Attachements

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(Indice énergumène, chapitre X)

Un signe à son stade indiciel, rappelons-nous, constitue une manifestation de la chose même, un échantillon de celle-ci physiquement ou par nature rattaché à ce qu’il indique.

La question des progrès de l’indicialité dans nos réjouissances esthétiques ne doit pas méconnaître qu’avant l’invention du musée, et du marché de l’art, les œuvres habitaient l’architecture des palais, des temples ou des églises, où elles servaient à certaines fins politiques ou sacramentelles ; il arrivait aussi qu’enfouis dans les cryptes ou les tombes, des images et objets votifs fortifient la vie de l’âme. Bien loin d’être vus par tous, leur communication restreinte se trouvait au contraire strictement adressée ou dédiée. Notre histoire de l’art correspond à celle d’une progressive désacralisation, ou laïcisation, de représentations d’abord abouchées avec l’au-delà du pouvoir et de la mort. La fonction esthétique, et son corollaire le droit de regard, se sont lentement détachés de cette mêlée primaire à dominante théologico-politique ; la naissance de l’art pour l’art fragmente et analyse un monde sensoriel qui fut d’abord essentiellement pratique, ou « mystique » au sens de Wittgenstein : un monde de représentations ou de présences qui ne pouvaient être dites, mais seulement activées et montrées.

Cette histoire raconte donc celle de successifs détachements, ou d’autant d’allègements : c’est pour l’amour de l’art que le meuble s’est décroché de l’immeuble, que la fresque ou le retable sont devenus tableau, que la statuette khmère a migré d’Angkor au musée Guimet, et les métopes du Parthénon au British museum où tous ont gagné plus de visibilité qu’in situ. De même le masque africain ne ranime plus les esprits dans les danses sacrées mais pend au mur du collectionneur, parmi d’autres trésors pareillement éclairés, inertes et dépaysés. Parallèlement, une fonction simplement « esthétique » a émergé par dissociation d’avec un ensemble de pratiques magico-religieuses, voire médicales – comme Nietzsche puis Artaud l’ont répété – au sein desquelles les œuvres agissaient. En bref, nous conférons la valeur d’art à des objets autonomes soigneusement épinglés dans ces non-lieux de la collection, de la galerie ou du musée, et qui valent par leur seule présence sous le regard de l’amateur. Autoréférente, l’œuvre est réputée désormais porter en elle-même sa propre fin ; elle se recueille dans sa belle forme, et le musée, archi-cadre de ces œuvres autonomes ou qui le sont devenues par migration, se referme et se fonde lui-même sur le cercle des connaisseurs. 

Mais si toute forme ferme, l’œuvre ouvre – et d’une certaine manière travaille. La question devient de savoir dans quelle mesure cette autoréférence, passagère et historiquement datée, peut faire abstraction des anciens paramètres de l’adresse, de la fonction, du milieu ou du lieu ; jusqu’à quel point une œuvre se laisse-t-elle détacher d’un contexte, d’un territoire, de l’écosystème d’un site, ou d’un rite ? 

Le vertige né de l’ouverture appelée mondialisation, l’essor des industries culturelles autant que celui de la « reproduction technique » ont propulsé sur le devant de la scène contemporaine un certain nombre de mots qui reflètent de nouveaux soucis, territoire, événement, immersion, lieux et milieux, « in situ »…, toutes notions qui supposent des rapports de cause à effet, et des chaînes indicielles mises au service d’une efficacité pratique. Les mêmes termes résonnent dans ce qu’on appelle aussi le « tournant pragmatique », et ils accompagnent l’essor des nouvelles technologies, lesquelles n’ont pas pour seul effet de niveler et de standardiser l’espace et le temps, mais contribuent au contraire à les fragmenter et les diversifier en valorisant les individus, et l’expression de leurs différences. Le détachement et la conquête de l’ubiquité, qui caractérisent l’âge moderne, trouvent leur contre-coup ou leur « effet jogging » dans une persistante nostalgie de nos attaches primaires, qui ne se laissent pas facilement renier (pour mémoire, Régis Debray a  baptisé effet jogging ces conduites par lesquelles nous corrigeons, ou équilibrons, un comportement moderne par le retour d’une pratique archaïque : l’automobiliste qui délaisse ses jambes six jours sur sept se lance, le dimanche, dans un vigoureux footing ; plus on ouvre d’autoroutes dans la plaine et plus on trace, dans la montagne, des sentiers de grandes randonnées…).   

Plus nos communications se numérisent et plus le besoin d’indices, ou quelques rappels d’une présence bien réelle, s’y font sentir. Soit la notion bien connue d’énonciation : un énoncé se détache en se laissant traduire ou répéter, il désigne un contenu de représentations ou d’idées qui par définition se diffèrent, alors que l’énonciation attache au présent de l’élocution ; enchâssée ou incarnée dans telles conditions vives de la voix, du geste ou de la présence, elle s’effectue dans le direct de la relation. Une énonciation ne se répète pas mais constitue, ici et maintenant, un pur événement. Quand Mallarmé écrit « l’azur, l’azur, l’azur », le sens du mot se recharge ; chaque nouvelle occurrence du même terme le connote comme insistance, ou vaine tentative pour embrasser l’infini…  

Tout l’effort de ce qu’on appelle la culture fut d’échapper, depuis l’origine de l’humanité, à ce présent vivant mais aussi bien mortifère : à cette condition de l’animal qui a tant de mal à accumuler des réserves, et qui échoue à transmettre un message à travers le temps en lui donnant la forme de traces plus ou moins durables. Être cultivé c’est avoir un passé, et sans doute aussi quelques projets d’avenir ; et c’est vivre dans plusieurs espaces à la fois, ou simultanément ici et ailleurs. La patiente construction d’une histoire et la conquête d’une (relative) ubiquité sont les tâches les plus constantes de l’anthropogenèse, et toutes deux auront nécessité d’importants investissements techniques, sémiotiques et institutionnels hors desquels la notion de culture demeure une abstraction. Régis Debray a proposé de reconnaître dans ces deux axes celui de la transmission, art de faire voyager un message à travers de longues durées de temps, et celui de la communication davantage concernée par la liaison synchrone entre différents points de l’espace. La transmission s’exerce donc par définition en différé, alors que la communication peut prétendre au direct, et y parvient de mieux en mieux grâce aux toujours « nouvelles technologies ». 

Celles-ci permettent aujourd’hui la promotion d’un « village global » ; grâce aux maillages finement réticulés de l’information, de l’économie financière, de la technoscience ou du tourisme qui standardisent et programment leurs interventions à l’échelle de notre planète, on voit désormais surgir de New York à Kassel ou de Venise à Tokyo un art international nécessairement « allégé », avide de prendre pied sur le global market. Un genre comme le Pop art se trouve partout chez lui – partout où va la marchandise, la signalétique de la consommation et de la communication ordinaires ; avec un mélange de conscience critique et d’opportunisme cynique, Andy Warhol et les artistes pop renchérissent sur les icônes de la mondialisation, en posant sur elles une espèce de loupe grossissante.

Inversement, les peintres de la Renaissance italienne se désignaient par le nom de leurs cités – Leonardo da Vinci, Parmeggiano, Fiorentino Rosso… – dont on aperçoit éventuellement les tours et le paysage à l’arrière-plan de leurs tableaux. En ce temps-là une école se séparait géographiquement d’une autre comme, dans le Bordelais, le bras d’un fleuve ou l’épaule d’une colline délimitent deux crus. Pour l’art de la Renaissance comme en œnologie, la signature était d’abord celle d’un lieu, d’un biotope. Et la culture, conformément à l’origine agricole de ce terme, commençait par délimiter une clôture. Il est tentant de relier ces remarques à la question de l’aura, telle que l’élabora Walter Benjamin.

Benjamin définit l’aura comme « l’unique apparition d’un lointain ». Unique, c’est-à-dire non sémiotique s’il est vrai que l’essence du signe est de se répéter ou de (se) re-présenter : pur événement, l’aura s’attache à l’énonciation plus qu’à l’énoncé, et elle imprime à la scène et aux signes de son apparition le sceau de la première fois. Une manifestation, qu’on distinguera soigneusement d’une représentation, perdrait son aura si elle se laissait dupliquer, citer ou traduire : l’apparition dite auratique se montre ici et maintenant, inséparable d’un contexte ou d’une conspiration singulière de l’espace et du temps. Car si l’aura enveloppe un acte d’énonciation, elle traduit ou exprime de façon plus décisive encore un pacte inextricable. On peut songer pour illustrer l’aura, et dans la ligne des indications données par Benjamin, à l’effet produit par un menhir : les pierres levées des premiers monuments dictent au paysage alentour et aux vivants de passage l’événement qui survint une fois en ce lieu, la bataille gagnée ou perdue, la station d’un roi ou son ensevelissement… 

On vient parfois de loin visiter de telles pierres dont le message ne se laisse jamais tout-à-fait déchiffrer ni traduire ; prisonnier du média, enfoui dans la matière et fortement attaché au site avec lequel il pactise en silence, l’énoncé du monument demeure indiciel ; inséparable de son énonciation, il ne saurait voyager. En écrivant le dur poème des Stèles, Victor Segalen rêva de même d’un texte lapidaire inscrit dans son contexte, fortement orienté et assigné à la terre de l’Empire du Milieu ; toute la poétique de ce voyageur grand amateur de signes proteste d’avance contre la facilité moderne du tourisme et du grand marché, contre les mélanges cosmopolites, contre la sémiotisation hâtive des apparences qui pousse à la signalétique, à la culture de survol des entrepreneurs ou des hommes pressés. À l’aube d’un siècle qui s’ouvre sur le maëlstrom d’une guerre où se fomente notre mondialisation, Segalen plaida pour une conception exigeante de l’exotisme et pour une parole rare, attachée à des lieux fermés et à des événements singuliers. Et Benjamin de son côté, confronté aux progrès de la copie et aux productions en série de la culture de masse, tenta avec son concept d’aura d’articuler une esthétique de l’événement avec une poétique du site. 

Le sentiment d’aura en effet s’attache à la saisie du monument in situ : la tour Eiffel, les pyramides du plateau de Gizeh ou la cathédrale de Chartres telle que Péguy la voit surgir à la rencontre du pèlerin, au-dessus des blés de la Beauce, fournissent des exemples intuitivement évidents, et des expériences incommensurables à toute « reproduction technique » – la tour Eiffel de bronze pour dessus de cheminée, la cathédrale sur papier glacé… Un voisin sentiment d’aura s’attachera à une portion du temps découpée par un événement, qu’on qualifiera pareillement d’unique apparition d’un lointain, comme l’audition d’un concert « live », une cérémonie, ou la transmission télévisée de la finale d’un mondial de foot. En bref, nous accordons une aura à ces rencontres ou à ces expériences qui nous font dire après coup « J’y étais ».

Avec la prose ordinaire, qui détache les énoncés des conditions rythmiques et mélodiques de leur énonciation en négligeant la chair des mots, et le statut social du locuteur, l’aura de la parole tend à s’évanouir – et ceci montre dans le poète mais aussi l’orateur, le prophète ou le prêtre des spécialistes en performances auratiques dans l’énonciation. D’obscures valeurs attachées aux cultes, et à des usages plus ou moins sacrés, précèdent notre idée de la culture et notre valorisation de l’exposition. De même les techniques de reproduction ou de sérialisation des œuvres d’art désacralisent celles-ci : la délocalisation et l’ubiquité virtuelle des copies fait déchoir la manifestation ou « l’unique apparition » dans la re-présentation.

Or il est remarquable que cet effet soit déjà imputable au musée : même si les œuvres y apparaissent uniques, leur entassement côte à côte et le simple fait de les réunir décontextualisent chacune sans remède – malgré les efforts prodigués par quelques conservateurs ou commissaires pour restituer aux œuvres une apparence de milieu. De même que la copie démultiplie l’unique, et que nous connaissons dorénavant plus d’œuvres par la reproduction que par la vision directe de l’original, il est évident que les industries culturelles puis les nouvelles technologies – qui introduisent au musée « cliquable » – accélèrent un mouvement (aggravent les dangers ?) décrit par Benjamin dans son célèbre texte « De l’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique ».

(à suivre)

11 réponses à “Attachements”

  1. Avatar de Dominique
    Dominique

    Bonsoir, chers amis !

    Il y a plus de vingt ans déjà, c’était en fin deux mille cinq, Daniel était dans ses bulles, écumes et médiasphères et, pour le concept, la revue avait choisi « L’effet jogging » au tableau noir de la rigueur et la cohérence.

    Ah l’aura, l’aura, le temps qui passe nous remplit de ce mot !

    Mais qui sera notre guide sur la place vide de nos universités ?

    Et qui écrira sur ce qui n’est que palimpsestes quelque chose de nouveau sur les tables de l’archaïque ?

    Est-ce par hasard, si « le temps qui passe » n’est « que palimpsestes » par une belle anagramme ?

    Des questions, toujours des questions destinées à vous, gentes dames et messires cultivateurs, au jardin imparfait de l’Homme.

    Cordialement à vous.

    Dominique de l’abbaye

    Donné le dernier jour des saints de glace deux mille vingt-six

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      La question de l’aura, cher Dominique, mériterait de longs développements ; et sa définition par Benjamin ne manque pas d’intriguer, « l’unique apparition d’un lointain »… Elle retentit pour moi du côté de François Jullien méditant sur le couple, et sur notre capacité à maintenir l’autre, malgré la routine dans sa capacité d’apparition : car l’enlisement, banal, prévisible, probable, c’est quand les amants perdent cette faculté et « désapparaissent » : perdent leur pouvoir l’un sur l’autre de faire apparition… Je songe aussi au titre-bandeau du dernier numéro de la revue (surréaliste) Alcheringa qui a traversé hier mes mails, « Tout doit apparaître », belle sommation !

  2. Avatar de JFr
    JFr

    Ah cette belle définition d’Alcheringa fait écho à ce qui apparait trop souvent sur les stores de nos magasins : « Tout doit disparaitre ». Belle affiche pour un collage surréaliste… ! L’envers est cet enchantement de l’amour. On se rappelle « L’éducation sentimentale » et la rencontre de Frédéric Moreau avec Mme Arnoux : « Ce fut comme une apparition. … Il ne distingua personne, dans l’éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. » Le propre des apparitions est de disparaître, il est vrai, et les fantômes disparaissent généralement aussi vite qu’ils apparaissent. Que reste-t-il de nos amours et comment construire une relation pérenne ? Les psychologues vous l’expliqueront, certes, et de nombreuses solutions viendront à votre secours. Pour ma part, je crois à la vertu du langage, à ce débat intérieur qui nécessite la présence de l’autre pour l’entendre et le réfléchir. La vie est alors comme un long ruissellement de mots et d’idées, un fleuve ininterrompu d’échanges qui semble s’arrêter à peine avec le sommeil. Rêvez, racontez vos rêves à vos enfants, n’interrompez pas la dictée de la pensée, le flot répercuté de l’océan symbolique qui mine universellement la terre par métaphore… Vous avez reconnu le style… Laissez-le apparaître et refusez sa disparition. La vie comme le style est une apparition. Et puis si vous vous ennuyez, faites des anagrammes comme Lacan recommandait aux analystes des faire des mots croisés.

  3. Avatar de Alicia
    Alicia

    Chers amis, bonsoir !

    Amis, tous genres confondus, bien entendu, sans l’inclusion monstrueuse d’une écriture abominable qui tend à diviser plus qu’ à rassembler.

    Ah, le temps des rêves, au commencement ou de toute éternité ! Aborigène du désert ou linguiste d’une école des hautes études serait sans doute bien inspiré pour nous transporter vers ce lointain qui, pour l’heure, n’apparaît que sur papier marchand. Quand l’aura déserte l’esthétique de l’œuvre belle pour retourner à ses origines cultuelles quelque chose se donne à voir…dans un « inconscient de la vue » selon l’expression benjaminienne.

    Quèsaco ? Allez ça voir, les amis !

    Pitié pour le monde, vienne le nouveau savoir, conclut Michel Serres dans son apologue intitulé « Détachement ».

    Et le nom de la revue surréaliste, créée en mil neuf cent soixante-quinze, et mentionnée par Monsieur notre maître, comporte les lettres d’un « il archange » par la beauté d’une étonnante anagramme.

    Si ça vous chante, dites-moi de quoi et à qui, il parle !

    En toute amitié dans la distance insurrectionnelle.

    Alicia

  4. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    L’œuvre agissante. Voilà, cher Daniel, qui peut inspirer, non pas sous l’angle conceptuel et philosophique – hors de mon aptitude- mais sous celui d’une belle illustration, dans nos contrées européennes elles-mêmes, et un peu au delà vers l’Eurasie. Les icônes sacrées de toute l’orthodoxie, singulièrement les icônes miraculeuses, leur mystique exaltée, qui par un processus de sécularisation, se déroule en parallèle dans une foisonnante poésie, imagerie et imaginaire populaires.

    Loin d’être une « représentation », une fabrication de sacré, l’icône est une fenêtre vers le divin, elle vit sa vie, et agit sur les humains. Et ce, des temps médiévaux à nos jours…

    Non seulement on la déplace couramment de son lieu d’origine, déjà dans l’église, mais aussi hors de l’église, l’embarquant en mission ici et là, et selon les turbulences des époques, jusque sur le champ de bataille. Elle se montre parfois réfractaire au transfert: tantôt les chevaux qui la transportent refusent d’avancer, tantôt elle disparaît et réapparaît. Michel Raineri (Icônes miraculeuses de Biélorussie, Minsk, Kolas, 2013) un ami que j’ai bien connu, rapporte de tels événements épiques: « L’icône de la Mère de Dieu de Minsk (an 998), lors de la prise de Kiev par le Khan de Crimée-Gireï â la fin du XVe s., un Tatar d’après la légende, arracha le parement et les ornements de l’icône et jeta ensuite celle-ci dans le Dniepr. Elle réapparut nimbée d’une lumière surnaturelle sur les bords de la Svitlotch, la rivière qui traverse Minsk, le 13 août 1500 ». Autre épisode: « Selon la tradition, la vieille icône [ du XVIe], tomba en poussière quand on la chargea dans le camion [ en tant que « bien inutile » à l’ère soviétique],. La croyance se répandit que la Mère de Dieu n’avait pas supporté ce sacrilège. »

    Pour ce qui est du célèbre suintement des icônes, dites myroblytes (du grec myron « myrrhe » et blytō « couler »), il y aurait toute une sémiologie à établir : entre les pleurs des icônes (larmes claires, larmes noires, larmes de sang), les exsudations de myrrhe et d’huile, les plaies qui saignent avec toute leur symbolique, leur signalétique avec leur injonction à agir, leurs fonctions théologique et spirituelle associées.

    Les non moins célèbres miracles se déploient généreusement. Après apparition visuelle éventuelle (ici une lumière brillante dans les arbres à côté d’une croix auréolée perchée sur une branche, là une nuée sur la ville), ou manifestation auditive (tintements de voix des entrailles de la terre, ou chants surnaturels), les images agissent: sauvent des naufragés, éteignent des incendies, libèrent des fers et des entraves, guérissent aveugles, paralytiques, femmes stériles, boutent les ennemis, stoppent les fusillades etc. Dans le négatif, elle peuvent priver de l’usage des mains les entailleurs d’icônes. Tout ceci sur de vastes espaces : Grèce, Roumanie, Russie, jusqu’à l’Angleterre et l’Italie, etc.

    Les ethnologues et autres spécialistes des religions ont mis en lumière tout le substrat chamanique sibérien de cette orthodoxie chatoyante, de ces images agissantes.

    D’ailleurs, cette culture a sans aucun doute irradié sur la mystique de l’absence d’image (selon le tabou) du Hassidisme, en marge du judaïsme traditionnel, par un détournement de l’interdit vers l’extase, la transe via la voix (mélodies sans paroles répétitives en crescendo), le corps et le mouvement (la danse rythmée en cercle), et le conte merveilleux et paradoxal pourvoyeur d’ un grand imaginaire.

    André Roublev, film de Tarkovski (1966) est profondément en résonance avec tout ce champ. Lui qui montre magnifiquement l’icône – révélation par l’éblouissement. « L’art doit être une être une révélation, une épiphanie qui ébranle l’âme; le spectateur ne doit pas comprendre mais ressentir la vérité comme une illumination » dit-il (dans Le Temps scellé).

    Une petite incise, pour finir, qui n’est pas sans rapport avec l’image agissante, il me semble. Dans la majorité des langues slaves (porteuses de l’orthodoxie), l’expression de la perception, « Je vois » par per exemple, atteste dans la structure un Je acteur; mais toute autre est l’expression des affects, de l’émotion, suscitées par la perception. « A moi éblouissement/ peur/ ennui » etc. Le locuteur s’avère alors le théâtre d’événements qui l’affectent, agissent sur lui. Une vision du monde inscrite en langue-même…

  5. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    PS Petit complément (oubli) à mon propos précédent sur l’icône comme objet vivant, incarné, médiateur entre le visible et l’invisible, éblouissant par sa lumière et sa beauté. A l’instar des personnes, elle change fréquemment d’aspect, et ceci bien au delà de la restauration coutumière des œuvres. Ex. une peinture originellement a tempera peut se retrouver entièrement repeinte à l’huile, et dotée soudain de parements divers: couronne, sceptre, globe, vêtement voire élément réaliste; puis, quelque temps après, par un mouvement de marche arrière, se retrouver simplifiée et « respectabilisée » à nouveau. En contraste avec nos œuvres profanes occidentales, bien moins malmenées contre les affres du temps, et qui s’avèrent sur ce point quelque peu…sacralisées!
    De toute façon, pour ce qui est de l’art réduit a l’objet éphémère, support d’indices, la question de la restauration ne se pose même pas : une étoile filante en remplace une autre…

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Merci chère Anetchka pour ces précisions redoublées, qui enrichissent ma problématique, j’aimerais te suivre dans cette voie, où je n’ai malheureusement pas ton érudition. Je vais me documenter, est te parler de vive voix, pour mieux documenter avec ça la question de l’indice !

  6. Avatar de Alicien
    Alicien

    Bonsoir chers amis !

    Vraiment, vous êtes extraordinaires. Vos discussions cordiales dans ce blogue qui pense en s’aventurant et s’aventure en pensant font réagir jusque dans les chaumières les plus reculées de France et de Navarre.

    Mais que peuvent-ils vous dire ces pauvres gens de l’indice et de l’icône, mes bons seigneurs si érudits?

    Vont-ils déjeuner dans un café proche de l’Étoile, avec Régis Debray, et s’entendre dire ce genre de réponses pour étudiants faiseurs de thèses :

    « La photographie relève de l’indice, la peinture relève de l’icône. Je m’explique. La photographie c’est un fragment du réel, qui, en quelque sorte, vient se déposer sur une plaque photosensible ; la photographie est donc un indice, c’est-à-dire quelque chose qui est en deçà du langage, où le réel vient en quelque sorte se déposer à l’état brut. »

     » Tout de même, notre crédulité n’a cessé de baisser en intensité. L’image aujourd’hui n’est plus l’icône salvatrice ou guérisseuse. On ne voit plus promener les icônes en procession, en tout cas comme on pouvait le voir dans la Russie orthodoxe jusqu’en 1917. »

    Et finalement, à la question de savoir si notre liberté d’interprétation dont parle Daniel Bougnoux, est censée pouvoir dire, comme Magritte devant une pipe, « Ceci n’est pas une pipe » ?

    L’admirable commensal, grand esprit étiqueté de notre temps, répond « Oui ».

    Mais ça, c’est de l’imaginaire. L’intellectuel parisien, conseiller d’État, ne va pas faire la causette entre deux bottes de paille avec les gens du cru et manger une soupe aux choux dans un fond de village de l’Allier.

    Faut pas pousser Marie dans les orties quand même et savoir appeler un chat un chat, palsambleu !

    Madame, j’aime votre mot « éblouissement ». Je l’ai trouvé un jour, dans une lettre manuscrite d’un physicien, membre de l’Institut. Il est question du jardin des sens et des essences et d’incroyable intuition qui m’a fait trouver le nom de son infime ruisseau où il a donné naissance à une fée illuminée des feux du savoir.

    J’attendrai son retour…

    Alicien

  7. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Je vous l’accorde, Alicien, l’éblouissement de l’icône salvatrice et guérisseuse, voyageuse et chatoyante est passablement derrière nous…

    D’autres illuminations sont advenues heureusement. Je ne vois pas quel physicien a parlé d’« éblouissement » mais Wunder était un terme souvent utilisé par Einstein, émotion à la source même de la science et de créativité, et de l’art, pour lui. Celui qui ne l’éprouvait pas, selon l’auteur de la brillante équation, était vu comme un « mort-vivant »… Serge Haroche parlait de « magie » ou de « fascination », je crois.
    Et puis, on se souvient du fameux « Eurêka » d’Archimède, ce cri de joie du « j’ai trouvé! » et la déambulation illuminée du découvreur à travers Syracuse en tenue minimaliste…

  8. Avatar de Alicien
    Alicien

    Juste quelques petites précisions pour Anetchka.

    Le physicien en question est feu Bernard d’Espagnat.

    Il est l’auteur de « Ondine et les feux du savoir » et son petit ruisseau à Fourmagnac dans le Quercy, s’appelle La Dourmelle, à deux pas de sa maison natale. La fée qui a beaucoup voyagé pour s’entretenir avec moult savants, s’en est allée, un soir, en plongeant dans la rivière.

    Je vais demander à Aurore, la caissière, une amie de longue date qui a un pigeon voyageur de vous envoyer une photographie de ce petit ruisseau. Quand sonnera minuit, l’oiseau vers votre château s’envolera et, à votre fenêtre, déposera l’image haute en couleur de la petite « rivière », ce mot le plus français de tous les mots, écrivait Gaston Bachelard dans « L’eau et les rêves » où le ruisseau rigole et la rigole ruisselle.

    Je revenais de l’abbaye d’En Calcat (Daniel, Régis connaît !) et suis allé faire un tour du côté de ce petit village du Lot.

    C’était en juin deux mille dix, avant de faire les foins.

    Eurêka. J’aime ce mot trouvé dans la dernière phrase d’une dictée de Bernard Pivot (Finale des Dicos d’or 2002, à la Cité des Sciences et de l’Industrie La Villette) :

    « – Comme nous serions babas, cependant, d’entendre un âne, entre deux hi-han, braire : « Eurêka ! Je pense, donc je suis ! » –  »

    « Le sens de la vie » par ses lettres transposées nous invite à y découvrir « L’éveil des ânes »

    Est-ce par hasard ?

    Bonne nuit

    Alicien

  9. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Ah Bernard d’Espagnat! Merci Alicien de cette précision. Et à propos de « rivière », le mot le plus français selon Bachelard,
    , et à propos de la fée « Ondine » inspirante…

    Un petit tour d’horizon français et francophone fait jaillir tant de jolis anthroponymes comme La Fontaine, Rivière, Larivière, de charmants toponymes comme St-Jean-de-la Rivière, Les-Trois-Rivières (Canada), Rivière-Salée (Martinique)…Et puis les eaux tout court se cristallisent très vite en localités comme Les Eaux-Bonnes (Pyrénées)..,
    Bien au delà de nos frontières, un geyser de noms poétiques : des localités Rio de Janeiro (« fleuve de Janvier » au Brésil ) Fonte Boa (« Source Bonne » au Brésil) (« champ de sources » aux US), Headwaters (« Sources » aux US), Biely Klioutch (« Blanche Source » en Russie), Semb Kolodezey (« Sept Sources » en Russie); sans parler de la kyrielle de noms de famille comme Klioutchev (« De la Source », Russie), Brook (« Ruisseau », prénom anglais).

    Quant aux Ondines de nos contes, elles se faufilent partout : de Mélusine, nymphe franco-germanique), Dame-Blanche (esprit féminin des fontaines, bretonne), Morgane (galloise), Lorelei (allemande), Rusalka (esprit féminin des eaux en russe, ukrainien, polonais, à connotation tragique), ou autre Nerida (déesse de la mer en mythologie grecque devenue prénom anglais)…

    Chose amusante, ces êtres qui ont tant inspiré poètes et artistes, les scientifiques s’y accrochent tout autant : « syndrome d’Ondine », « de la Sirène » diagnostiquent les médecins; « Ondina » « Sirenia », «  Rusalka » classent en espèces les biologistes; « Uranus XV Ondine », « Astéroïde 1184 Rusalka » dénomment de nouvelles venues les astronomes…
    Et les imaginatifs ingénieurs de l’IA poursuivent allègrement dans le sillage…

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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