Après un mois d’absence, nous étions en Bretagne nord, pédalants à la rencontre de paysages assez fabuleux, le Randonneur reprend son cours – par où re-commencer ? En nous plaçant dans le sillage d’un livre foisonnant dont j’achève la lecture, La Question pascalienne de mon ami François Galichet (éditions Odile Jacob). Ce livre attirera-t-il beaucoup de lecteurs ? Je les lui souhaite, mais son titre n’est guère engageant, pas plus que le portrait placé en couverture. Or il aura été pour moi le livre de l’été, et j’aimerais saluer chez François, à partir d’une question en effet aussi familière que capitale, l’enchaînement des idées qui progressent en étoiles, qui marcotent, et tissent un filet de pensées bien dignes de nous retenir.
Il s’agit donc, comme souvent en philosophie, de faire droit à un étonnement que chacun a dû un jour ou l’autre se formuler, et qu’a résumé Blaise Pascal, « Pourquoi suis-je ici plutôt que là, à présent plutôt que lors ? Qui m’y a mis ? » La lecture de ce livre fait rebondir cette question de mille façons, à travers des romans, des films ici cités fort à propos, et les philosophes bien sûr qui n’ont pu que la reprendre ; c’est la question capitale de mon incarnation, celle qui ouvre par exemple Théâtre/roman d’Aragon (1974), « Et si j’avais été je ne sais pas qu’importe mais pas ce que je suis Si j’avais pris le chemin des autres (…) ». Cette interrogation hante l’art du roman, et bien sûr de tout théâtre (celui de Marivaux particulièrement, riche en permutations de genres et de conditions, examiné ici par François) ; la crise d’identité dramatisée par cette ouverture est récurrente sous la plume d’un auteur qui fut d’abord un enfant né sous X.
FG analyse au passage un film que j’ai chroniqué ici même en en faisant l’éloge, mais en ratant le vif de sa problématique, En Fanfare où nous voyons deux frères Thibaut et Jimmy issus de la même mère mais placés dans deux familles d’accueil bien différentes ; à la suite de quoi Thibaut est devenu un chef d’orchestre en vue, et Jimmy un banal cuisinier amateur d’Aznavour, de Dalida et de fanfares. Le choc de leur rencontre se colore donc pour le second d’un terrible sentiment d’injustice ou de frustration, pourquoi le destin de deux nourrissons d’abord semblables a-t-il abouti à une telle bifurcation, à qui s’en prendre, qui les a mis là ? Le vertige (pascalien) n’est pas seulement existentiel, le film met en scène un scandale moral, une indignation légitime que seules la maladie et la mort imminente de Thibaut parviennent, in extremis, à « réparer ».
Abyssale, inexpugnable rumination de ma radicale contingence ! Que redouble aussitôt l’évidence de ma nécessité : cet assemblage de molécules, de traits physiques mais aussi de pensées, de mémoire, de goûts, de projets ou d’éléments de langage qui me résument, que j’appelle moi et qui font mon ineffable singularité, ne cesse à partir des hasards qui me façonnent de fabriquer des normes et de refaire le monde (des autres) à mon image ; je ne peux penser autrement que celui que je suis, je ne peux qu’imposer au monde entier les lois (si contingentes) qui constituent mon monde propre…
Ma mort (inéluctable) combinera donc deux évidences dans cette impossible contradiction : le monde extérieur ne sera guère affecté par la disparition de l’infime particule que je suis à l’échelle du cosmos, mais à mon échelle (ou à celle de mes proches) c’est bel et bien la fin d’un monde, et pour moi de tout monde, qui interviendra. Sans retour possible. Tel est aussi le sens du titre sous lequel Derrida a recueilli ses nécrologies, À chaque fois la fin du monde.
Il faut donc, examinant la question de savoir ce que c’est qu’être soi, ou un soi, combiner cette double évidence d’une radicale contingence mêlée à une non moins radicale nécessité. Pourquoi ces cheveux noirs et ce grand corps, « pourquoi ici plutôt que là, à présent plutôt que lors ? ». Mais aussi comment ne pas persévérer dans mon être, comment ne pas l’imposer au monde, aux autres et à tout l’univers, comment les percevoir autrement qu’à travers mes propres lunettes ? François consacre des pages éclairantes au prophète, élu d’entre les hommes mais inquiet et tremblant de sa propre contingence ; il aurait pu ajouter que tout soi est à soi-même un prophète, que nous accomplissons lui et moi autant de prophéties auto-réalisatrices (et notamment, examiné dans mon dernier billet, le cas du général de Gaulle, exemple éminent de self-fulfilling prophecy).
La question pascalienne s’aiguise quand on passe d’un âge théologique à l’âge démocratique ; sous l’ancien régime, l’inégalité peu franchissable des conditions pouvait nourrir une certaine autosatisfaction, un prélât, un aristocrate à la longue lignée, un capitaine d’industrie ou un roi pensaien sans trop d’états d’âme qu’ils méritaient de toute éternité cet emploi où Dieu les avait placés ; la démocratie en revanche, qui nivelle en droit nos différentes conditions, ne peut qu’aviver le questionnement, pourquoi moi ici (et non là) ?
Un autre facteur, plus récent, s’y ajoute : les biotechnologies, les neurosciences, l’intelligence artificielle permettent aujourd’hui mille types de greffes ou de prothèses capables de changer en profondeur l’individu en modifiant son visage, son sexe ou son genre dans des proportions impensables à l’âge de Pascal. Comme chante plaisamment Boby Lapointe, « Dans une clinique d’Angers / On opère sans danger / Paraît qu’on peut tout changer / Excepté ce qu’on n’peut pas / Quelle avanie… ». Vertiges d’une identité (d’une incarnation) devenues à la carte !
Tempérons pourtant cette mobilité nouvellement conquise avec les réflexions de la philosophe L. A. Paul sur les vampires, ou de Nagel sur « ce que cela ferait d’être une chauve-souris » : tu n’es qu’un humain et seul un vampire peut savoir ce que c’est qu’être un vampire ; ou, comme le répètent à l’envi les tenants de la culture woke, l’homme, le blanc, ne saura jamais ce que cela fait d’être une femme, ou un indigène issu de la colonisation… Nous vivons encagés, programmés, autoreproduits au fil des années dans ce corps, incapables d’épouser les traits culturels, mentaux, moraux de l’autre… (Un soupçon que l’art du roman, du théâtre et du cinéma, ou l’empathie nécessaire pratiquée par les anthropologues sur leurs terrains d’étude, il me semble, conteste.)
La normativité (mot-clé de cette enquête) sous-jacente à nos perceptions, à nos désirs, à nos projets se trouve bien soulignée dans le livre par le rappel de la figuration imaginée par Jastrow du canard-lapin (reproduite page 43) : je ne peux voir que l’un ou l’autre alternativement, dans une logique d’exclusion radicale, jamais les deux à la fois (dans une logique de coexistence).
François Galichet analyse ainsi le fond d’intransigeance, et potentiellement de violences, sous-jacent à l’affirmation d’être soi : « Je n’imagine pas, je ne conçois pas, je n’admets pas l’idée de mon inexistence possible. « Je » ne suis pas d’abord un fait, mais un droit ; pas une réalité, mais une légitimité. (…) C’est moi qui, du plus profond de moi-même, estime ce vin délectable, ce fruit savoureux, ce tableau sublime, cette musique captivante. C’est moi qui suis prêt à défendre cette appréciation face à ceux qui la contesteraient » (pages 52-53).
Et cette normativité qui, du plus profond de moi, me constitue conduit à des guerres du goût (relativement inoffensives), mais plus gravement aux guerres idéologiques et religieuses, où je ne laisse à l’autre que le choix de se convertir, ou de disparaître.
Une personnalité ou ce qu’on appelle un caractère se construisent ainsi à coups d’exclusions ; mais notre identité est sujette aussi à d’étranges glissements, envisagés dans ce livre : le moi du vieillard est-il identique à celui de l’enfant qu’il fut ? Et comment rendre compte des sautes d’identité aussi familières que celles du sommeil, de la colère mais aussi de la dépression ? Toute identité se construit, en s’arrachant par exemple à la doxa, aux mimétismes, au conformisme propres à la jeunesse ; grandir c’est se détacher de sa famille ou du troupeau, travailler à s’individualiser.
Toute normative qu’elle soit par constitution, il faut donc avouer que la subjectivité est chose fuyante voire errante, difficile à localiser ; Descartes se demandait au spectacle de sa rue s’il y avait des hommes, ou de simples mannequins, sous ce défilé de chapeaux et de manteaux ; nous nous demandons pareillement, au vu des réponses de ChatGPT, quelle conscience ou quel type de moi hante cette machine, si habile à s’approprier (en apparence seulement ?) le propre de l’homme. Comment jamais s’assurer d’autrui ? FG préfère au contraire conclure à « l’incertitude transcendantale de la subjectivité » (page 110).
Il m’est impossible de suivre ici dans leur détail les méandres de ce livre si riche en rebonds et en bifurcations. Par exemple sur notre désir insatiable de reconnaissance, ou sur les paradoxes de la pédagogie, ou les réflexions de François sur ce que serait une citoyenneté conviviale… La précision, le renouvellement des vues méritent que le lecteur s’y attarde. Je conclurai cette trop rapide recension par la ou les questions (abordées en troisième partie du livre) de la fin de vie, une problématique prise en charge par le collectif « Ultime liberté » où François milite activement, et où je le rejoins.
« Pourquoi mourir ? » (page 165). Mais d’abord, ma mort est évidemment impensable ; ou plutôt, prévisible voire nécessaire, car prescrite par l’état général du monde, elle contredit absolument mon état de conscience puisque ma mort signifiera (à mon niveau) la fin de tout, l’anéantissement de tout monde. Or il m’est impossible de concevoir le néant, ou le rien, toute conscience est nécessairement conscience de quelque chose !
Vus depuis le monde (ma mort ne compte pas) ou vus depuis ma conscience (ma mort efface tout), les deux constats sont inconciliables, ils ne sont (dirait Pascal) « pas du même ordre ». Chaque affirmation est à la fois absolument vraie dans son ordre, et dépourvue de sens dans l’autre ; comme l’image du canard/lapin, il m’est impossible de concilier les deux en une synthèse.
J’invite vivement le lecteur à lire de près et à méditer la troisième partie de ce livre, consacrée au choix de la mort volontaire comme ressource éthique, contre l’instinct de propriété, la volonté de puissance (ou celle de toujours accroître ce qu’on possède) et le désir de reconnaissance, trois pulsions d’où naissent la plupart de nos maux. « Faire entrer la mort dans le champ de la liberté est l’unique moyen de constituer une société de respect et de confiance entre personnes renonçant à la primauté du désir de conservation et de reconnaissance » (page 193). Car « vivre est un droit, non un devoir » (page 198). Les gens de ma génération liront de même, avec plaisir, que la vieillesse est l’âge de la vie où l’on apprend le plus – écho pour moi d’un mot d’Aragon qualifiant la vieillesse de « rencontre la plus excitante » qu’il ait jamais faite…
« Paradoxalement, la valorisation de la vie est mortifère, tandis que la valorisation de la mort est vivifiante. L’éloge et l’exaltation de la vie aboutissent à des affrontements destructeurs. L’intention de mourir délibérément, et donc de ne pas (sur)vivre à tout prix, a une vertu pacifiante. Elle désarme les méfiances et favorise une coexistence apaisée » (page 237).
Je ne peux que souscrire à ces conclusions elles-mêmes apaisantes : ces pages questionneuses, curieuses, érudites, sont aussi celles d’un sage.
Mais vous ami lecteur, quel est pour vous le livre de l’été ?

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