument comme de sa première brassière, de la pauvre caissière de supermarché exclue de son tiercé gagnant.

    C’est là où l’on voit la coupure entre ces élites qui ont pignon sur rue et le petit peuple silencieux, toujours mis de côté.

    Pauvre France qui va à vau-l’eau, refuse d’écouter sa base et surtout d’essayer de la comprendre.

    Madame, si j’étais vous, je ne serais pas fière.

    Brisons là.

    Salut l’artiste ! Bonjour l’ancêtre ! C’est du Médium pur sucre, mes bons seigneurs.

    Un coup de chapeau aux ferrailles d’un plasticien suisse pour l’un et coup de projecteur sur l’explorateur du réseau des égouts parisiens pour l’autre.

    Et le maître dans tout ça ? Rassurez-vous, membre du Comité de lecture, il est toujours là sur ses gardes !

    Et d’essayer de répondre à la question : « En avant de quelle garde ? » En tout cas, entre un mot de Derrida et les distinctions de Benjamin, notre maître ne pouvait s’empêcher de glisser dans son texte le mot de « sorcellerie » qui revient dans ses aventures de la représentation.

    Vieille garde, jeune garde, vous connaissez, bien sûr ! Plus loin, plutôt re-garder, avec un trait de séparation.

    Pour ce faire, autant se garder et travailler le participe présent, Monsieur le professeur émérite.

    Une nouvelle garde, peut-être, cher Maître, quelque part dans un pays bleu, avec conduite accompagnée.

    Un parergon qui nous sourit, braves gens, il faut le toucher pour y croire !

    Demain, au petit jour, à la caisse, si j’ai le temps, je relirai les évangiles, entre deux clients, qui se font rares par les temps qui courent.

    Bonne nuit à vous et même à Roxane.

    Aurore la caissière

    1. Avatar de Anetchka
      Anetchka

      Merci, JfR, de ce complément nécessaire, rappelant la fonction de l’œuvre, de par le monde, dont la localisation et le contexte culturel ont si bien été mis en valeur par les ethnologues. De là à jeter aux oubliettes les Musées du Quai Branly et Guimet, et à replacer notre Obélisque en symétrie à sa jumelle de Louxor, au nom de certains courants, les plus extrêmes étant l’idéologie décoloniale ou indigéniste…on reste perplexes au vu des ravages de Palmyre ou des Bouddhas Bamyan. Et puis, oui, l’accession à l’universel est une promesse déjà tenue…

      Mais pour revenir au sujet central du blogue, la maîtrise de la forme picturale, sculpturale, etc. indissociable d’une esthétique exigeante inscrite dans une histoire, une lignée, et qui s’en détache pour exprimer une vision intérieure, voilà qui est aux antipodes du geste éphémère et conceptuel, transcendant toutes les époques, tous les courants et toutes les idéologies… Valéry avait émis : « Le style, c’est l’homme même », et Malraux un peu en écho « L’art, c’est la forme »…De toute façon, chaque création inventive rompt avec le conformisme par définition, nul besoin d’être à la remorque d’une idéologie…

      On peut rebondir sur le livre de Michel Serres si intéressant, Les Cinq sens, Philosophie des corps mêlés, que vous évoquez, Kalmia, et son drôle de 6e sens, qui n’en est pas tout à fait un puisqu’il synthétise et unifie plutôt les 5 autres, en donnant du sens à ce qui est perçu, comme un réseau.

      Alors c’est peut-être notre 6e sens, ou bien encore, comme semble l’évoquer Aurore, notre « intuition atomistique » (signée Bachelard), à laquelle j’ajouterais notre « connaissance intuitive » (signée Spinoza, était-ce réservé aux nombres? Je l’ignore ) qui nous permet de distinguer (en témoigne : notre cher frisson ou autres sensations) une grande œuvre d’une très quelconque, voire d’un objet indéfini voisin du canular? Ou bien – depuis peu – d’une œuvre générée par le petit NilsIA (pas mal!) ou autre PinocchIA, qui nous fait ni chaud ni froid?

      1. Avatar de ml
        ml

        Bonsoir, chers amis !

        Je reviens sur la référence très pertinente de Madame Anetchka dans son commentaire savant du 15 mai dernier.

        Je la cite :

        « On peut rebondir sur le livre de Michel Serres si intéressant, Les Cinq sens, Philosophie des corps mêlés, que vous évoquez, Kalmia, et son drôle de 6e sens, qui n’en est pas tout à fait un puisqu’il synthétise et unifie plutôt les 5 autres, en donnant du sens à ce qui est perçu, comme un réseau. »

        Rouvrons le livre, s’il vous plaît, et voyons ce que nous dit l’auteur :

        Page 53, parlant du musée de Cluny et de la Dame à la Licorne, il précise :

        « Il faut bien un sixième sens, par lequel le sujet se retourne sur soi et le corps sur le corps, sens commun ou sens interne. »

        Page 59 : « Voici le secret de la licorne, celui des cinq ou six sens subtils (…) Les cinq ou six sens s’enlacent, s’attachent sur et sous la toile qu’ils forment par tissage ou épissure, tresses, boules, passages, méplats, boucles et ganses, courant ou dormant. »

        Madame Anetchka, tel le Max mythique de notre cher Hervé Cristiani, nous emmène, par-delà les labours, chevaucher les licornes à la tombée du soir. On salue cette belle et audacieuse aventure « littéraire » qui nous force à chercher à « comprendre », au sens spinozien du verbe.

        L’espace de liberté où nous écrivons ces mots peut-il aller plus loin, toujours plus loin en cette impossible quête ?

        Je donne ma langue au chat, celui d’Alice sans doute et celui de l’auteur susmentionné dont il m’écrivait un jour, qu’il s’appelait « Schrödinger ».

        ml

  5. Avatar de Roxane
    Roxane

    Bonsoir amis du blogue !

    Alors ça, c’est le bouquet ! Me voilà maintenant baronne cigare au bec et roulant carrosse dans les rues huppées de la Capitale !

    Votre imagination est fertile, chère Aurore, et si vous êtes près du conte, vous êtes loin du compte, vous savez !

    Ma situation sociale se classe dans une petite moyenne…Il y a pire, hélas, il y a mieux, c’est sûr !

    Voue avez eu la gentillesse de me souhaiter une bonne nuit. Pour ne rien vous celer, elle fut plutôt calme, à cause, peut-être, de l’aide de remise en ordre apportée, hier, Place de la Concorde, à un photographe qui a vu son exposition chamboulée par des énergumènes qui, contrairement à vous, Mademoiselle la caissière, n’ont oncques utilisé une seule fois de leur vie le mot parergon. Mettre la main à la pâte, c’est un peu fatigant mais bon, ça fait dormir, quand même !

    Et, ce matin, en pleine forme pour aller du côté de La Vieille-Lyre, en Normandie, chanter « Que Marianne était jolie ! » avec les bons vivants des agapes du canon français.

    Loin de nous, en telle cène lyroise, les fatigants détours du symbolique et les artifices de la sémiose, dont parle avec sagacité, notre Maître, page 136 de la revue Médium n° 30 et, au diable, les succubes échappés des grimoires qui n’entreront jamais dans les esprits sur leurs gardes, qui transmettent pour innover, si vous voyez, ce que je veux dire !

    Aurore, pensive randonneuse, vous voyez, nous sommes loin, très loin des rejetons véhéments du débat des Dossiers de l’écran en abyme dans « Papy fait de la résistance », qui finissent par quitter le plateau.

    On est là, nous, tout simplement, fidèle au poste.

    Au delà du poste…

    Bonne soirée.

    Roxane

  6. Avatar de Daniel Bougnoux
    Daniel Bougnoux

    De la part d’Anetchka :
    Idéalement, cher Daniel, des chapitres en histoire de l’art pourraient à peine répondre aux multiples questions soulevées par ce riche blogue…

    En tentant de synthétiser quelques réflexions qui me traversent, la première me semble être : l’art-provocation, en a priori, avec ses pièces à indices évoquées ici, émanant de certains courants contemporains, peut être mis en contraste avec l’art analysé à posteriori comme provocation mais non conçu comme tel.

    Sans trop élaborer cette distinction, deux conceptions paraissent, à première vue, s’affronter: la provocation qui est organique, intrinsèque, émergeant de l’œuvre, et celle qui use d’un support prétexte. D’un côté, l’art qui frappe et dérange s’inscrit dans une maîtrise de la matière, de la technique, associée à une profondeur conceptuelle, est intimement lié à une expérience esthétique complexe, via des œuvres durables dont la lecture est infinie, et qui sont parfois la résultante d’une vie. Et de l’autre côté, un « art » auto proclamé, qui quelquefois se réduit à un geste choc, un choc qui prime sur la forme, choc pour le choc, via des œuvres virales, pour nourrir le débat du jour, éphémères, conçues pour disparaître post-choc.

    Or il me semble que, sauf à tomber dans l’imposture facile, l’art devrait nécessairement transcender le simple effet pour prétendre à une légitimité esthétique.

    Pour ce qui est des qualifications de laideur, de subversion, d’immoralité, de trahison et autres désignations sous couvert de normes esthétiques, éthiques, idéologiques bousculées, la tension est récurrente dans toute l’histoire de l’art…

    Qu’il s’agisse de Goya et de ses Désastres de la Guerre, on peut rappeler que parmi les détracteurs, le peintre neo-classique José Madrazo n’hésitait pas à y voir « le produit d’un esprit malade », tandis que les autres dénonçaient le choc visuel de ses estampes comme obscène, cruel, monstrueux, grotesque, jusqu’à la trahison; occultant totalement le message humaniste de l’artiste, la force inouïe de ses œuvres, à la tension dramatique inscrite dans chaque trait, inapte que ce public était à comprendre un tel visionnaire.

    Bien avant lui, Jérôme Bosch était carrément dénommé par certains de duivelmaker (« le faiseur de diables » en néerlandais. Les noms d’oiseaux pleuvaient : « orgies de péchés, hérésie, sorcellerie, représentations lascives monstrueuses », etc. en référence à son Jardin des Délices; au lieu d’y voir de magnifiques espaces oniriques, une allégorie morale, avec un fourmillement de détails symboliques à la précision presque microscopique si étonnants à mesure que l’on entre dans la toile.

    Et que dire des Bœufs Écorchés de Rembrandt ou de Soutine ? De leurs terribles et sublimes rouges, aux textures d’empâtement ou bien visqueuses, qui furent jugées ici et là, « répulsives, indignes, triviales, scandaleuses » ; jugements passant à côté de cette grande méditation sur la souffrance : Vanitas pour Rembrandt, mémoire métaphorique des pogromes pour Soutine. Ces carcasses dénigrées ou incomprises sur le moment, qui ont tant influencé Bacon et tous les expressionnistes, et qui ont été tant admirées en général par les époques postérieures.

    Pour prendre le contrepied intégral (il existe tout de même des étapes intermédiaires), quel est le poids de la provocation vide et éphémère (à mes yeux) du Piss Christ (Andres Serrano), ou de la Grenouille Géante (Paul McCarthy), avec son écrin de la Place Vendôme, ou encore Le Requiem de Shark (Damien Hirst)? Un crucifix trempant dans l’urine sous une lumière dorée, qui, malgré une photo soignée, ne propose aucune profondeur visuelle ou symbolique; un bon gros batracien Kitsch ne reposant que sur le contexte, le lieu, pour choquer puis disparaître; et un requin dans le formol, dont la réalisation a été déléguée à des experts, produit de consommation instantanée, au message littéral, juste créé pour le buzz avant une plongée définitive dans le néant…

    Bref, on a d’un côté des œuvres où la provocation est endogène, indissociable de leur forme (élaborée, inscrite malgré tout dans une lignée ), œuvres certes dérangeantes et controversées dans leur temps, mais vite reconnues par la postérité, traversant le temps. Et de l’autre, des œuvres où la provocation est exogène, réduites à un concept, un geste, pour susciter tel débat conjoncturel, des pièces à indices, fondées sur le seul contexte, œuvres à la technique minimaliste, qui ne sont que météorites destinées au crash ou à l’oubli…

  7. Avatar de Aurore
    Aurore

    Bonjour !

    Me voici derechef aux prises avec les démons de l’après minuit, en cette première heure de ce jour férié de l’Ascension.

    Le bon et beau commentaire de Madame Anetchka m’incite à rouvrir un livre d’un mathématicien qui parle de calcul et d’imprévu.

    À la fin de son essai, avant les annexes, je trouve un tableau du Prado « La tentation de saint Antoine »

    Avec ces derniers mots : « La flèche braquée à l’avant-plan ne l’atteindra pas, ni la griffe du démon tendue vers lui.

    Partout le ciel est bleu. »

    Au pays merveilleux des enfants rêveurs, il n’est pas interdit d’imaginer un petit bonhomme à bord de sa caravelle, qui s’appellerait par chance NilsIA.

    De l’intelligence artificielle aux intuitions atomistiques, il y a qu’un pas…Un premier pas.

    Salsa du démon ou marche des anges ?

    La superstition / ou l’esprit saint ? (l’un et l’autre de ces syntagmes séparés sont constitués des mêmes lettres)

    Gentille petite fée bleue, il est temps de nous réveiller !

    Aurore

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Cher-e-s ami-e-s de ce blog, nous avons subi une panne de Bayard service, qui a affecté plusieurs blogs dont le Randonneur, de dimanche à hier mercredi. La situation, encore fragile, semble en voie de rétablissement, mais vos commentaires, mes propres billets étaient devenus impossibles à poster, et le compteur des visites affichait zéro !… Merci de votre patience, et repartons pour de nouveaux échanges !

  8. Avatar de JFR
    JFR

    Réponse à Anetchka à propos de l’art moderne et de ses excès.
    L’intérêt de Dada, du Surréalisme, comme des courants artistiques d’avant-garde nés après le premier conflit mondial, est d’avoir questionné l’art classique décrit comme bourgeois, positiviste et lié à la société industrielle. Une vision marxiste de l’Histoire a envahi notre conception de l’art. L’art primitif, celui des peuples asservis, l’art Brut et l’art des fous, est venu alors détrôner l’art classique et la salle des marchés. Ainsi pensait-on réenchanter le monde et assister à la décadence bourgeoise qui ne conduisant qu’à la guerre et à l’enfermement. Les avant-gardes reprenaient ainsi le discours des peuples opprimés et posaient la question de l’existence de nos musées consacrés surtout à des objets désinsérés de leur contexte comme de leurs lieux d’origine. Ce discours est aujourd’hui fortement repris par les peuples anciennement colonisés qui cherchent à reprendre leurs biens. Devra-t-on bientôt replacer l’obélisque de la Concorde sur son socle à Louxor et rendre les statues du musée des Arts Premiers aux seuls africains ? Ce déplacement des objets hors de leur sol natal n’a pas fini d’alimenter la polémique. Certains réclament leurs biens et d’autre font observer que, grâce à leur déplacement, ces objets sont devenus universels. Grâce au musée Guimet, le Shiva déplacé est devenu objet universel.

    1. Avatar de Kalmia
      Kalmia

      Bonjour amis du blogue !

      Je rebondis après lecture du commentaire de J-F R destiné à Anetchka.

      Imaginons une rencontre de hasard au « Bistro des poèmes » entre l’amateur parisien de jeux de lettres et la dame du Sud de la cour Champollion, qui en connaît un rayon en matière sémiotique.

      Ils parleraient de Shiva, bien sûr, avec un livre d’Alain Daniélou sur la table.

      On rêve d’une apparition à la fenêtre, du conservateur Jean-François du département d’un autre musée, revenu avec une anagramme sacrée sur un plateau d’argent.

      Fantôme ou réalité ?

      L’archange annonciateur, c’est sûr, est à la page des « Tables » d’une philosophie des corps mêlés.

      Nos deux commensaux en feront peut-être quelque chose, qui sait !

      Kalmia

  9. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Intéressant : ma réponse à JFR, Kalmia et Aurore du 15 mai apparaît avant leurs questions! Ai-je voyagé en supersonique? Ou bien le blogue débloque / bugue dans la chrono?
    J’en profite pour corriger une erreur: « L’art c’est le style » disait Malraux dans Les Voix du Silence. Et non « L’art c’est la forme » qui est à attribuer plutôt à Oscar Wilde…Rendons à César etc.

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

    Lire la suite

Les derniers commentaires

  1. Merci Roxane de cette belle ode aux paysans et à la Nature. Comme François le champi, j’aime à me souvenir…

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