Viva Vivaldi !

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Les films sur la musique ont parfois quelque chose d’enthousiasmant. Depuis que nous avons vu, nous deux Odile, Vivaldi et moi (en italien « Primavera »), le bouleversant film de Damiano Michieletto, nous nous repassons les enregistrements du prêtre roux disponibles en podcasts, en CD, le Stabat mater, le Salve regina, les Quatre saisons, et d’autres concertos moins connus… Et je revois surtout les images de ce film, le somptueux mais vénéneux cadre vénitien, l’étouffante pension de la Pieta où l’on séquestre de jeunes orphelines, ou des fillettes abandonnées, pour leur donner une éducation musicale et faire de leur orchestre un des plus courus de la ville ; les concerts ouverts au public feront vivre l’ospedale, et mieux encore les mariages arrangés passés à la faveur de ces auditions entre les exécutantes et les hommes qui viennent littéralement y acheter une jeune épouse.

L’histoire commence avec le meurtre brutal d’une portée de chatons, sur lesquels s’attendrissent les jeunes filles, mais que la mère supérieure (elle-même anciennement recueillie à la Pieta), d’un cœur endurci, enferme dans un sac pour les jeter à l’eau. Cette première maternité foulée aux pieds, et le désespoir de la jeune Cecilia devant cette dureté, donne le ton de la maison : cloîtrées, maintenues vierges jusqu’au mariage escompté, les jeunes pensionnaires ne sortent qu’étroitement chaperonnées, et masquées ; elles n’ont d’autre issue à leur déplorable condition de jeunes filles que de perfectionner leur talent musical, en espérant s’échapper grâce à lui de leur cage. Avec beaucoup de retenue, et de délicatesse, quelques gros plans chuchotés évoquent les émois de ce gynécée, la recherche d’une relative intimité et le contact furtif des corps, en particulier lors de la scène où Cecilia se voit proposer par une aristocrate sensible à son charme un peu de poudre pour ses joues, du rouge à lèvres et un flacon de parfum, dont la jeune pensionnaire ne sait comment faire usage.  

Or la Pieta voit diminuer ses recettes, les scuole se font durement concurrence et il faut, pour attirer un nouveau public, renouveler le maestro ; le choix du directeur se porte sur un certain Antonio Vivaldi, qu’on recrute par défaut et pour un salaire de misère. Le nouvel arrivant est prêtre, à la suite d’un vœu de sa mère qui faillit le perdre à sa naissance, et affligé de crises d’asthme. Il vivra enfermé quarante années dans cette sinistre Pieta, mourra dans la misère et son corps (comme celui de Mozart) roulera pour finir à la fosse commune. Et son oeuvre tombera dans l’oubli, pour n’être vraiment redécouverte qu’au XX° siècle.

Le destin du compositeur redouble donc celui de ses élèves, lui comme elles semblent condamnés à un monde très sombre, d’une terrible noirceur – s’il n’y avait la rédemption de la musique, qui plane sur ce fumier d’une société frivole et dissolue en ouvrant aux âmes la promesse d’un ciel pur. Depuis l’Amadeus de Milos Forman et son bouleversant final autour du Requiem, je n’avais pas ressenti au cinéma cette évidence d’une musique vécue comme un sacrement, descendue du ciel pour porter réconfort aux humains enlisés. Le dispositif des concerts, où les exécutantes et leur maestro placés sur un jubé se dérobent entièrement aux regards du public, renforce cette impression d’une harmonie céleste portée jusqu’aux hommes par des anges. Le traitement même de la lumière est à souligner dans ce film ténébreux, où l’on s’éclaire avec des chandelles à peine suffisantes – comme si la vraie lumière venait de la musique. C’est cette musique qui attire irrésistiblement la jeune Cecilia ; pleine d’un amour débordant pour elle, et pour son instrument, elle s’attache passionnément à Vivaldi – qui lui-même la distingue, d’un amour réciproque et très chaste, au point de la désigner comme son premier violon.

Ce film nous fait assister à la musique se faisant, quand Vivaldi répète avec son jeune orchestre ; une formation morale s’y ajoute quand, traitant de son prochain opéra, le maître exhorte ses chanteuses à être un peu mieux Judith face à Holopherne ! Les cadences vigoureuses, bondissantes, de sa création font entrevoir à ses pupilles un au-delà du triste couvent, une joie plus pure ou plus durable que celle de l’amour. L’intrigue bifurque, en posant clairement l’alternative entre l’amour humain (ou ce que le mariage en permet) et le bonheur d’une âme qui ne sera comblée que par la musique.

Très décidée pour sa part, Cécilia n’hésite pas : pour échapper à un mariage arrangé avec un capitaine revenu victorieux de ses batailles contre les Turcs, qui la séparerait à jamais de son cher Vivaldi, elle va jusqu’à se faire violer par le maraîcher du couvent, déclenchant ainsi la colère de son prétendant, qui la repousse et se venge d’elle atrocement. L’esclandre provoque son expulsion, la jeune femme désormais déflorée perd à la fois son violon, et la protection de Vivaldi ; le dernier plan ne nous dit pas, sur cette barque au fil de l’eau qui l’entraîne, si elle a fait provision d’assez de musique pour survivre à cette éviction, et quelle errance l’attend au dehors…                       

3 réponses à “Viva Vivaldi !”

  1. Avatar de Jacques de l'abbaye
    Jacques de l’abbaye

    Viva Vivaldi…et Vive le printemps !

    Il se peut que d’aucuns parmi nous, gens de peu des campagnes et des villes, eussent préféré que notre maître parlât plutôt de « L’abandon » qui vient de rayonner au festival de Cannes.

    Le chef, c’est lui et il fait ce qu’il veut. Point final.

    Avec l’anagramme de « Antonio Vivaldi », on va dire que la « divination vola », bonnes gens.

    En éclats, c’est sûr !

    Ce billet nous invite à l’introspection au delà de la critique connue des spécialistes du cinéma?

    Et Dieu dans tout ça ? Que va-t-il faire pour la pauvre jeune fille, éprise de liberté, laissée, jetée, errant dans ce monde dévasté ?

    Dieu ou metteur en scène et non entremetteur, qui la prend par la main et lui montre le chemin, son chemin de délivrance, une autre saison ? On imagine Cécilia musicienne en train de cogiter sur les invariants pensés par le professeur émérite, méditant sur l’effet jogging dans le paysage enneigé du Briançonnais.

    Ce Dieu inattendu, Michel Serres (encore lui !) l’attendait et l’attend peut-être encore…

    Je pense connaître son nom : Godot.

    Jacques de l’abbaye

  2. Avatar de Hardouin
    Hardouin

    Oui, viva Vivaldi ! Car « Vivaldi et moi » est un film émouvant qui
    – m’a donné l’envie de relire le Que sais-je ?
    de Belinda Cannone « Musique et littérature au 18ème siècle » ,
    – nous fait bien évidemment crier : « à bas les claustrations et les mariages imposés ! » et mesurer l’évolution de la condition féminine depuis plus de trois siècles !
    J’ai aussi aimé :
    – l’hommage cinématographique rendu par l’ombre à la lumière : celle des chandelles de l’époque ; elle n’a – cette ombre – rien de gratuit et d’artificiel contrairement à celle que donnent à voir certains films mettant en scène notre propre siècle, sous-éclairés sans raison et qui rebuteraient les bien-nommés Frères Lumière .
    – L’hommage final à la LIBERTÉ même meurtrie de Cécilia emportée par une gondole .
    D. Hardouin

  3. Avatar de Aurore
    Aurore

    Bonjour !

    Lire la « barcarolle » de Monsieur Hardouin, le poète revenu, telle une fraîche brise par ces temps de premières chaleurs, exhausse quelque part notre âme en nous donnant à penser et peut-être à vivre l’écart.

    Dans les nuances de l’art vénitien où excelle le prêtre roux, Cécilia est cette figure du dehors qui a du « culot » et veut s’en sortir.

    Par les temps qui courent, cette image nous parle, nous invite à briser les moules, à faire un pas au delà…

    Rouvrir des livres, certes, mais plus encore, aller plus loin…

    Notre égérie du blogue, Madame Anetchka, danse avec les mots d’ici et d’ailleurs. Où vont les eaux bleues du rêve au delà de la cour Champollion et des douves ancestrales d’un château de province ? Sortir de piste pour risquer autre chose dans un bel élan de liberté. Cécilia est-elle raisonnable, Madame, Monsieur ?

    Faire revivre la petite sirène dans une « lumière révélée »…Pourquoi pas ?

    Mais il faut des lieux et pas seulement un éditeur, une incarnation, une histoire et pas seulement un mythe.

    Quelque part en Vendée dans un merveilleux massif forestier, une tour s’élève près d’une petite rivière qui s’appelle La Mère. C’est la tour Mélusine et à deux lieues de ladite tour, une anfractuosité dans le rocher, c’est la grotte du Père Louis-Marie Grignion de Montfort. Touristes et fidèles passent…Trois petits tours et puis s’en vont !

    Quid de l’expérience intérieure où mythe et histoire semblent se rejoindre ? Là où le réel se donne des airs de fête pour chanter la vraie vie. Non point compresser le trait d’union mais le solidifier, le magnifier par le serre-joint de l’homme imaginant.

    Un jeu des possibles, peut-être…Fabuleux promontoire d’où s’envole la colombe.

    Bonne journée, à l’ombre de vos rêves.

    Aurore

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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