De Gaulle au cinéma

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Un film en deux épisodes, totalisant près de cinq heures d’écoute, De Gaulle L’âge de fer, suivi de De Gaulle « J’écris ton nom » ? L’affaire a semblé déraisonnable à plus d’un critique, et la sortie de cet opus n’a pas, voici quelques semaines, suscité beaucoup d’enthousiasme. Je ne m’y suis donc pas précipité. J’avais tort, je suis sorti subjugué de ces deux projections, au terme desquelles le public a d’ailleurs applaudi, chose assez rare. Cette gigantesque fresque conçue et réalisée par Antonin Baudry n’est pas un biopic, et s’il lui arrive de prendre quelques libertés avec l’histoire, qu’importe ! C’est l’Histoire qui est ici visée, la constitution d’une légende ; une péripétie capitale de notre XX° siècle qui vit la parole devenir acte, et une prophétie (que personne d’abord ne prenait au sérieux) se réaliser – à quel prix, par quelles voies ?

Au moment où notre pays se prépare pour une échéance électorale qui s’annonce riche en chicanes, et pauvre en grands desseins, qu’il est salubre, qu’il est salutaire de voir de Gaulle menhir dans la tempête se dresser, dans un isolement d’abord total, pour fixer un cap à l’évidence déraisonnable, mais qui à force de persuasion, de bluff, de séduction (très paradoxale) parvient à rallier, ou plutôt à tirer du néant une « France libre » d’abord inexistante ! Comme on aimerait que tous les étudiants de Sciences po, mais aussi ceux des proliférantes écoles de commerce, et bien sûr tous nos concitoyens qui s’affairent déjà autour des prochaines élections voient ces deux films, qui nous rappellent la force de la volonté, ou de l’esprit ; que la politique n’est pas un marché, que les moyens matériels n’y résument pas le rapport des forces, que cette force, en dernière analyse spirituelle, consiste à savoir quel appel lancer, et lequel suivre… 

Comme il est émouvant de voir les marins-pêcheurs de l’île de Sein débarquer les premiers à Londres, au lendemain du 18 juin, et Pleven qui venait de refuser son concours au général – ils n’étaient encore que trois à « représenter » dans son bureau la France libre – se raviser et rallier la naissante organisation. Emouvant pareillement de voir de Gaulle et Churchill d’abord croiser le fer, se toiser, puis dans le regard du Premier ministre une étincelle de reconnaissance – de quoi ? D’un alter ego qui, à l’heure où les premiers V2 tombent sur Londres, incarne une conviction aussi folle que la sienne, nous tiendrons, nous résisterons, aucune force matérielle ne nous fera plier. Les jeux de miroir entre les deux hommes (si différents par la taille !), les passes d’armes parfois très savoureuses, très enlevées, disent l’essentiel, le primat du verbe, et de la volonté. Mais aussi la conviction que cette guerre se joue sur un très large échiquier (l’empire français d’Afrique), et une très longue durée (qui amène de Gaulle à se réclamer de… Clovis !). 

L’incarnation est une question cruciale, par exemple quand, dans un moment d’exaspération contre l’encombrant parasite, Churchill lance à son hôte « Vous n’êtes pas la France ». Et que de Gaulle, imperturbable, persiste à refuser au gouvernement de Pétain toute légitimité, l’idée même de France s’avérant incompatible avec cette soumission, cet abaissement avilissant. Lui ne conçoit la France que résistante, arc-boutée contre les compromis. Habitée par un idéal, et non vautrée dans la défaite. 

Ces deux films sont donc un hymne à l’idéal qui doit ranimer les affaires humaines, au courage, ou à la hauteur de vue. Laconique, taiseux (au théâtre où l’on annonce le discours d’un homme remarquable, il n’occupe la scène que pour y faire au public le salut militaire), de Gaulle montre une économie de paroles qui renforce sa séduction : il ne bavarde pas, il ne galvaude ni ne gaspille les mots, son plus précieux capital. Et ces mots, peu à peu, entraînent et prennent corps (pas à tous les coups, pas devant Dakar). 

Extraordinaire séquence où de Gaulle débarquant en Afrique s’avance en silence à la rencontre du général Catroux (cinq étoiles), chacun se demande lequel va faire plier l’autre, jusqu’à l’instant, décisif, où le plus gradé change d’avis, a-t-il reconnu chez son visiteur un principe supérieur à leur hiérarchie, un appel ? Il lui fait le premier le salut militaire – repos !

Baudry montre assez magnifiquement, en regard, la conduite des soldats ainsi harangués, ou formés pour le feu : à Bir-Hakeim autour du général Koenig, comme ensuite autour de Leclerc, les hommes font décidément face avec un héroïsme spectaculaire ; les scènes de bataille, poignantes, très convaincantes, montrent des hommes inférieurs en nombre et en équipements désespérément tenir, et redonner ainsi à la France ses premières victoires. Mais le deuxième film insiste aussi sur ce que notre pays aurait pu devenir, selon les plans de son libérateur américain, et comment Roosevelt avait redessiné la carte de nos frontières, et fait imprimer d’avance notre future monnaie… Notre vassalisation était en marche si de Gaulle n’avait, avec son intransigeance coutumière, refusé les plans du vainqueur aussi dangereux pour notre indépendance que l’alignement vichyste. 

En parallèle, Baudry suit aussi la si attachante figure d’un jeune étudiant dont l’histoire avait à peine retenu le nom, Fernand Bonnier de la Chapelle, qui en assassinant à Alger l’amiral Darlan, implanté par Vichy mais approché par les Américains, renverse inopinément le cours de l’histoire. D’une façon générale, ces films montrent à quel point cette histoire n’était pas écrite, mais dépendait pour son développement de hasards, de rencontres, de bifurcations… Ils nous montrent la solitude du général, nu dans son bain, ou quêtant l’appui d’un prêtre au confessionnal, y cherchant une confirmation divine puisque Dieu, comme résumera Churchill, « protège les petits enfants et les fous » – car qui d’autre, sinon, veillerait sur eux ? Mais cette veille ou ce secours peuvent aussi prendre la forme d’une petite chanson, que Churchill chantonne à de Gaulle et qui scelle leur entente. Discrètement, par petites touches, ces films retracent ainsi les chemins de la connivence, de la confiance et au fond de la Foi. Par quelle alchimie l’appel du 18 juin fonctionna comme prophétie auto-réalisatrice.

Le tout-dernier plan nous montre Churchill et de Gaulle, réunis à l’Arc de triomphe, s’éloigner de la flamme qui vient en superposition faire danser et consumer leurs corps – merveilleuse métaphore d’une union qui opéra tant de choses, et se révéla plus que toute autre ardente ! 

J’ai repris, à l’occasion de cette actualité, le beau livre de Régis Debray À demain de Gaulle (Gallimard 1990), qui examine l’inconscient religieux au travail dans l’Histoire, son rappel à l’ordre mystique. C’est ce que j’ai ressenti devant ces films, et autour de moi il me semble un plus large public.

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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