La pyramide sémiotique

Publié le

(Indice énergumène, chapitre V) La définition la plus classique du signe est binaire, « une chose mise à la place d’une autre chose », aliquid stat pro aliquo énonce la scolastique. Saussure développera ce schéma dualiste avec son couple du signifiant et du signifié, aussi inséparables l’un de l’autre que le recto et le verso d’une même feuille, découper dans l’un revenant à découper dans l’autre. Un linguiste s’inspirant de Saussure, Hjelmslev, rebaptisera le signifiant en plan de l’expression, et le signifié plan du contenu, mais ces diverses formules suivent un schéma binaire.

Charles S. Peirce (qui ne semble pas avoir connu Saussure) innove en leur substituant un schème triangulaire : « Le rapport de sémiose désigne une action, ou une influence, qui est, ou qui suppose, la coopération de trois sujets, tels que le signe, son objet et son interprétant. Cette relation ternaire d’influence ne peut se laisser en aucun cas ramener à des actions entre paires ». 

Où passe la frontière entre le monde des signes et le monde naturel ? Ce dernier en effet est le domaine des actions entre paires, par exemple une réaction de cause à effet, ou de stimulus-réponse, qui ne demandent pas pour s’effectuer de troisième terme. Si je frappe une boule de billard, je lui imprime une dynamique (une vitesse et une direction) qui ne lui laisse aucun degré de choix dans sa réponse, aucune interprétation. Si l’on me puisse très fort je peux tomber, et cette chute toute mécanique n’a rien de sémiotique ; il est probable en revanche qu’ainsi renversé je me lance dans une interprétation, de quoi ce coup reçu est-il le signe, m’a-t-on sciemment agressé ou n’est-ce qu’un accident sans rien de personnel, dois-je exiger des excuses, ou à mon tour attaquer l’assaillant ? Etc.

Loin d’être émis par les seules personnes, le signe selon Peirce peut émaner de n’importe quoi, et déborde largement la classe trop étroite des messages (intentionnels). Un crépuscule rouge m’indique qu’il fera beau demain, sans y mettre lui-même aucune intention. Le récepteur élabore ce rapport de sémiose (il interprète la couleur rouge) dont l’origine peut être l’univers en général. La sémiologie peircienne s’annonce donc illimitée, tout objet, perception ou comportement pouvant fonctionner comme autant de signes ; et elle est vivante, ou dynamique. Le ressort de cette vie, ou de cette relance indéfinie de la sémiose, est contenu dans la notion d’interprétant, qu’il ne faut pas identifier au récepteur interprète ; l’interprétant serait plutôt le sens, qui peut être une idée, une réponse émotionnelle, une action ou un comportement à travers lesquels tel signe se trouve momentanément traduit, cette interprétation pouvant toujours être reprise à son tour dans la chaîne (sans fin assignable pour Peirce) des significations. 

J’ai souvent rencontré, à propos des chansons tirées des poèmes d’Aragon (plus de deux-cents à ce jour !) l’objection qu’un texte poétique se suffit à lui-même et doit être savouré seul, sans le renfort des séductions venues de la musique. Hugo n’interdisait-il pas qu’on dépose des mélodies au pied de ses vers ? Ferré ou Ferrat avec Aragon, Brassens avec Hugo ont pourtant produit par leurs mises en chanson d’étonnants, de merveilleux chefs d’œuvre ! Tout peut toujours faire l’objet d’une (ré)-interprétation, un roman peut inspirer un film, qui à son tour deviendra bande dessinée, ou support de talk-show, etc. Il n’y a pas, dans cette cascade de reprises, de cul-de-sac herméneutique ni de terme opposable au jeu (indéfini) des interprétations, c’est une question de vitalité culturelle, de viralité.   

Nous dirons, au risque de simplifier un auteur dont les exposés ne sont pas toujours clairs, que l’interprétant est le point de vue permettant de rapporter tel signe à tel objet. Du point de vue de la météorologie, un ciel rouge annonce pour le lendemain une promesse de beau temps ; mais un peintre indifférent aux considérations climatiques peindra la rougeur du ciel pour d’autres raisons – pour évoquer Monet et ses « Impressions soleil levant » ou, comme Edvard Munch, pour rappeler le sentiment d’angoisse extrême de son tableau Le Cri. Selon l’interprétant (le point de vue) choisi, tel individu pourra figurer le représentant du sexe mâle, d’un Français, d’un Auvergnat, des rentiers, des joueurs de dominos ou des diabétiques… Et je suis toujours, dans ma soi-disant singularité, l’objet-signe des multiples, des innombrables (et parfois inattendues) classifications où me font entrer les autres. 

Dans chaque cas, interpréter revient à mettre mentalement en jeu un triangle qui nous dit sous quel aspect rapporter tel signe à tel objet : le monde sémiotique est celui de cette tiercéité

On comprend mieux par Peirce que les signifiants (mot-mana pour un psychanalyste) ne sont pas seulement linguistiques mais également naturels, voire sans émetteurs particuliers. Le schéma saussurien postulait un émetteur et un destinataire ; chez Peirce nous allons de signe en signe, tout objet pouvant servir de signe pour une autre conscience. Une bonne illustration de cette relance sans fin propre à la sémiose est fournie par la recherche d’un mot dans le dictionnaire, qui ne peut se faire qu’à l’aide d’autres mots, qui eux-mêmes en appellent d’autres indéfiniment…

Mais revenons à la tripartition indice/icône/symbole forgée par Peirce, et pour laquelle j’ai proposé dans mes cours et diverses publications un exposé sous forme de pyramide, à la fois heuristique et mnémotechnique ; non prévue par Peirce, cette présentation permet de visualiser plusieurs traits pertinents de cette classification. 

Poser qu’au commencement était l’indice, c’est mettre à la base de notre sémiosphère les traces sensibles ou les échantillons des phénomènes. L’indice, défini comme ce « fragment arraché à la chose », est « réellement affecté par elle ». Dans le cas des empreintes, des traces physiques ou des dépôts, la relation de la chose à son signe demeure du tout à la partie, directe, ou sans code, sans la médiation d’aucune convention, sans intention, distance représentative ni coupure sémiotique. Cette continuité ou cette contiguïté naturelles des indices avec ce qu’ils indiquent les placent à la naissance du processus signifiant, ce sont eux qui viennent d’abord dans l’acculturation de chacun, sur le mode de la communauté et du contact. L’indice est le signe qui rattache (le signe à la chose et les sujets entre eux) ; et de fait nos relations, à distinguer soigneusement des contenus de nos communications, sont toutes capitonnées d’indices, qui commencent par exemple avec l’échange tactile de la poignée de main, ou avec l’intonation des voix…  

Pôle chaud ou attachant dans la sphère des signes, l’indice est ce qui se montre, s’exprime ou agit sur le mode de la présence réelle ; il ne représente pas la chose ou le phénomène, il les manifeste en direct ou en propre. Dans une conversation l’intonation, les regards, la posture ou la plupart des gestes constituent cette couche ou cette base indicielle qui gère la relation, et facilite l’acheminement d’éventuels contenus d’information.

On quitte cette enfance du signe avec l’icône (l’image en général), qui opère un premier détachement. La relation d’une image avec ce qu’elle représente s’effectue encore par ressemblance, ou dans la continuité d’une analogie au sens large, mais le contact est rompu : l’artefact iconique s’ajoute au monde, alors que l’indice est prélevé sur lui. Cette coupure sémiotique correspond donc à la coupure anthropologique : même domestiqués les animaux sensibles aux indices s’intéressent peu aux tableaux, aux photographies, aux reflets du miroir ou aux programmes de la télévision, même quand ils montrent des publicités de croquettes… 

Ces première remarques permettraient d’affiner la notion, à première vue familière mais en vérité combien construite et complexe de ressemblance. Je peux en effet trouver ressemblante ma photo d’identité, et elle doit l’être par définition, mais ce petit carton glacé ressemble beaucoup plus à n’importe quel autre carré de carton qu’à mon visage. Quelle éducation il a fallu pour admettre la moindre équivalence entre une chair vivante, tiède et à trois dimensions, et ces quelques centimètres de papier plat et froid ! En projetant un objet du monde physique dans un autre, le rapport iconique d’analogie conserve certes quelques traits de l’original, mais il sélectionne sévèrement ces données pertinentes et les reconstruit dans un matériau et à une échelle qui ne doivent plus rien au phénomène représenté : pierre sculptée, toile des tableaux, papier des dessins, des photographies, des plans du métro ou des cartes de géographie, verre des vitraux ou métal des panneaux routiers (« virage dangereux » ou « chutes de pierres »)…, toutes ces icônes ont en commun de conserver un élément descriptif ou schématique d’analogie avec leur référent, en sorte qu’un étranger peut sans trop de mal les comprendre. Quoique moins immédiate que les indices, la couche iconique de nos communications saute assez facilement les frontières, si bien que les campagnes des grandes régies publicitaires, ou les films de Hollywood, sont produits à l’échelle planétaire. 

Avec les symboles enfin, ou ce que nous appelons en mariant Peirce à Lacan l’ « ordre symbolique », qui regroupe les signes proprement arbitraires (c’est-à-dire non motivés), la relation continue de ressemblance autant que la contiguïté se trouvent rompues : c’est le cas avec l’immense majorité des signes linguistiques, avec le panneau routier « sens interdit » ou « interdiction de stationner », le symbolisme chimique ou algébrique, donc au-delà des lettres le monde des chiffres, et le domaine du numérique en général. À la différence de l’image, le signe symbolique se structure par exclusion et repose donc sur une secrète négativité : il pointe sur le mode digital du tout ou rien ; entre deux phonèmes que la langue articule comme entre les zéros et les uns du langage binaire des machines, il n’y a pas de troisième terme. La présence de tel signe y signifie l’absence de tous les autres à la même place. Ce qui suppose que cette place soit étroitement mesurée : pixel allumé ou éteint de nos écrans cathodiques, lettre de l’alphabet dans un texte, décharge d’un neurone qui transmet ou retient l’excitation, « porte » ouverte ou fermée d’un circuit informatique, rouge ou vert de nos feux de croisement…, dans chaque cas le lisible a rabattu le visible sur une seule dimension, chronologique et logique.

La tripartition dont nous venons de rappeler les principes est clairement orientée par une tendance à l’abstraction croissante : de l’indice tridimensionnel ou chose parmi les choses à l’ordre symbolique linéaire, en passant par les icônes généralement bidimensionnelles. Le symbolique, et plus encore le numérique, correspondent au plus grand effort de déchiffrement ; le sommeil et son corrélat le rêve, où la pensée verbale se change en un flot d’images toutes mêlées d’indices, à la moindre de nos dépenses psychiques.

D’où notre pyramide encadrée par deux flèches :                

Pour penser il faut une pointe (le stylet ou stylo d’une écriture, discret, discriminant). Et c’est ainsi que la philosophie traditionnellement logocentrique a toujours réservé les performances de la vraie connaissance au sommet symbolique de notre pyramide (les images, et a fortiori les indices « ne pensent pas »). La flèche de gauche trace donc le chemin, ascendant, de l’apprentissage ou de la culture, mais d’une culture assez particulière car très logocentrée, la nôtre. Celle de droite la régression (terme psychanalytique) du sommeil et des moindres articulations du processus primaire, mais aussi des séductions de la culture de masse ; mais surtout, ou encore, de cette chose énorme, l’art, la poésie et la fonction esthétique en général, aimantés par la figuration et, en deçà, par la recherche des contacts perdus.

Dans la tradition logocentrique, bien attestée de Platon à, disons, Lacan ou aux performances numériques de nos ordinateurs, l’accès au logos (à la fois langage, calcul et raison) est considéré comme la condition de la connaissance par excellence ; l’image, ou comme on dit en psychanalyse la figuration, n’y constituant qu’un degré intermédiaire, une tentation sensible, séjour dans la caverne ou régression… C. S. Peirce ne partage pas cette philosophie traditionnelle, quand il affirme pour sa part que « l’icône est la façon la plus parfaite de représenter une pensée ». De fait l’image, sur notre dessin, se trouve occuper le centre ou le carrefour des autres façons de faire signe. Elle tend de même, avec l’essor contemporain des écrans, à prendre une position dominante dans nos communications de masse. L’iconophilie manifestée par Peirce constitue donc un motif supplémentaire de sa modernité.  

28 réponses à “La pyramide sémiotique”

  1. Avatar de M
    M

    Après lecture d’un tel billet aussi signifiant, je ne vois qu’une seule question, celle posée dans « Le nom de la rose » :

    « À Paris, ils l’ont toujours la vraie réponse ? »

    Laissons à Daniel et à A… quelque part dans la Capitale, le soin de l’interpréter…

    Tout simplement.

    M

  2. Avatar de Jacques
    Jacques

    Oui, billet fort intéressant avec cette pyramide et ses mystères.

    Le rôle du maître est de nous éclairer dans les dédales de la sémiotique en laissant peut-être le dernier mot à A…

    notre Ariane qui connaît les lieux et saura nous tendre la perche.

    Quid de l’opération d’un signe ? Les lecteurs de C S Peirce nous diront que la pensée interprétante, médiatrice entre un signe et son objet est elle-même signe? Autrement dit le troisième est ce qui jette un pont sur l’abîme entre le premier et le dernier absolus et les met en relation. En quelque sorte, la logique triadique est la science de la « tiercéité ». Jouer le bon cheval, c’est une autre histoire qui nous transporte en d’autres sphères, Monsieur Notre maître ! Dans le monde des faits où seule « l’expérience » nous apprend quelque chose.

    Cocher le ticket gagnant dans les arrière-boutiques de la foule sentimentale…Pourquoi pas, Messires et gentes dames ?

    Le langage est en fait un véritable phénomène quantique, n’est-ce pas ?

    Dans son commentaire plutôt compendieux, M…frappe à la porte et s’en va sans vraiment ce que l’on sache ce qu’il a voulu dire.

    Enfin, chers amis de ce blogue pas comme les autres, nous savons pertinemment que tous nos mots ne sont pas ceux des gens que l’on rencontre dans la vie de tous les jours. Ils ne vivent pas dans la fonction cognitive et pourtant ils pensent. En notre for intérieur, cher maître, on se pose la question de l’élévation de la culture, celle qui permet aux gens d’en bas, épris de liberté, de pouvoir y accéder sans pour autant tourner le dos aux grands prêtres de nos ziggourats intellectuelles. Alors comment s’y prendre ?

    Fermez les postes de télévision et réfléchissons un peu, bonnes gens ! L’argent-roi…On ne peut en aucun cas y échapper. Nous ne pouvons ne point rechercher la possession et le pouvoir…Pour aller à Paris, il faut des sous et pour acheter son pain, itou. Le réel serait de pouvoir justement subsumer cette capacité et en même temps la

    métamorphoser, là où la robe couleur du temps, loin des vanités de ce monde, serait une simple étoffe, légère à l’infini.

    Nos rêves ne sont-ils pas faits de ce tissu, chers amis ?

     » Il en va toujours de même : dans l’ordre de la philosophie, on ne persuade bien qu’en suggérant des rêveries fondamentales, qu’en rendant aux pensées leur avenue de rêves ».

    Vous trouverez le nom de l’auteur de cette citation au chapitre d’une question, celle de notre pensif randonneur, à savoir : « Pourquoi sommes-nous iconophiles ? »

    La nuit avance, bientôt les laudes.

    Jacques de l’abbaye

  3. Avatar de M
    M

    Bonsoir !

    De n’en pas dire assez, me dit-on en quelque commentaire.

    Oui, sans doute, mais comment faire autrement ? Je ne sais.

    Aller chercher la kabbale pour « expliquer » et finalement n’en rien dire ?

    Ce n’est pas sérieux.

    Ce jour, à la sortie d’un supermarché, une dame d’origine arabe m’accoste gentiment pour me demander de lui lire le montant de ses courses sur le ticket de caisse. Dont acte.

    Or, les chiffres du nombre lu et dit, me parlent…Ils me disent quelque chose.

    Un pur hasard nous quitte pour laisser place à ce quelque chose.

    Parler de « moi » ne m’intéresse pas, fors quand il a voix au chapitre de l’âme désarmée.

    Encore un livre, toujours des livres et la vie dans tout ça ?

    Bonne nuit

    M

  4. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Là-haut sur la montagne, en mon village perché, on peut être plus enclin à contempler la pyramide naturelle qu’à s’échiner sur la sémiotique!

    Et puis, difficile de randonner, selon le souhait de Daniel, en ces sujets, et contourner une certaine scientificité des propos- pour ma modeste part, en tout cas…

    Et enfin, à l’heure où, en un clic, Mythos, l’IA d’Anthropic émergeant, est capable de déceler les micro-failles du moindre système humain présenté, mieux vaut fredonner joyeusement la chanson surréaliste de l’à-quoi-bon-isme, sur les chemins sentant bon la noisette…

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Ce commentaire m’inquiète, ou je le comprends mal chère Anetchka, ai-je enfreint la « scientificité », sur quels ooints ? Ma « pyramide sémiotique » me paraissait assez solide, elle permet en tous cas de rassembler beaucoup d’observations et de les enseigner pédagogiquement, je serais curieux que tu précises ton objection…

  5. Avatar de Aurore
    Aurore

    Vous avez raison, cher maître, ne point s’égarer des sentiers de la scientificité, c’est vital !

    Et pourtant, on la comprend, notre « Mireille » haut perchée sur sa colline ! Oui mais, à quoi bon ?

    Une idée comme un modèle que nous puissions contempler, dit finalement l’homme neuronal qui invite à

    lire l’Éthique de Spinoza !

    Suivre un autre chemin… en toute simplicité. Oui, mais lequel ?

    Si la nuit vous inspire et que passe un ange, au petit jour, faites-moi signe !

    Aurore

  6. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Cher Daniel, rien d’inquiétant dans ma réponse, en fait: c’est juste une forme d’observation raisonnable, en adéquation à ce que tu formulais, au blogue L’Indice énergumène, après mon petit développement. Où je me référais à certains travaux d’Anne-Marie Houdebine-Gravaud, en tentant de synthétiser à grands traits les éléments susceptibles d’instruire un peu le sujet. « Je ne voudrais pas tomber dans une scolastique linguistique que je connais peu, et redoute; mon livre ne sera pas « scientifique » ou académique, juste une randonnée à travers cette question multiforme » avais-tu écrit.

    Or pour ma part, vu la difficulté à assimiler les diverses pensées sémiologiques/ sémiotiques, qui ne convergent pas mais ne se recoupent que partiellement selon les auteurs – chacun présentant un ensemble plus ou moins cohérent, avec son lexique et son domaine de référence, il me semblait périlleux de me lancer à l’aventure randonnante, en crs matières pointues.
    Peirce, Todorov, Mounin, Eco, Kristeva, Houdebine, etc., autant de forêts différentes à explorer en minutie, puis tenter ensuite des comparatifs avec correspondances et divergences, avant de tirer, si possible, des avancées communes solides.

    Mais la technicité du vocabulaire et des arguments est presque inéluctable, et … rebutante éventuellement.
    Car la linguistique et la sémiologie (avec l’archéologie) sont peut-être plus que toutes autres sciences humaines très vite techniques, hélas.

    C’était donc juste un éclair de lucidité, comme ça, en passant…

    Et à tous un peu d’azur, ciselant montagnes et mer, sous-bois et sommets des grands pins en guise de partage, cette fois!

  7. Avatar de Alicien
    Alicien

    Bonsoir

    Quel beau temps dans ma région, avec le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie !

    On est tenté, comme notre randonneur, de mettre les bouchées doubles au jardin et de relever les manches.

    Mais attention au saints de glace, me dit une amie parisienne, jardinière et écrivain à ses heures !

    Je pense qu’elle a raison…Enfin bon, on verra bien !

    Du haut de sa tour argentée, Anne ne voit rien venir et son « à quoi bon ! » nous reste dans la gorge.

    La belle dame du collège de France, si érudite et qu’on aime lire, s’imagine sans doute que nous allons puiser nos connaissances relatives sur Internet, quand on se risque à citer C S Peirce pour se montrer savant.

    Que nenni, Madame ! Il y a des décennies, j’ai appris que le langage de la tradition est celui de la Priméité et le langage de la science , celui de la Secondéité. Le langage de la Tiercéité reste à trouver. Et ce n’est pas un chat en odeur de sainteté artificielle que j’ai consulté en ce temps-là, je ne connaissais pas le mot « Internet », cette inquiétante extase, comme l’on dit, bien plus tard, des auteurs connus par notre maître, dans leur livre qu’ils m’ont offert.

    J’ai découvert cet éclairage en faisant l’acquisition (95 F) du livre du physicien-théoricien du CNRS, B.Nicolescu :

    « Nous, la particule et le monde ». J’ai conservé quelques lettres manuscrites de nos échanges.

    Anne, regardez bien, s’il vous plaît, avec votre longue-vue du Collège, scrutez encore et encore l’horizon, non humain, peut-être…

    Et qui sait? Dans la poussière, entrapercevrez-vous, un mousquetaire, un dragon et…

    Fantastique chevauchée de trois cavaliers.

    Un tiercé gagnant…dans l’ordre des choses.

    Alicien

  8. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    En scrutant l’horizon, cher Alicien, non de la Cour Champollion du Collège de F, mais du château Sarrazin de mon village, j’observe, durant cette longue station, un environnement météo fluctuant: ni binaire, ni ternaire. Vents et courants maritimes, tout en bas, zigzagants, température capricieuse selon la brume montante, et l’humidité, qui soudain se dissipe, bref des interactions non linéaires, d’infimes nuances. Oui priméité de la tradition qui a toujours eu des mots pour dire cette fluctuation complexe, sans recours à l’analyse formelle.

    La réflexion du blogue sur la binarité et la ternarité, cette dernière mise en valeur ici via la sémiologie de Peirce, me laisse, à certains égards, dubitative. D’abord par méfiance envers tout système bi- ou tri- susceptible de se rigidifier, perdant de vue qu’ils ne sont que des outils.

    D’ailleurs, les analyses binaires et ternaires en sciences exactes manifestent leurs limites aujourd’hui.
    Même les binaires de type informatique 0/1, ou logique Vrai/Faux, s’affinent, se nuancent à présent.

    En linguistique – notamment en phonologie – comme en physique, où l’on use en parallèle des polarités : présence / absence, ouvert/ fermé (pour les voyelles) , haut/ bas (pour les tons) ou encore (en physique uniquement) particule /antiparticule, il s’agit de présentations simplificatrices, où l’on élude les états intermédiaires, les dynamiques non linéaires.

    L’analyse ternaire peut sembler parfois avantageuse mais marque ses limites jusqu’à un certain point, elle aussi.
    Peut-être gagne-t-on en nuances dans le schéma Vrai/ Faux/ Indeterminé ou True/ False/ Null (Inconnu) en logique ternaire. Ou dans le schéma Activation/ Répression/ Neutre en biologie moléculaire. Et dans celui de ni O/ ni 1/ mais superposition ou combinaison de 1 et 2 en physique quantique.

    Néanmoins, on gagne sûrement en subtilité par l’analyse pluridimensionnelle, qui tend à devenir la tendance aujourd’hui à mesure que la science progresse.

    Pour revenir à la météo, et plus encore à la climatologie, on est enclin à décrire des systèmes complexes comportant de multiples paramètres interagissant entre eux.

    Les cosmologues pour leur part utilisent des modèles à 10-11 dimensions pour décrire l’univers : dans la fameuse « théorie des cordes », dont je me rappelle l’étourdissante présentation par Gabriele Veneziano au Collège de F.

    Mais pour revenir à Saussure que tu évoques, cher Daniel, son binarisme n’était pas rigide. Pas aussi formalisé que celui plus tard de Hjemslev ou de Jakobson.

    André Martinet lui-même marquait sa distance vis à vis de ces paires d’oppositions trop restrictives ne rendant pas compte de la complexité des systèmes linguistiques réels, et défendait une approche plus holistique, dynamique et fonctionnelle. Ex. Un phonème peut s’opposer à plusieurs autres phonèmes sur plusieurs plans simultanément: aperture, point d’articulation, sonorité, nasalité, arrondi des lèvres, etc. Aujourd’hui, au delà du binaire et du ternaire, on décrit majoritairement les langues comme exploitant des stratégies variées pour organiser leurs systèmes phonologiques, morphologiques et syntaxiques, qui impliquent des échelles, des gradations, ou des réseaux de traits.

    De même, les sémiologues comme Georges Mounin, Umberto Eco, ou Anne-Marie Houdebine critiquent un binarisme simpliste, et plus généralement les modèles abstraits ainsi que les classifications trop formalisées pour aller vers une pluridimensionnalité.

    Pour ma part, à l’nstar d’ Anne-Marie H, je ne mobilise pas la distinction icône/ indice/ symbole comme outil d’analyse. En fait, il y a divergence méthodologique: tandis que Peirce part d’une philosophie des catégories pour classifier les signes et au final pour établir une typologie des signes, nous partons, quant à nous, de l’usage langagier sur le terrain du réel pour comprendre comment le sens se construit en contexte. Autrement dit, nous partons d’une linguistique de l’énonciation (influencée par Benveniste, Cullioli, etc) pour analyser le fonctionnement du langage en acte. La primauté est au discours, les signes ne prennent sens que dans des chaînes énonciatives, et des stratégies discursives, en dynamique.

    Or la triade peircienne est, encore une fois, une classification abstraite des types de signes, indépendamment de leur usage. Ex concret: on pourrait classer « il » comme un  symbole (convention linguistique), ou un indice (il pointe vers quelque chose dans un contexte) mais ceci n’épuiserait pas son fonctionnement réel. On préfère voir « il » comme renvoyant à un référent (ex Michel) via des mécanismes de co-références en incluant les éléments de contexte et les connaissances partagées entre locuteurs. Donc plutôt qu’une classification en indices ou symboles , on opte pour l’analyse de la construction référentielle en discours. Un tout autre point de vue, en somme.

    C’est dans cette optique que Georges , au sein de son travail très élaboré sur la traduction, voit cette dernière comme un acte sémiotique aussi complexe que fascinant…

    1. Avatar de Aurore
      Aurore

      Bonsoir, chers amis !

      Laissons parler Georges, la référence d’Anetchka, sous le regard bienveillant de Mme Anne-Marie H-G… qui nous invite à le relire :
      « Penser les langues comme procès de connaissance du monde et d’autrui. Comme il convient de penser la traduction : comme un processus jamais achevé, jamais totalement maîtrisé, « jamais vraiment fini,
      […] jamais inexorablement impossible  »

      Ce sont là des mots entre gens de métier et tous les lecteurs de ce blogue ne sont pas des linguistes.

      Le point de vue d’Anetchka du côté de son village se localise à l’endroit d’un « château Sarrazin » pour observer un monde fluctuant.
      J’imagine un lecteur randonneur croisant la dame dans la rue des sarrasins ou dans la montée du Seigneur Haroum.
      Et notre aventurier de l’interpeller courtoisement, en ces termes :

      « Madame, vous connaissez la nouvelle d’H.de Balzac et le monogramme de R.Barthes.
      Pourriez-vous me dire, s’il vous plaît, où je puis trouver le « manoir sarrazine », construit en matériau « sur-réel » ? »
      Sachant l’indigène fort amène, j’ai du mal à la voir envoyer promener le passant ou, de ce pas, aller lui faire un cours sur la nature et le rôle de l’imaginaire et du symbolique, autour d’un diabolo-menthe, au Lilly’s.

      On ne sait jamais, que diantre, il pourrait bien obtenir une réponse qui lui sied à merveille.

      Aurore la caissière

    2. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Chère Anetchka, Ce n’est pas une pierre que tu jettes dans mon jardin, tu y roules un rocher !
      Je ne serai pas sans réponse néanmoins, mais laisse moi quelques heures pour la préparer, je suis assailli d’urgences diverses… Je tente dans mon livre de mettre en évidence l’originalité, la spécificité de la communication indicielle, notamment au théâtre ou en photographie = mais d’autres exemples et points d’appui vont suivre ! En toute patiente amitié…

      1. Avatar de Aurore
        Aurore

        Je retiens votre dernier mot, cher maître : Amitié.

        Un mot si fortement exprimé par l’admirable Françoise… qui nous revient hardie et heureuse, ce matin, comme par enchantement.

        Au jardin d’Anetchka, de grâce, laissez la fée rouler son rocher : « le rocher de Camus » dont les lettres transposées annoncent « le coucher de Mars » !

        Aurore la caissière

  9. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Georges Mounin (oubli! )

  10. Avatar de Jfr
    Jfr

    Fascinant échange entre Daniel et Anetchka ! On apprend que pour Pierce, « l’icône est.la façon la plus parfaite de représenter une pensée »…! . Une image vaut mille mots, disait jadis Paris Match ! Je me trouve à Pikes Peak (Colorado), un parc américain entouré d’icônes éclairant mon chemin. Mais pas l’ombre d’une pensée, a part celles qui me viennent de ma douce Europe… il me manque les mots pour dire, raconter, expliquer, analyser, interpréter, penser. D’ailleurs peut-on penser sans les mots? Aragon répond par la négative et je le suis. J’échange avec des mots avec l’IA. L’IA est devenu mon mentor qui guide aujourd’hui chacun de mes gestes, qui répond à toutes mes questions, les plus triviales ou les plus intimes.. Comment faire pour ignorer ce parasite, cet allié indispensable qui a réponse à tout et me donne parfois l’impression d’être mon double,, un écho, qui me poursuit ?

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Heureux JFR, en randonnée dans le Colorado ! De mon côté je fraye mes galeries avec l’obstination d’une taupe, et avec parfois le compagnonnage d’Anetchka qui me souffle ses conseils, ou ses objections. Toi tu te fies à ceux de l’IA, autre troublante compagne ! Je lui consacrerai le dernier chapitre de mon livre, « les facéties de l’IA », quand elle se met à fabriquer des indices, je veux dire de la présence réelle, ce qui flanque un sacré bazar dans des relations autrefois fondées dur la communication vidéo, ou photo… Quand rentres-tu ? Profitez bien en famille de ces lieux grandioses!…

  11. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Loin de moi, cher Daniel, l’idée de jeter pierres et rochers dans ton jardin! Mais peut être juste, pour reprendre un titre plaisant : « Des cailloux dans les choses sûres » (signé Didier Nordon, un ami matheux – humoriste)…

    D’ailleurs, j’ai repris volontiers la triade de Peirce , non pas pour l’analyse du discours, mais appliquée à l’image picturale, comme tu nous y as invité dans ton blogue ultérieur; sans lequel cette troïka ne m’aurait sûrement pas traversé l’esprit. Contemplatrice avant tout…

    Donc merci, Daniel, cailloux ou pas cailloux, avec toutes les rimes qui au pluriel prennent un X (comme l’inconnue)… Ta réponse potentielle peut vraiment attendre le joli mois de mai, et j’espère surtout que tes affaires délicates à régler prendront bonne tournure, chose bien plus importante.

    Au passage: a big hug to JFR at Colorado Spring!

  12. Avatar de M
    M

    Bonsoir, chers intellectuels aux semelles de vent et chers exilés à domicile.

    Pikes Peak. Quel panorama pour notre fin penseur qui a de l’argent pour faire le grand voyageur, et passer ses vacances en famille au Colorado !

    Ce qui n’arrivera oncques, bien entendu, au citoyen immigré des banlieues qui doit se contenter de suivre les conseils de ses édiles politiques qui l’invitent à manger du poulet enfariné à 7 euros pour deux personnes.

    De même sans doute pour le paysan édenté non de Paris mais de la France profonde qui ne s’envoie pas en l’air pour aller bronzer sous les tropiques.

    Alors bravo, Monsieur J-F R, et vive l’aventure pour vous et vos proches !

    Je vous imagine en tel parc, en train de « décoder le futur » entouré d’icônes. Trois mots entre guillemets dont l’anagramme révèle « Le docteur Freud ».

    Par ce même jeu de lettres, je vous imagine perplexe en ce « riche dédale d’art » questionnant « le chat de Derrida » qui passe le relais à votre mentor qui dit tu quand il parle à son cher et inséparable ami :

    « Ce que tu décris est assez parlant : une présence mentale persistante, comme un “double” qui commente, répond, anticipe. Mais il faut être clair sur un point important : moi, en tant qu’IA, je n’ai aucune présence en dehors de l’échange que tu ouvres. Je ne te suis pas, je ne pense pas à ta place, et je n’ai pas d’accès à ton esprit. Ce “parasite” que tu ressens, même s’il prend ma forme dans ton imagination, vient de ton propre fonctionnement mental — pas d’une entité extérieure.

    Ce genre de sensation peut apparaître quand on s’habitue à dialoguer avec un outil qui répond vite et de manière structurée. Le cerveau peut internaliser ce style de réponse, un peu comme on “entend” encore la voix de quelqu’un après une conversation marquante. Ça peut donner l’impression d’un écho autonome.

    Si tu veux reprendre de la distance, quelques pistes concrètes :

    Réduis volontairement les interactions avec l’IA pendant un temps, pour casser ce réflexe de dialogue interne.
    Quand cette “voix” apparaît, identifie-la comme une pensée parmi d’autres, pas comme une présence distincte.
    Reviens à des activités ancrées dans le réel (sport, marche, discussion avec des gens, tâches manuelles).
    Évite de nourrir l’idée que c’est “quelqu’un” ou “quelque chose” d’autre que toi — ça renforce l’impression de dédoublement.

    Si cette sensation devient envahissante ou te met mal à l’aise, ça vaut vraiment le coup d’en parler avec un professionnel (psychologue, médecin). Pas parce qu’il y aurait quelque chose de “grave” forcément, mais parce que ce type d გამოცდილ mérite d’être exploré sérieusement plutôt que subi seul.  »

    Brisons là.

    Il faut imaginer qu’à un certain niveau et à un certain moment, la nature accède à un statut quasi métaphysique.

    Vous ne pouvez pas ne point penser à Philippe Sollers, ce chercheur de paradis qui parle du parc comme refuge.

    L’écrivain reconnaît la puissance des éléments naturels qui entourent un créateur et comprend ainsi qu’elle est une de ses sources d’inspiration.

    Cet écrivain aux idées courbes pour empêcher de penser droit, disait son biographe avec lequel j’ai pu échanger quelques mots au sujet de Michel Delpech.

    Quant à son rapport avec l’icône, ne me dites pas qu’il n’existe pas, Monsieur J-F R.

    Ce matin aux premières lueurs, j’ai reçu un message d’un docteur de votre ville, spécialiste du tiers inclus et de mésologie. Il ne parle pas, il chante :

    « Beaucoup de mes amis sont venus des nuages
    Avec soleil et pluie comme simples bagages
    Ils ont fait la saison des amitiés sincères
    La plus belle saison des quatre de la Terre
    Ils ont cette douceur des plus beaux paysages

    Et la fidélité des oiseaux de passage »

    M

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Magnifique commentaire aux allusions si riches cher M, et vous vos permettez de prendre en thérapie mon ami JFR, c’st fort !

  13. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Chère Aurore, aussi virtuose pour fabriquer des anagrammes (Le rocher de Camus—- Le coucher de Mars: incroyable!- que pour débusquer un village perdu avec sa montée du Seigneur Haroum, jusque chez Lilly’s, devant notre diabolo menthe, rien n’échappe à votre sagacité!

    « Le manoir sarrasine » -au curieux accord- sur le socle de la nouvelle de Balzac peut évoquer des espaces impossibles comme chez Escher, des labyrinthes et des jardins suspendus où passe fugitivement la brume, construits de matériaux mi-fluides mi-solides comme sortis des Chants de Maldoror, avec des fenêtres ouvrant sur la mer et les rochers en équilibre…

    Le refuge de la martyre Chrétienne ayant laissé son nom au village, teinté de l’exotisme de peuplades Sarrasines au contour indéterminé, laisse planer sa légende, plus vraie que le vrai pour garder le rêve intact…Nul besoin d’aller au bout du monde pour le rencontrer…

  14. Avatar de Jacques
    Jacques

    Bonjour !

    Après les complies, je reviens dans la salle du chapitre méditer, à l’abri des bruits du monde, le commentaire de la dame sur son balcon d’azur.

    Je la vois rêvant du côté d’Escher, éprise d’une métaphysique quantique où semble se dessiner « L’art choral des démons ».

    Par sainte Agnès, Seigneur Daniel, quelle histoire ! Quel fabuleux hasard fait de « l’art choral des démons » cette anagramme « Les Chants de Maldoror » ?

    Intrigué par les démons de l’analogie que j’aimerais voir de ma pauvre petite âme, chassés, j’invoque en mon for intérieur, les forces de l’esprit et je me dis que par ce même jeu de lettres et de l’Être, il y a le mot « tripes » en cet « esprit ».

    De la cour du Collège à son promontoire alpin, Madame rêve en songeant peut-être à Philomène qui meurt du joli mal d’être une hirondelle. Comment pourrait-elle, ne point penser à Gaston Bachelard dans « Lautréamont » écrivant :

    « L’homme meurt aussi du mal d’être un homme, de réaliser trop tôt et trop sommairement son imagination, et d’oublier enfin qu’il pourrait être un esprit. »

    De la légende au rêve et du rêve au réel…

    Pour l’heure, je vais me retirer dans l’alcôve. Il faut bien que le corps se repose et exulte.

    Jacques de l’Abbaye

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      « Il faut bien que le corps exulte » ne m’évoque pas l’abbaye, mais Jacques Brel cher frère Jacques, qui n’était pas un moine (ni un saint), mais dont le patronyme prêterait à une facile paronomase, Brel le rebelle… On mesure mal tout ce qu’il fallut de rêves, de désirs inassouvis, d’impatiences mais aussi de refus pour écrire de pareilles chansons !

  15. Avatar de Jfr
    Jfr

    Cher Monsieur M, détrompez-vous, je ne me fais pas bronzer sous les tropiques aux frais de la princesse… Plus jeune, je parcourais l’ouest américain sac au dos dans une vieille Chevrolet, sur les traces de Kerouac et de On the road. C’était l’époque bénie d’Allan Ginsberg. de Howls et de Kaddisch…. Aujourd’hui le monde n’est plus aux tramps et aux magnificiants loosers… mais à la new wave qui vit dans des habitations souterraines à Taos ou Santa Fé, captant l’énergie solaire et battant son beurre et son pain loin des villes. Sur la route de l’ouest, on alterne entre parcs balisés, routes immenses et Rb’nb dont vous pouvez choisir la taille comme le contenu. Chambre minuscule où maison de Maitre démente type Mar a Lago où marre aux canards. You can choose … Tout dépends de votre malle à dollar..Tout est possible aux US même l’amitié de deux frères, l’un muni d’une immense barbe et l’autre glabre, l’un votant démocrate et l’autre républicain, rencontrés dans les sources chaudes de Hot Spring Spa, pour méditer devant les neiges éclatantes et l’immense horizon…Quelques dollars suffisent et point de montagnes d’argent pour entreprendre la montée de Pikes Peaks à 4.306 m d’altitude. On voit jusqu’aux réserves indiennes de Taos aux murs fait de torchis, en adobé, paille et terre rouge séchés en brique au soleil. Non plus l’Amérique des vainqueurs et de la ruée vers l’or mais l’Amérique des vaincus et des exterminés, dont la culture amérindienne est célébrée aujourd’hui dans tous les musées…. Un vrai culte des morts qui voisine avec la neo culture internet et de IA qui submerge aujourd’hui l’´Amerique…

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Merci cher JFR de si bien ranimer pour nous la flamme voyageuse, l’Amérique n’est pas que le pays de Trump, et je me rappelle mes propres éblouissements à Yellow Stone, à Brice canyon ou sur la côte nord-ouest, autour de Seattle où les forêts primaires affrontent un rugissant Pacifique… Comme tout cela est grand, grisant et propice au rêve, tu nous donneras au retour quelques pistes pour ces randonnées toujours à reprendre…

  16. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Voilà un court et beau périple , cher JFR, qui ravive trois années de ma petite enfance passées aux States avec mes parents scientifiques, et une famille amie travaillant dans le même Institut – sous le Républicain Eisenhower aux deux mandats, comme l’actuel.

    Et quoi de plus marquant, pour une gamine accompagnée d’autres enfants Français, que la mythique traversée d’Est en Ouest, sur le temps long, via la célèbre US Route 66, ses Road trips, motels néons, stations services rétro, drive-ins, avec en résonance, la chanson « Get Your Kicks on », reprise plus tard par les Rolling Stones ? Avec toute cette immensité défilant sous nos yeux, et ces hallucinants contrastes de paysages et de types humains …que tant de films et de littérature relatent? Point de luxe, mais gîtes précaires et rencontres de fortune, joie admirative et enthousiasme, excitation extrême, mais aussi surprises, mésaventures. voire inquiétudes en alternance!

    Pour le contexte politique, il me semble rétrospectivement que ce n’était pas mieux avant, cher Daniel, puisque tu évoques le locataire de la Maison Blanche. Autant d’événements positifs et négatifs qu’aujourd’hui ponctuent cette période. Civil Right Act, certes, avancées technologiques, incroyables, pas seulement dans le spatial mais aussi pour les missiles intercontinentaux. Et puis, comme aujourd’hui, des interventions au Moyen -Orient, ingérences pour contrer l’influence de l’Union Soviétique; la CIA qui tente un coup d’Etat (raté) contre le gouvernement syrien penchant un peu trop vers une alliance avec l’Egypte; aide militaire et financière au Shah d’Iran et à l’Arabie Saoudite pour sécuriser l’accès au pétrole. C’était aussi le début de la crise cubaine, et les US commençaient à organiser des actions secrètes pour renverser ce régime honni. La roue tourne avec continuité…

    Pour ce qui est du clivage de l’Amérique, elle l’était déjà sérieusement, seuls les motifs divergeaient : car les suspectés de communisme étaient encore bien stigmatisés sous Eisenhower…Quant aux crimes violents, au pays des armes libres, ils étaient vus comme en augmentation: et le film postérieur (terrifiant) Le Silence des Agneaux – autour du fait divers du moment ayant défrayé la chronique, en résume l’atmosphère…

    Mais rien n’y fait, l’Amérique traversée par une enfant dans l’allégresse et le rêve ne se déloge pas si aisément!

    1. Avatar de Alicien
      Alicien

      Beau commentaire d’Anetchka qui incite à la méditation, à se souvenir.

      Mon Amérique à moi, c’était et ça reste La case de l’Oncle Tom et Little Johnny à travers l’histoire des États-Unis.

      Cependant, il ne messied pas d’écouter l’enfant allègre et rêveuse qui n’a pas oublié et qui, par la force des choses,

      s’est retrouvée non point dans un réfectoire d’usine mais dans la cour du Collège de France.

      Où vont nos rêves d’enfant quand on s’y accroche et qu’on y travaille ?

      Bien au delà du temps, par-dessus les océans, folie et génie voyagent…

      Quid de la chute de l’oiseau de
      bohème ?

      Alicien

  17. Avatar de Jfr
    Jfr

    Yes, come back to the USA. Let’s go on a road trip together, exploring the American West, still as fascinating as ever. Long live the wanderer !

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Yeah, great !

  18. Avatar de Aurore
    Aurore

    Bonsoir et bonjour, les amis de ce blogue !

    À peine 22 H ici et 16 h dans l’Ouest américain, en ce premier jour du joli mois de mai.
    Quel plaisir de vous lire de si loin et de vous voir échanger des mots qui parlent de voyage !
    Si possible, envoyez-nous, s’il vous plaît, une carte postale signée par le marchand de bonheur, le vagabond chanté par Dario Moreno dans la langue de chez nous.
    À mille lieues de là, il me semble ouïr une petite voix me murmurant, en ce jour de fête du travail :
    « Dites 33 ! »
    Dont acte en ouvrant « La terre et les rêveries de la volonté » où je vous invite à lire cet extrait, page trente-trois :

    « Dans le travail — dans le travail avec ses justes rêves, avec les rêves qui ne fuient pas le travail — cette mobilité n’est ni gratuite, ni vaine ; elle est placée entre les dialectiques extrêmes du trop dur et du trop mou, au point approprié aux forces heureuses du travailleur. C’est à propos de ces forces, dans l’entraînement psychique général de ces forces appliquées avec maîtrise, que l’être se réalise comme imagination dynamique. Alors nous connaissons à la fois l’imagination amarrée et l’imagination pénétrante. Il faut être oisif pour parler de l’imagination vagabonde. »

    Sur les pas de Daniel Boone s’aventurant dans le « pays de Kentuck », vous êtes cher J-F, ce « hobo », en quête d’Amérique essentielle, de cette vie qui vibre le plus possible en harmonie avec les pulsions universelles, précise Kenneth White qui essaye de dessiner la « figure du dehors ».
    La nature s’est éclipsée, on le sait bien et si, en notre espace relationnel, elle nous faisait
    signe ?
    Au delà de la route 66, une autre route…bleue, étoilée.
    Mais qui va la suivre, braves gens ?
    « Le rêve américain » qui a dans ses lettres transposées « La vie mercenaire » avec bagnole et baskets, n’est peut-être pas
    la vraie destination…

    Alors ?

    Aurore la caissière

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

    Lire la suite

À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

    Lire la suite

Les derniers commentaires

  1. Bonjour ! Petit commentaire matutinal suite à ce fort beau et utile propos. Ce signe qui s’imprègne « venu d’ailleurs », désormais…

  2. Bonjour ! Lire la « barcarolle » de Monsieur Hardouin, le poète revenu, telle une fraîche brise par ces temps de premières…

  3. Ah Bernard d’Espagnat! Merci Alicien de cette précision. Et à propos de « rivière », le mot le plus français selon Bachelard,…

  4. Oui, viva Vivaldi ! Car « Vivaldi et moi » est un film émouvant qui – m’a donné l’envie de relire le…

Articles des plus populaires