Une bonne part de l’œuvre de RB est ainsi consacrée à une méditation complexe, exigeante et longuement reprise sur ce que veut dire faire sens, et comment lutter contre sa définition trop hâtive, comment déjouer sa violence ou sa prise. On observe à ce propos au fil de la recherche des inflexions , voire certains tête-à-queue.
Au début domine le combat contre le stéréotype, le chantage à la nature ou le bon gros consensus – y compris universitaire. RB insiste alors sur l’efficacité cachée des codes (partiellement inconscients ou naturalisés), des constructions sociales ou des artefacts sémiotico-médiatiques producteurs d’immédiateté, de confort intellectuel et de bonne conscience. Dans ce premier cadre, on pourrait dire de la sémiologie, de la psychanalyse ou du brechtisme : même combat ! L’opération critique révèle le montage de la re-présentation partout où le regard myope, spontané ou abusé postulait la présence, la nature, l’immédiateté, la continuité analogique ou le ça-va-de-soi. Barthes croisait donc sur ce point la critique derridienne des métaphysiques de la présence ; et son éloge de la représentation théâtrale construite – art de la distance, du format spatio-temporel et du code – fait barrage à l’invasion brute du monde ou de la nature par l’effet cathartique de la rampe, qui exemplifie la coupure sémiotique et la première des articulations signifiantes. Dans ce premier cadre, le réalisme en art fait donc figure de préjugé, d’écueil ou de facilité de pensée, et en général de parent pauvre ; à l’encontre de ses tenants ou ses lieutenants (Garaudy !), il est visible que le dépistage des dispositifs et des ruses sémiotiques fut très tôt, pour RB, source de jouissance.
Or avec la photographie, ou déjà la musique, ou une certaine poésie, ou avec l’effet de réel théorisé en 1968, RB va explorer et privilégier la sémiotique inférieure de l’indice, signe non codé ou hors structure, soit cette zone de contact obscure, indécise entre présence réelle et représentation.
Le punctum photographique, l’aura, le pathos sont autant de façons d’aller vers plus de réel, et moins d’emprise, plus de présence au monde et plus de distance. Tournant paradoxal, et difficile ; comment comprendre cette contradiction ? En dissociant sans doute le réel de la réalité. Je proposerai, à cette étape de la présentation, de poser ensemble ou de conjuguer l’effet-de-réel, le haiku, l’émoi amoureux et l’épreuve ou l’empreinte photographique. Quoi de commun entre ces quatre expériences (il y en aurait d’autres) ? Saisir, dans chaque cas, y revient à être saisi. La prise, amoureuse, photographique ou poétique, résulte d’une surprise, et se résout en déprise ; et le sujet s’éprouve enchevêtré à l’objet dans une insécable, une indémêlable immanence qui sonne le glas de l’ego transcendantal.
Cette immanence est bien caractérisée par le sens du tact : touché c’est être touché, caresser être caressé. Là où la poigne du Begriff opère en fermant la main, le Non-Vouloir-Saisir laisse la paume ouverte à la caresse, aux moires du contact et d’un tact artiste. Le discours ou le sens ne prend pas. Dans cette érotique, la jouissance ne couronne pas la prise mais la surprise.
L’expérience ou l’épreuve du punctum photographique en particulier ne constitue pas l’image en vis-à-vis mais la ressent sur le mode d’une invasion et d’une transe discrète, qui me laisse poigné-saisi-transi. De même avec l’émoi amoureux. Ou a minima dans le minuscule éclair du haïku. Ce punctum est l’inversion du saisir, le (dé)saisissement du sujet sensible – et la défaite du studium, de la calme observation de survol ou de métaniveau.
L’empreinte du punctum photographique change l’optique en haptique, mais cette saisie ou ce saisissement n’objectivent rien, ils ravissent plutôt le sujet à lui-même. La même expérience (variable) de l’abîme s’éprouve dans l’émoi amoureux, qui dissout ou estompe les frontières trop dures du sujet et de l’objet. L’accueil de l’empreinte, en me poinçonnant ou me poignant, inverse donc le trajet de l’emprise et de tous les Vouloir-Saisir. L’intérêt pour les empreintes enrichit une pragmatique de la réception, et cerne mieux les états (contradictoires) d’un sujet empathique ou ému. Les empreintes creusent en nous le N-V-S, leur radicale passivité atténue l’arrogance et les inévitables violences de nos diverses énonciations.
Or ce tact artiste n’est pas le privilège du toucher. La parole enveloppe un tact caché, il y a dans la vue une fonction haptique comme il y a un sens ou une fonction phatique de la parole – ces sens haptique/phatique, anagrammes l’un de l’autre, relevant tous deux du contact.
Cette question de l’empreinte et toute la sémiologie – l’éthique, l’esthétique – de l’indice se jouent entre nous, en pleine immanence, sans le surplomb ou la surveillance d’un ordre symbolique. Le poinçon de l’empreinte nous rappelle également l’écologie de l’écriture : le texte par lui-même demeurerait inerte s’il n’était froissé et travaillé par le contexte. Du réel infiltre de même nos mondes propres, et c’est heureux car nous aurions trop vite fait de nous entendre, retranchés derrière nos clôtures sémiotiques et culturelles, soi-même ou à plusieurs.
L’appel du rhapsodique, de l’émiettement ou du fragment au fil des textes de RB est comme la signature et l’empreinte du réel. Cette discontinuité, qu’il appelle également lézarde dans un beau texte sur B. Brecht, tente de dire à la fois l’impensable (l’intraitable) variété du réel, et nos propres intermittences mentales et sautes de conscience : en proie au bariolage des instants, nous sommes des sujets discontinus, difficiles à saisir ; et, dans le cas de Barthes, allergiques à l’idée, véritable méduse, d’être saisi par les autres – si l’on en croit le célèbre apologue de la frite développé dans « L’image », sa conférence à Cerisy. Souvenons-nous, surtout dans un colloque consacré à RB, que son N-V-S se doublait d’un énergique et quasi définitif Non-Vouloir-Être-Saisi !Saisir au double sens de comprendre et de prendre est le dernier mot de L’Empire des signes ; « intraitable réalité » clôt de même La Chambre claire, ouvrage publié quelques semaines avant la propre mort de Roland Barthes. Qu’est-ce que la mort sinon le nom de ce réel ou de cette force, pour le coup saisissante et qui, quoi que nous fassions, aura sur nous le dernier mot ?

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