Nous circulions donc nous deux Odile en Bretagne nord, de passage à Port-Blanc. Dans une galerie d’exposition proche du Grand Hôtel, face au Rocher de la Sentinelle, un tableau nous sauta au visage : parmi d’autres motifs assez anecdotiques ou convenus, bateaux de pêche, sous-bois, régates aux voiles rouges…, une marine brillait d’un éclat singulier. J’ai donc acheté cette toile, que je contemple désormais chez moi, dans les Alpes, où elle continue de me procurer une vue sur la mer – « Vue mer » s’intitulait ici un précédent billet de blog. Pourquoi est-il si important de figurer, de rappeler la mer ?

Je m’explique mal le charme de ce tableau ; et je ne suis pas sûr que son auteur, un obscur Robert Croguennec avec lequel j’aurais aimé m’entretenir, mais qui quoique prévenu de notre second passage demeura absent, perçoive autant que moi sa beauté, sa puissance mystérieuse. Cette toile est mystique, dis-je à Odile sans trop m’aventurer – en référence au sonnet de Baudelaire « La vie antérieure » ? Les houles en roulant les images des cieux / Mêlaient d’une façon solennelle et mystique / Les tout-puissants accords de leur riche musique / Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux ». Ou simplement Homme libre toujours tu chériras la mer… ?
Je demeure, la regardant, devant une figuration relativement abstraite : nulle anecdote, côte rocheuse avec des maisons, embarcation luttant contre les vents, ne vient ici retenir le regard, rien à perte de vue que cette rencontre du ciel et de la mer qui semble monter, aspirée par lui, deux infinis se reflétant, se mêlant, se mimant indéfiniment… Le même spectacle s’offrait aux regards (de qui ?) il y a un million d’années, le même durera jusqu’à la fin des temps, nous sommes avec cette toile installés dans l’éternité pointée par Rimbaud, Elle est retrouvée / Quoi ? L’éternité / C’est la mer allée / Avec le soleil.
Rien que le ciel et la mer donc, et cette si fine ligne d’horizon pour, à peine, départager leurs masses grondantes, ponctuer l’écart sans passage de l’élément liquide au gazeux. Le bas du ciel, d’une noirceur d’abord menaçante dans sa partie inférieure, s’éclaire et se déchire dans les hauteurs ; au premier plan la mer, poikilos (tachetée) ou vineuse comme dit si bien Homère, chargée d’humeurs et de frissons, ne semble guère plus engageante. Que veux-tu que la mer soit d’autre que la mer, demande Aragon dans Le Roman inachevé. Ce spectacle m’attire et me repousse, ces forces géantes, génésiques, ne sont pas à ma taille, leurs batailles m’excluent absolument – et me fascinent.
On chercherait en vain le cadre ou les marges d’une pareille scène, arbitrairement découpée ; car le même spectacle se déroule hors champ, latéralement, verticalement. Comme écrit François Jullien intitulant son livre sur la peinture chinoise, La Grande image n’a pas de forme (2009) ; elle n’a pas davantage de titre, et déborde de tous côtés son cadre. Je connais peu de tableaux susceptibles comme celui-ci de « faire entrer l’infini », pour citer de nouveau Aragon, à la dernière ligne cette fois de son essai Une Vague de rêves (1924). Cet infini me brasse, m’irrigue, me place face à un maelström de courants, de lumières qui pourraient me détruire et m’épargnent provisoirement. Je demeure, le contemplant, à l’abri de mon salon, parmi mon décor familier ; j’en reconnais, j’en nomme, j’en utilise chaque objet, sauf cette peinture qui me rappelle l’infigurable, l’inutile, une vastitude sans emploi, un magma primaire…
Le tohu-bohu qui du dehors nous cerne, et finira un jour par nous engloutir.

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