Edgar vivant

Publié le

J’ai su, dès vendredi soir par des échanges dans notre groupe convivialiste, qu’Edgar était à l’agonie, en fait il était déjà mort, ce que France inter a confirmé ce matin samedi 30 à 7.40 h, quelle chape de chagrin s’abat sur nous ! J’ai aussitôt partagé cette peine avec Régis Debray, qui m’a dit avoir vu pour la dernière fois notre ami à l’hôpital américain voici quelques jours, il ne parlait plus, ils se sont longuement tenu les mains… Régis avait connu Edgar dès 1960, dans le film qu’il tournait avec Jean Rouch sur la jeunesse d’alors ; ils se sont retrouvés beaucoup plus tard, à l’occasion du jury de mon HDR à Grenoble début 1990, j’étais fier de les réunir car tous deux auront beaucoup compté dans ma formation, comment jamais dire ici ce que je dois à Edgar ?

Je l’ai approché pour la dernière fois voici quelques années, dans son appartement de Montpellier où je tenais à lui présenter Odile, nous avions pris le thé à l’ombre de son petit jardin ; depuis, il était remonté vivre à Paris, où j’aurais dû le rencontrer rue du Cherche-midi, hélas je n’en ai pas trouvé l’occasion, devrais-je dire le courage, je crois en effet que je n’osais pas affronter l’évidence de son déclin physique et intellectuel, cela me changeait trop l’homme que j’avais de si près connu, et tellement aimé, à l’occasion par exemple du colloque de 1986 à Cerisy, que je co-dirigeais avec Serge Proulx et Jean-Louis Le Moigne, Edgar entouré de ses meilleurs amis y fut bondissant, étincelant : quelle fête pour sa pensée toujours elle-même « colloquante » qu’un colloque Edgar Morin (intitulé alors « Arguments pour une méthode ») !…     

Beaucoup de témoignages se sont déjà succédés ce samedi, et il est vrai qu’Edgar comptait tant d’amis… Je me rappelle qu’à la mort de Bourdieu (qu’il n’aimait guère), Le Monde avait affiché à la une un bandeau nécrologique digne de la mort d’un chef d’Etat, la disparition d’Edgar suscitera-t-elle autant de publicité ? Plusieurs témoignages insistent sur le résistant courageux qu’il fut sous l’Occupation, quelques-uns relient ce courage à sa résistance au stalinisme et à la politique d’un PCF dont il fut exclu circa 1950, on en lira le récit dans Autocritique, l’un de ses livres les plus attachants. Je voudrais pour ma part étendre cette résistance à la définition souvent citée de la vie par Bichat, « la vie est l’ensemble des forces qui résistent en nous à la mort ». Et rappeler que le premier grand livre d’Edgar, paru en 1951, s’intitulait L’Homme et la mort. L’ouvrage contenait bien des graines qui allaient éclore au fil de l’œuvre, notamment l’enchevêtrement de ces deux pôles, la vie/la mort, eros aussi et thanatos., mêlés, dialectiquement enchevêtrés dans les rapports complexes de l’individu et de son espèce, de tout sujet avec son milieu… Ceci devient particulièrement évident à la lecture du second tome de La Méthode, « La Vie de la vie ».

C’est par ces gros volumes que je suis entré dans Edgar Morin, dans (devrais-je dire) le vif du sujet. Aiguillonné, ébloui par le courage intellectuel de l’auteur, par la somme inouïe de documentation, de ruminations qu’il fallut pour mettre tout ceci en fil, à plat. La Méthode m’a servi dans mes cours d’information-communication, j’en ai imposé la lecture à des étudiants d’abord rebelles, voire moqueurs (car Morin ne brillait pas au firmament du panthéon d’alors), mais certains s’en souviennent et, je crois, m’en sont reconnaissants. Ils auront, lisant Morin, découvert tant de pistes, de portes secrètes entre les disciplines (mot-repoussoir pour cet indiscipliné natif, ce trublion, ce tourbillon), ils auront appris l’art des franchissements, des passages… Les ruses et les ressources d’une marginalité heureuse. Le jeu gourmand, enivrant de penser. Edgar toujours si fraternel n’eut jamais rien de pontifical, encore moins de pontifiant, mais je songe que le titre du pape, pontifex maximus, le maître ou l’expert en ponts, lui reviendrait de droit.

Vivre donc c’est résister (à la mort), y compris par le grand âge, y compris par l’écriture. Je sais, à ma modeste échelle, que je reste vivant tant que je tiens ce blog, par lequel je tente de redresser ici et là une tenace doxa, de combattre diverses bêtises, ou ma propre paresse… Edgar n’est plus, nous le pleurons ? Sans doute, mais considérons ce que ce grand vivant nous lègue, quelles formidables ressources de désirs, de curiosités, d’élans… Comment jamais lui dire assez merci ?                 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

    Lire la suite

À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

    Lire la suite

Les derniers commentaires

  1. Bonjour ! Petit commentaire matutinal suite à ce fort beau et utile propos. Ce signe qui s’imprègne « venu d’ailleurs », désormais…

  2. Bonjour ! Lire la « barcarolle » de Monsieur Hardouin, le poète revenu, telle une fraîche brise par ces temps de premières…

  3. Ah Bernard d’Espagnat! Merci Alicien de cette précision. Et à propos de « rivière », le mot le plus français selon Bachelard,…

  4. Oui, viva Vivaldi ! Car « Vivaldi et moi » est un film émouvant qui – m’a donné l’envie de relire le…

Articles des plus populaires