« Habitabilité »

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Baptiste Morizot et Laurent Neyret , Liberté, Dignité, Habitabilité, Donner au siècle la valeur qui lui manque, Tract Gallimard avril 2026.

Voici un livre qui devrait produire quelques effets, si l’époque n’est pas aussi décourageante qu’il y paraît ; si quelques signaux faiblesdemeurent l’indice, peut-être, d’une prise de conscience et d’un tournant décisif. J’en achève la lecture avec le sentiment, pour ma part, d’une synthèse et d’une mise au point magistrales sur ce que c’est que vivre, et donc habiter, dans la mouvance (dirai-je très subjectivement) de ce que m’apportent de si précieux les livres de Bruno Latour, d’Edgar Morin, mais aussi de François Jullien ou de mes échanges avec les convivialistes… 

J’ai déjà examiné ici l’ouvrage important de Baptiste Morizot, Manières d’être vivant (Actes-sud 2020) ; son alliance, pour le présent livre, avec le juriste Laurent Neyret s’annonce particulièrement féconde, en opérant un tressage rigoureux, étroit, entre les ressources du droit et le constat, hélas très noir, qu’on peut dresser aujourd’hui de la dégradation de notre biosphère.

Or, comme on le répète après Camus, mal nommer les maux dont nous souffrons ne peut que les aggraver ; ce livre est donc d’abord un effort de définition, de mise en perspective historique aussi, et sa démonstration est très éclairante, implacable dans sa limpidité : essayons de l’entendre sans trop la simplifier ni la trahir.

Qu’est-ce qui oblige, voire empêche les hommes toujours tentés de diversement déborder ? Le sentiment d’enfreindre une valeur protégée, c’est-à-dire une valeur qui fait ma propre valeur ; de contribuer par ma faute à un affaiblissement du commun, ou du vivre ensemble. La valeur protégée fait clé de voûte, l’attaquer c’est ruiner tout un système de valeurs secondaires ou de cohérence. Or ces valeurs émergent progressivement à la conscience collective, elles cristallisent pour faire barrage à l’inacceptable. Au XVIII° siècle la liberté a joué ce rôle, contre les empiètements de la monarchie ; puis la dignité est apparue en pleine lumière, pour faire rempart aux traitements racistes et dégradants infligés par le Troisième Reich, mais aussi aux enfants exploités par le capitalisme, ou aux femmes toujours mises en tutelle… Les Juifs, les enfants, les femmes émergent comme différentes minorités, auparavant asservies mais toutes également sujets de droit. Nul ne songerait, chez nous, à réclamer le retour de l’esclavage (qui ne faisait pas problème pour Napoléon), l’égale dignité des personnes est devenue une valeur protégée, qui interdit clairement et définitivement, sous peine de scandale, tout retour en arrière. Cette dignité, par sa simple formulation, protège contre toute une cascade de violations qui, sans elle, redeviendraient chose courante.

Or, « on ne peut porter atteinte à une valeur qu’au nom d’une autre valeur ». Et tant que cette valeur n’est pas nommée, clairement distinguée, il demeure un peu vain de s’en réclamer. Cette valeur nouvelle, émergente, c’est habitabilité, qui une fois posée et clairement définie fait accepter des normes, donc des sacrifices, et permet au juge de trancher. Le Principe Habitabilité (comme Jonas disait le Principe Responsabilité), une fois nommé, donne au droit de l’environnement ce que la dignité a donné au droit des personnes, une boussole, une étiquette pour ce qui mérite d’être protégé. Tant que cette valeur cardinale ne sera pas reconnue et consacrée comme telle, les atteintes à l’environnement se perpétueront à coups d’autorisations, de dérogations, de compensations financières (le permis de polluer) ou de petits arrangements… 

Sous-jacente à la dignité, l’enquête révèle la présence de l’habitabilité ; sur une terre devenue inhabitable, aucune vie digne en effet ne peut se soutenir. Mais le choix du mot est capital, la valeur qu’on érige à ce poste doit concerner intimement chacun. On ne se mobilise pas pour la biodiversité, nous n’en faisons pas intrinsèquement partie ; environnement de même risque de me demeurer étranger ; le verbe habiter en revanche fait immédiatement sens, chacun le comprend et le vit. « Il nous faut un mot qui nomme une interdépendance plutôt qu’un décor, un processus actif plutôt qu’un stock, une condition d’existence plutôt qu’un dehors à administrer. (…) Un mot qui nomme la dépendance fondatrice, viscérale et intime de vivre sur Terre – mise en danger par l’économie de l’illimité ».

Le développement sur la vie rouge/la vie verte met cette interdépendance en pleine lumière : le sang chargé d’oxygène qui circule dans nos veines est rouge ; verte la chlorophylle qui capte la lumière et irrigue les végétaux. Or ce que nous inspirons a été expiré par de la vie verte, par un tissu vivant, au travail depuis des millénaires, immense autant que fragile. Respirer (vivre) c’est prendre ce don ; ne devrions-nous pas songer à le rendre ? Les convivialistes, dans le fil de l’Essai sur le don de Marcel Mauss, insistent sur cette paronomase, prendre/rendre. Mais ce don de la vie émerge aussi bien de l’activité inlassable de millions de bactéries, vers, champignons, insectes…, qui régénèrent, fertilisent, stabilisent en permanence nos milieux – pendant combien de temps encore ? Ces équilibres sont fragiles, ils changent et peuvent s’effondrer sous nos yeux. Nous nous croyons les seuls bâtisseurs du vivant, alors que notre vie dépend de la foule innombrable d’autres bâtisseurs !

« La vie » travaille sans relâche à rendre le monde habitable par la vie – par le tissage et l’entre-croisement des autres formes de vie. Or cette biodiversité n’est pas une abstraction comptable : l’attaquer, c’est réduire nos propres chances d’accéder à la vie. Les auteurs insistent à ce sujet sur la différence entre vivre et survivre, entre habiter et vivoter ; ils mettent en évidence une conception affirmative de la vie (reprise de Canguilhem ou aujourd’hui de François Jullien) selon laquelle vivre c’est rouvrir des possibles, imaginer, créer son milieu au lieu de le subir. Tout ce que résume l’idée d’une vie prospère (et pas seulement défensive) que ce grand petit livre contribue à mieux définir. Car la vraie vie est créatrice, elle explore, elle œuvre et elle ouvre.

L’habitabilité ici promue et définie est une valeur foncièrement relationnelle ; cette valeur protégée ne peut qu’être partagée, comme l’égalité et sous peine de se nier. Et le pouvoir de nommer s’avère décisif : « Le XVIII° siècle a nommé l’arbitraire et lui a opposé la liberté. Le XIX° a nommé les privilèges et lui a opposé l’égalité. Le XX° siècle a nommé l’inhumain et lui a opposé la dignité. Notre siècle nomme la destruction du tissu du vivant qui rend le monde habitable – et doit lui opposer l’habitabilité ».

Ce livre nous donne un concept, il nous fait une offre de droit. Marcel Mauss, encore. Combien de ses lecteurs seront à la hauteur de ce don, combien auront à cœur de rendre ? La tâche s’annonce immense, dans la mesure où notre droit lui-même n’est pas adapté à la protection d’un impensé juridique, la protection des conditions de la vie non-humaine. Un humanisme bien compris, ici redéfini, passe désormais par la défense de ces extériorités.

Le dernier mot est saisissant, il cite la phrase inaugurale de la Déclaration des droits de l’homme : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Demeurent : ce verbe visait ici le temps ; mais que dire de l’espace, soit des conditions mêmes de cette demeure qui soutient, qui fonde cette liberté comme cette égalité ? Il aura fallu deux bons siècles pour que la question émerge dans son urgence, dans son évidence : pour qu’on ajoute mentalement habitabilité aux trois mots sacrés, mais un peu hors sol, inscrits aux frontons de notre République.                       

12 réponses à « « Habitabilité » »

  1. Avatar de Roxane
    Roxane

    Cher Daniel « L’homme habite en poète » et vous connaissez la citation sur laquelle, il ne messied pas de revenir, si elle doit s’inscrire dans la valeur cardinale recherchée par vos deux amis convivialistes.
    Le droit de rêver n’est pas indissociable, sans doute, du droit de la terre, de l’environnement, comme ils disent !
    Dix ans sur les bancs des universités et les bureaux des ministères pour faire un livre et poser la question.
    Enfin bon, mieux vaut tard que jamais, palsambleu ! Surtout avant les élections présidentielles où il est de bon aloi
    d’entrer dans la bataille, cher maître…
    Que savent-ils des paysans, des paysages et des pays, ces braves gars bardés de diplômes qui ne connaissent rien ou pas grand-chose de l’état de paysan qui n’est pas un métier, aimait à dire G.Pompidou ? Quand on est biberonné aux « idiotismes de métier » (l’expression est l’auteur de « Où de vivants piliers », page 58), comment peut-on parler de droit et de devoir avec les gens de la terre qui ont l’humus dans le sang ?
    Et pourtant, il faudra bien, un jour, couleur d’orange peut-être, apaiser, réconcilier, se comprendre et travailler ensemble.
    Oui, mais comment, par quel miracle, mon bon seigneur ?
    En publiant encore et encore des livres qui seront lus par papy et mamie, les copains et les copines pour finir tristement dans le Léthé, après un passage à la télé ?
    Alors, que faire ? Mon correspondant Marcel Jullian aimait les paysans mais pas les mecs et encensait le verbe faire.
    Un jour, chez l’habitant, Régis Debray, les mains dans le dos, sans mot dire, sur une plate-forme à fumier, observait l’herbe verdoyer dans la prairie.
    Dans un Tract, il écrivait cette année-là :
     » De quoi espérer voir renaître, en quelque lieu de mémoire, dans un coin de l’astre errant, ne désespérons pas, une fête de la rose, moins fallacieuse et plus durable que celle que que nous ont fait miroiter tant de songes et d’orgueils évanouis ».
    En bon médiologue, cher Daniel, dites à vos deux amis, si vous les voyez, d’aller faire un tour du côté du terreau et de l’horticulteur.
    Histoire de mettre la main à la pâte pour arracher les mauvaises herbes.
    Un beau prélude en perspective…

    Roxane

  2. Avatar de Jfr
    Jfr

    Merci Roxane de cette belle ode aux paysans et à la Nature. Comme François le champi, j’aime à me souvenir que je suis né dans les champs. Ceux des blés moissonnés que chante Charles Peguy et les champignons qu’il nous faut ramasser. Pas un parisiens qui ne file dans les bois, chaque WE, l’été venu, pas un bourgeois qui ne rêve de sa maison de campagne. Pour Heidegger, l’homme est moins un spectateur du monde qu’un habitant du monde. Cette idée rejoint la question de l’habitabilité : habiter n’est pas seulement occuper un espace, c’est déployer une manière d’exister (Um-Welt). D’où la formule célèbre de Heidegger dans « Bâtir, habiter, penser » (Bauen, Wohnen, Denken, 1951) : l’homme est avant tout celui qui habite la Terre. Pour Heidegger « Le trait fondamental de l’être est l’habitation. L’homme n’est pas seulement un sujet qui pense, mais un être qui séjourne sur la Terre, qui reçoit un monde et s’efforce d’y demeurer. C’est ce que nous dit l’étymologie allemande du verbe bauen (« bâtir »). Ce mot signifiait autrefois « demeurer », « séjourner », « prendre soin ». Ainsi, bâtir n’est pas d’abord construire des murs ; bâtir consiste à rendre possible l’habitation. L’homme bâtit parce qu’il habite ; il n’habite pas parce qu’il bâtit. Wohnen remonte aux anciennes racines germaniques. wohnen (habiter) est apparenté à des mots signifiant :
    * demeurer ;
    * séjourner ;
    * être en paix ;
    * rester auprès de quelque chose.
    Habiter, c’est donc moins occuper un lieu que prendre soin d’un lieu et y demeurer paisiblement. « La manière dont tu es et dont je suis, la manière dont nous autres hommes sommes sur la Terre, c’est l’habitation. » écrit Heidegger dans son texte..Autrement dit, l’habitation n’est pas une activité parmi d’autres ; elle est la forme même de l’existence humaine…. L’IA vous raconte tout ça très bien même si vous n’êtes pas germanist… l’IA permet d’obtenir facilement son bac..

  3. Avatar de Aurore
    Aurore

    Bonjour !

    Quel bon heur (en deux mots) pour dire une chance, celle de pouvoir échanger avec d’autres, que je considère comme

    des accoucheurs de sens ! D’autres ? Vous, le maître de cérémonie et vous, les commentateurs du prêche de notre pensif randonneur.

    J-F, vous me faites ressouvenir un lieu, un pont de mon enfance dont je retrouve l’avenance. Mais comment dire ?

    Comment traduire tel mot, cette évidence d’aménité, ce temps qui revient ? Comme je comprends votre référence proustienne à François le Champi !

    Habiter. Bien sûr, la Lettre de 1947 où « l’homme est le voisin de l’Être » et « l’homme habite dans la proximité du Dieu »

    Et cette proximité apprivoisée, c’est le site, la lumière qui brille en ce site, la beauté.

    Mais là, je ne vous dis rien, je ne fais que citer comme un rosalbin celui qui s’en est allé quelques jours avant la parution d’un projet français, écrit pour le peuple, qui en appelle à la délivrance de l’Être et du tracé du destin de l’espèce.

    Mais qu’en disaient-ils, de cette perception spiritualiste, nos professeurs de classes secondaires à l’époque, chers amis ?

    Une rareté s’est exprimée et j’ai conservé quelques traces laissées sur le sable de la plage abandonnée du temps.

    Je sais, plus d’un va montrer du doigt « la moustache de Martin Heidegger » pour en faire l’anagramme que vous savez.

    Reste quand même quelque chose que l’IA, cher J-F, ne peut comprendre.

    Quid de ce quelque chose et notre moi? On aimerait en faire une chanson.

    On attend le chant « consolateur et dépaysant » a cappella de la princesse des langues du haut de sa tour.

    Aurore la caissière

  4. Avatar de Jfr
    Jfr

    La question développée dans ce texte mérite en effet réflexion. « Il nous faut un mot qui nomme une interdépendance plutôt qu’un décor, un processus actif plutôt qu’un stock, une condition d’existence plutôt qu’un dehors à administrer. (…) Un mot qui nomme la dépendance fondatrice, viscérale et intime de vivre sur Terre – mise en danger par l’économie de l’illimité ».
    « L’habitabilité », ici promue et définie, est une valeur foncièrement relationnelle ; cette valeur protégée ne peut qu’être partagée, comme l’égalité et sous peine de se nier. Et le pouvoir de nommer s’avère décisif : « Le XVIII° siècle a nommé l’arbitraire et lui a opposé la liberté. Le XIX° a nommé les privilèges et lui a opposé l’égalité. Le XX° siècle a nommé l’inhumain et lui a opposé la dignité. Notre siècle nomme la destruction du tissu du vivant qui rend le monde habitable – et doit lui opposer l’habitabilité ». Le mot est en effet important et mérite la poursuite d’un travail de réflexion. On peut suivre grâce à l’IA le développement qu’Heidegger à poursuivi sur ce thème à l’époque où il rendait visite à Lacan en France. Rencontre décisive pour le psychanalyste dans sa réflexion sur l’etre-là. Dans « Bâtir Habiter Penser » en 1951, Heidegger écrit ceci:. « Die Weise, wie du bist und ich bin, die Art, nach der air Menschen auf der Erde sind, ist das, das Wohnen. ». « La manière dont toi et moi sommes, la façon selon laquelle nous sommes des hommes sur la terre, c’est le Buan, c’est-à-dire l’habiter. » (Buan est un ancien terme germanique auquel Heidegger se réfère pour retrouver le sens originaire de bauen.) Heidegger développe cette idée dans trois textes :
    1. Essais et conférences, particulièrement « Bâtir, habiter, penser » (Bauen Wohnen Denken, 1951).
    2. Poétiquement l’homme habite (dichterisch wohnet der Mensch). Heidegger commente un vers de Friedrich Hölderlin : « Voll Verdienst, doch dichterisch wohnet der Mensch auf dieser Erde » « Pleins de mérite, mais poétiquement les hommes habitent cette terre. ».
    3. Chemins qui ne mènent nulle part et les textes tardifs sur le Geviert (Quadriparti). On y trouve le développement de la Terre (Erde), du Ciel (Himmel), des Divins (Göttlichen) et des Mortels (Sterblichen). Dans « Bâtir, habiter, penser », Heidegger écrit :« Wohnen, zum Frieden gebracht, heißt: bleiben im Gehege, das Freie schonen. » André Préau traduit : « Habiter, être amené à la paix, signifie : demeurer dans ce qui nous est propre, préserver ce qui est libre. » Le mot décisif ici est schonen : ménager, préserver, prendre soin.
    Pour Heidegger, habiter n’est pas d’abord occuper un espace mais prendre soin de ce qui est, laisser les choses être ce qu’elles sont. C’est pourquoi certains commentateurs rapprochent cette pensée de la notion grecque de physis, tandis que d’autres y voient une anticipation des préoccupations écologiques contemporaines. Un détail intéressant pour nos réflexions sur l’« habitabilité » : Heidegger n’utilise pratiquement jamais le substantif Habitabilité (Bewohnbarkeit). Ce qui l’intéresse n’est pas qu’un lieu soit techniquement habitable, mais que l’homme sache encore habiter (wohnen) au sens existentiel et ontologique du terme. C’est précisément cette distinction qui fait l’originalité du texte. Voila qui peut permettre de continuer le débat…

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Merci cher JF de ces utiles précisions ! Mais je n’ai pas mentionné Heidegger dans mon compte-rendu du Tract, je n’aime pas ce philosophe, incantatoire et (à mon avis) assez fumeux… Morizot et Neyret me paraissent autrement instructifs, et rigoureux…

  5. Avatar de Jfr
    Jfr

    Aragon n’a pas du lire Heidegger trop nazi. il existe pour l’IA un point de rencontre intéressant entre les deux, : lorsque Heidegger écrit que « l’homme habite poétiquement la terre » (…dichterisch wohnet der Mensch…), à partir d’un vers de Hölderlin, et lorsqu’Aragon réfléchit à la poésie comme demeure humaine dans Le Fou d’Elsa ou dans les derniers poèmes, ils se rapprochent par certains thèmes, mais sans emprunt direct identifiable.. ( dixit la mémoire universelle)…

    1. Avatar de Alicien
      Alicien

      Bonjour à tous !

      « Habitabilité » comme on dit « convivialité » où la question politique centrale n’est plus seulement : « Quels sont nos droits ? » Elle devient aussi : « Comment préserver les conditions écologiques qui rendent l’exercice de ces droits possible ? »

      Cette idée s’inscrit dans un courant plus large de la pensée écologique contemporaine, auquel participent aussi des auteurs comme Bruno Latour, Donna Haraway ou Timothy Morton, qui cherchent à repenser la place des humains au sein du vivant plutôt qu’au-dessus de lui.

      Ce sont là des mots d’intellectuels assis qui, soit dit en passant, nous parlent des libertés acquises par la révolution mais occultent le massacre vendéen qui a fait des milliers de morts.

      Leur démarche n’est pas inutile sans doute mais quelle est son efficience ? À la base, les gens qui dans leur grande majotité ne les lisent pas ou si peu émettent quelques réserves de bon sens à leur endroit.

      « On est bien d’accord pour faire quelque chose « pour la planète », mais vous pourriez peut-être nous montrer le chemin, braves gens honnêtes »

      Quand on n’a pas beaucoup d’argent, on ne prend pas l’avion pour aller au diable vauvert se dorer la pilule au soleil des tropiques. On n’achète pas de 4 x 4 ni camping-car pour vivre une retraite dorée dans un autre pays où la vie est moins cher qu’en France. On ne pollue pas ou si peu…Que les nantis des villes fassent la morale au petit peuple, c’est quand même malvenu ! Ce sont les comportements à l’échelle individuelle qui doivent changer pour inventer un autre rapport à la terre au delà des causeries de plateaux destinées à vendre des livres.

      Le paysan sacrifié à l’autel du progrès et se pose nécessairement le problème de la question technique.

      Au début des années septante, F de Closets parlait d’illusions technique et idéologique.

      N’avoir qu’une chemise et le bonheur en plus…Oui pourquoi pas mais c’est quoi le bonheur dans un monde complètement dominé par les écrans et la culture des intellectuels des villes qui n’ont oncques planté un chou de leur vie.

      Cher J-F, de ce jardin imparfait de l’homme en fut-il question en mil neuf cent cinquante-cinq, lorsque Jacques Lacan, qui s’était rendu à Fribourg quelques mois plus tôt, reçoit M.Heidegger dans sa gentilhommière de Guitrancourt ?

      Que dire de ce refus du public à aller au « fond des choses », dont il est question dans « L’être et le temps » ? Comment élever la foule sentimentale, l’inviter au retrait, à l’écart, au détachement pour se retrouver , sans jeter sur elle un regard oblique?

      Avec les mots d’un chanteur à millions qui fait « d’la politique » dans son beau quartier parisien ?

      Peut-être mais ça ne suffit pas, palsambleu !

      Commentant dans son cours deux hymnes tardifs de Hölderlin, Martin Heidegger cite un aphorisme du « poète de la poésie » :

       » C’est avec des chants que les peuples descendent du ciel de leur enfance pour entrer dans la vie active, au pays de la culture. C’est avec des chants qu’ils s’en retournent à la vie originelle ».

      Quel professeur aux champs va nous donner le la, s’il est là ?

      Alicien

    2. Avatar de M
      M

      De grâce, cher Monsieur JFR, laissez dormir votre chat artificiel et revenons à nous !

      Monsieur notre Maître trouve « fumeux » l’auteur de « L’être et le temps » que Valéry Giscard d’Estaing a dû lire avant d’écrire « Démocratie française ». Il faudrait demander à son biographe, M.Philippe Ratte, ce qu’il en pense.

      Un auteur que j’ai rencontré, un jour, en Sorbonne et un autre jour au salon de l’agriculture, page 190 de la revue « Médium » n° 14, cite Martin Heidegger en précisant entre parenthèses : (Heidegger, penseur que l’on devine sulfureux dans les parages de Médium)

      On peut comprendre le randonneur pensif peu enclin à caresser « La moustache de Martin Heidegger » dont l’anagramme révèle un « homme de langage, artiste du Reich ». On comprend moins, à cette heure, certains élus de l’hémicycle bourbonien dont l’attitude nous rappelle l’affreux temps des folies abominables d’un parti national-socialiste, en notre vieille Europe.

      Brisons là.

      Quant au rapprochement entre les deux hommes Aragon – Heidegger, dans le sentiment océanique de la mémoire universelle, on aimerait citer un proverbe russe, que Mme Anetchka doit bien connaître, à savoir :

      « En la langue gît la mort ou la vie »

      Que vive ce blogue avec ses esprits libres ! Et que les langues se délient…

      M

      1. Avatar de Daniel Bougnoux
        Daniel Bougnoux

        Sidérante anagramme cher M., où allez-vous chercher tout ça ???

  6. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Ce terme nouveau à la sonorité abstraite abrite en fait des conceptions anciennes, qui n’avaient pas toujours les mots pour le dire…Et ce passionnant blogue avec les réactions qu’il suscite m’entraînent vers deux chemins différents, mais reliés à la littérature, au versant sensible, plus qu’à la conceptualisation.,,

    En lisant JFR, et le lien étymologique entre habiter et paix, il m’est revenu le terme de Pokoï, issu du russe « tranquille », « quiétude ». En liaison avec l’univers de l’écrivain, celui surtout qui doit écrire dans la tourmente. Mis en lumière tout au long du livre de Maïa Hruska (Dix versions de Kafka), il renvoie vers cette conscience que contre vents et marées, l’écrivain se taille son « seul espace habitable » (p. 66), « lieu psychique qui devient dissidence dans un milieu hostile »
    (p.130), tel un « substitut de territoire » pour celui qui est arraché à sa terre », ou un « périmètre de quiétude » (p. 76 -77), ou encore une « cellule élémentaire du soi » (p. 139). Nabokov entre autres y fait souvent allusion, et Celan pour sa part le nomme « méridien »…C’est à la fois la langue spécifique que se forge l’écrivain au sein de la langue commune et partagée, et le lieu, le port d’attache dans lequel il s’ancre. Pour Kafka, le pokoï, c’est Prague, pour Schulz c’est sa bourgade de Drohobycz, pour Borges, c’est Buenos Aires, « ruche et province ». Car ni l’écrivain ni le traducteur « ne travaille en apesanteur « , il écrit au sein d’un pokoï encombré d’une vie qui ancre ses mots (…) dans un corps, dans une époque, dans un papier peint » (p. 139).

    Pour l’habitabilité plus large, des hommes sur notre planète bleue, « bleue comme une orange », même si des penseurs précurseurs ont pu nous frapper comme Rousseau
    (Je préfère Les Rêveries du promeneur solitaire à tout autre écrit), Thoreau (Walden ou La Vie dans les Bois) ou même Edgar Morin et sa « Terre-Patrie », sans parler de Gandhi et son concept de swadeshi « autosuffisance locale », mon attirance va de loin vers les écrivains, les romanciers visionnaires ou les mystiques.

    François d’Assise il y a 7-8 siècles, à sa manière poétique et mystique, célébrait en italien la fraternité universelle entre le soleil, la lune, l’eau et les animaux dans son Cantique des créatures.

    Arthur Rimbaud quelques siècles plus tard, de façon prémonitoire, célébrait la Nature comme « Divine-Mère », dans ses poèmes Soleil et Chair, ou Aube (Illuminations), appelant en quelque sorte à protéger la biosphère, en termes du présent.

    Aldous Huxley, dans son style visionnaire, nous mettait en garde contre le dieu techno, et contre la déconnexion de l’humain et de la nature.
    Et à la même époque, sur le même territoire, par un souffle poétique, c’était D.H Lawrence qui, dans la 2e version de L’Amant de Lady Chatterlay, L’Homme des bois, faisait de la nature le personnage principal. Le domaine de Wrzgby, campagne anglaise, jadis idyllique, devenue une sorte de « dépaysage » décrépissant sous l’exploration minière, qui dénature les âmes et les corps. Au delà de l’incarnation de ces deux personnages antagonistes que sont Mellors et Clifford.

    Même écho prémonitoire du côté Est, avec Ivan Tourgueniev, à la même époque, avec la nature Russe comme personnage et âme collective. Les paysans en leurs paysages ne font qu’un (pour aller dans le sens d’Aurore et de Roxane), qu’il s’agisse de forêts, de steppes ou de rivières. Comme dans les contes ancestraux, les paysages réagissent aux émotions des personnages : ici une tempête annonce un conflit, là un coucher de soleil consolateur suit une réconciliation. Comme dans le conte du Petit Poussin d’or ou la mer s’agite à mesure que la tension monte entre les protagonistes….

    Ces fresques sensorielles, tous ces matins du monde nous traversent autant (ou plus?) que les résumés de toutes les réunions du GIEC, donnent une voix à la nature et nous alertent dans notre humanité, pour qui y est sensible. Et ils sont à la disposition de millions de lecteurs…Sans grands concepts comme habitabilité, voire mots-épouvantails comme
    collapsologie, effondrisme, et sans statistiques ni horloge
    de notre effacement …

  7. Avatar de Jacques de l'abbaye
    Jacques de l’abbaye

    Bonjour dans la chaleur de l’été qui commence !

    Quel plaisir de lire ce commentaire érudit de Madame Anetchka, la douce et gentille maîtresse d’école de ce blogue !

    À sa façon de nous parler du conte, on comprend qu’elle en connaît un rayon sur sa morphologie, celle de Monsieur Propp qui analyse les matériaux du conte dans son ensemble.

    Et la sage femme de nous emmener dans sa pokoï où l’enfant qui nous habite fait corps avec nous.

    Je suis attiré par cet adytum où « l’écriture signe le questionnement ». Quatre mots pour un syntagme dont les lettres transposées font découvrir la formule : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre »

    Ici, tranquilles, dans la maison de la fée, nous n’avons pas à réciter la leçon de l’école surrationaliste sur la pensée essentielle de Messieurs Clifford et Juvet dans une optique symplectique, messires. On l’écoute tout simplement et comme les sept nains, on boit ses paroles.

    Je l’imagine, la belle de la cour des grands du Collège ouvrant un livre d’or, celui de Todtnauberg et lisant ces mots :

    « Dans le livre de la hutte avec un regard sur l’étoile de la fontaine, avec, au cœur, l’espoir d’une parole à venir »

    Signé Paul Celan.

    Madame Anetchka s’inscrit dans cette avenance.

    Merci à Monsieur Bougnoux, le grand chambrier du blogue, de travailler au tissage des liens en ce monde devenu stone. Un sacré métier où il faut s’agripper, et sur les cimes de ces « vaines montagnes » (titre d’un livre que m’a offert un jour, Mme Liliane Brion), on ne vainc qu’une fois !

    Bien à tous, à l’ombre des feuillages incertains.

    Jacques de l’abbaye

  8. Avatar de Dominique
    Dominique

    Bonjour !

    Il fait bon, dans une chambre, à l’abri de la chaleur, de relire ces commentaires qui nous donnent envie de partir avec la caissière – j’ai pas dit la caisse – pour marcher en compagnie de Thoreau sur les erres de la figure du dehors de Kenneth White.

    Oui mais…On ne vit pas que de bonnes idées et d’eau fraîche, il faut assurer la fin du mois, les amis !

    Tout le monde n’écrit pas son « journal », comme ce cher Henry David, et pas sûr que les temps qui courent soient propices au dépaysement et à la lecture attentive.

    Notre billettiste et ses commentateurs ne seraient pas enclins, je suppose, à discourir allègrement sur M.Heidegger que le commun des mortels ignore complètement, si l’un et l’autre avaient de sérieux problèmes de sous et seraient à découvert au 15 du mois.

    Quèsaco, les amis ?

    Je suis tenté de répondre par une citation d’Alejandro Jodorowsky :

    « L’alchimiste doit tenter l’impossible. La vérité n’est pas au bout du chemin : elle est la somme des actions réalisées pour l’obtenir »

    Oui, mais un alchimiste, aujourd’hui, c’est quoi, c’est qui, au juste ?

    Une part de nous sans doute qui ne fait pas de livres et qui s’en va à l’aventure, le nez au vent.

    Dans l’athanor du temps qui passe, qu’adviendra-t-il de cette poussière ? De cet espace laissé par le retrait de l’aura ?

    S’en aller de bon matin pour habiter quelque part…

    Dominique

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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