« Habitabilité »

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Baptiste Morizot et Laurent Neyret , Liberté, Dignité, Habitabilité, Donner au siècle la valeur qui lui manque, Tract Gallimard avril 2026.

Voici un livre qui devrait produire quelques effets, si l’époque n’est pas aussi décourageante qu’il y paraît ; si quelques signaux faiblesdemeurent l’indice, peut-être, d’une prise de conscience et d’un tournant décisif. J’en achève la lecture avec le sentiment, pour ma part, d’une synthèse et d’une mise au point magistrales sur ce que c’est que vivre, et donc habiter, dans la mouvance (dirai-je très subjectivement) de ce que m’apportent de si précieux les livres de Bruno Latour, d’Edgar Morin, mais aussi de François Jullien ou de mes échanges avec les convivialistes… 

J’ai déjà examiné ici l’ouvrage important de Baptiste Morizot, Manières d’être vivant (Actes-sud 2020) ; son alliance, pour le présent livre, avec le juriste Laurent Neyret s’annonce particulièrement féconde, en opérant un tressage rigoureux, étroit, entre les ressources du droit et le constat, hélas très noir, qu’on peut dresser aujourd’hui de la dégradation de notre biosphère.

Or, comme on le répète après Camus, mal nommer les maux dont nous souffrons ne peut que les aggraver ; ce livre est donc d’abord un effort de définition, de mise en perspective historique aussi, et sa démonstration est très éclairante, implacable dans sa limpidité : essayons de l’entendre sans trop la simplifier ni la trahir.

Qu’est-ce qui oblige, voire empêche les hommes toujours tentés de diversement déborder ? Le sentiment d’enfreindre une valeur protégée, c’est-à-dire une valeur qui fait ma propre valeur ; de contribuer par ma faute à un affaiblissement du commun, ou du vivre ensemble. La valeur protégée fait clé de voûte, l’attaquer c’est ruiner tout un système de valeurs secondaires ou de cohérence. Or ces valeurs émergent progressivement à la conscience collective, elles cristallisent pour faire barrage à l’inacceptable. Au XVIII° siècle la liberté a joué ce rôle, contre les empiètements de la monarchie ; puis la dignité est apparue en pleine lumière, pour faire rempart aux traitements racistes et dégradants infligés par le Troisième Reich, mais aussi aux enfants exploités par le capitalisme, ou aux femmes toujours mises en tutelle… Les Juifs, les enfants, les femmes émergent comme différentes minorités, auparavant asservies mais toutes également sujets de droit. Nul ne songerait, chez nous, à réclamer le retour de l’esclavage (qui ne faisait pas problème pour Napoléon), l’égale dignité des personnes est devenue une valeur protégée, qui interdit clairement et définitivement, sous peine de scandale, tout retour en arrière. Cette dignité, par sa simple formulation, protège contre toute une cascade de violations qui, sans elle, redeviendraient chose courante.

Or, « on ne peut porter atteinte à une valeur qu’au nom d’une autre valeur ». Et tant que cette valeur n’est pas nommée, clairement distinguée, il demeure un peu vain de s’en réclamer. Cette valeur nouvelle, émergente, c’est habitabilité, qui une fois posée et clairement définie fait accepter des normes, donc des sacrifices, et permet au juge de trancher. Le Principe Habitabilité (comme Jonas disait le Principe Responsabilité), une fois nommé, donne au droit de l’environnement ce que la dignité a donné au droit des personnes, une boussole, une étiquette pour ce qui mérite d’être protégé. Tant que cette valeur cardinale ne sera pas reconnue et consacrée comme telle, les atteintes à l’environnement se perpétueront à coups d’autorisations, de dérogations, de compensations financières (le permis de polluer) ou de petits arrangements… 

Sous-jacente à la dignité, l’enquête révèle la présence de l’habitabilité ; sur une terre devenue inhabitable, aucune vie digne en effet ne peut se soutenir. Mais le choix du mot est capital, la valeur qu’on érige à ce poste doit concerner intimement chacun. On ne se mobilise pas pour la biodiversité, nous n’en faisons pas intrinsèquement partie ; environnement de même risque de me demeurer étranger ; le verbe habiter en revanche fait immédiatement sens, chacun le comprend et le vit. « Il nous faut un mot qui nomme une interdépendance plutôt qu’un décor, un processus actif plutôt qu’un stock, une condition d’existence plutôt qu’un dehors à administrer. (…) Un mot qui nomme la dépendance fondatrice, viscérale et intime de vivre sur Terre – mise en danger par l’économie de l’illimité ».

Le développement sur la vie rouge/la vie verte met cette interdépendance en pleine lumière : le sang chargé d’oxygène qui circule dans nos veines est rouge ; verte la chlorophylle qui capte la lumière et irrigue les végétaux. Or ce que nous inspirons a été expiré par de la vie verte, par un tissu vivant, au travail depuis des millénaires, immense autant que fragile. Respirer (vivre) c’est prendre ce don ; ne devrions-nous pas songer à le rendre ? Les convivialistes, dans le fil de l’Essai sur le don de Marcel Mauss, insistent sur cette paronomase, prendre/rendre. Mais ce don de la vie émerge aussi bien de l’activité inlassable de millions de bactéries, vers, champignons, insectes…, qui régénèrent, fertilisent, stabilisent en permanence nos milieux – pendant combien de temps encore ? Ces équilibres sont fragiles, ils changent et peuvent s’effondrer sous nos yeux. Nous nous croyons les seuls bâtisseurs du vivant, alors que notre vie dépend de la foule innombrable d’autres bâtisseurs !

« La vie » travaille sans relâche à rendre le monde habitable par la vie – par le tissage et l’entre-croisement des autres formes de vie. Or cette biodiversité n’est pas une abstraction comptable : l’attaquer, c’est réduire nos propres chances d’accéder à la vie. Les auteurs insistent à ce sujet sur la différence entre vivre et survivre, entre habiter et vivoter ; ils mettent en évidence une conception affirmative de la vie (reprise de Canguilhem ou aujourd’hui de François Jullien) selon laquelle vivre c’est rouvrir des possibles, imaginer, créer son milieu au lieu de le subir. Tout ce que résume l’idée d’une vie prospère (et pas seulement défensive) que ce grand petit livre contribue à mieux définir. Car la vraie vie est créatrice, elle explore, elle œuvre et elle ouvre.

L’habitabilité ici promue et définie est une valeur foncièrement relationnelle ; cette valeur protégée ne peut qu’être partagée, comme l’égalité et sous peine de se nier. Et le pouvoir de nommer s’avère décisif : « Le XVIII° siècle a nommé l’arbitraire et lui a opposé la liberté. Le XIX° a nommé les privilèges et lui a opposé l’égalité. Le XX° siècle a nommé l’inhumain et lui a opposé la dignité. Notre siècle nomme la destruction du tissu du vivant qui rend le monde habitable – et doit lui opposer l’habitabilité ».

Ce livre nous donne un concept, il nous fait une offre de droit. Marcel Mauss, encore. Combien de ses lecteurs seront à la hauteur de ce don, combien auront à cœur de rendre ? La tâche s’annonce immense, dans la mesure où notre droit lui-même n’est pas adapté à la protection d’un impensé juridique, la protection des conditions de la vie non-humaine. Un humanisme bien compris, ici redéfini, passe désormais par la défense de ces extériorités.

Le dernier mot est saisissant, il cite la phrase inaugurale de la Déclaration des droits de l’homme : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Demeurent : ce verbe visait ici le temps ; mais que dire de l’espace, soit des conditions mêmes de cette demeure qui soutient, qui fonde cette liberté comme cette égalité ? Il aura fallu deux bons siècles pour que la question émerge dans son urgence, dans son évidence : pour qu’on ajoute mentalement habitabilité aux trois mots sacrés, mais un peu hors sol, inscrits aux frontons de notre République.                       

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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