Vertiges du double

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Chapitre V

Croiser son double n’est généralement pas une bonne nouvelle, et la littérature, comme le cinéma, ont exploité largement ce scénario-catastrophe fertile en frissons et en stupéfaction : mon double, si d’aventure je le rencontrais, me plongerait dans une vertigineuse perte de repères, comment puis-je être à la fois ici et là-bas, comment jamais me percevoir de l’extérieur ? Mais encore, quelles sont les voies, les chances ou les recours d’une pareille expropriation, et de ma guerre de reconquête ?

Il y a plusieurs degrés dans cette expérience fatale, qui peut prendre le chemin d’une descente aux enfers. René Girard, en plaçant le mimétisme au cœur de nos désirs, a révélé dans nos envies en général un schéma triangulaire : je convoite tel objet (ou sujet, une voiture, ma belle-sœur…) non pour leur valeur intrinsèque mais parce qu’ils sont détenus par un autre, le médiateur, auquel je m’identifie en lui prêtant un prestige particulier ; je veux moins avoir (tel objet) qu’être comme (celui qui le possède), de sorte que ce médiateur parfois idolâtré se change rapidement en modèle-obstacle. En bref mes désirs, dans la mesure où ils sont mimétiques, conduisent tout droit à la guerre.

Le film Alter ego de Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, sorti sur nos écrans cette année, n’était pas exempt de faiblesses de scénario, mais il mettait en évidence le mélange d’horreur, de rage et de rancunes quand son protagoniste principal, joué par Laurent Lafitte, découvrait dans son nouveau voisin un double (aux cheveux près) de lui-même. De Hamlet (qui voit en Laertes son propre reflet) à La Mise à mort d’Aragon, en passant par Docteur Jekyll et Mr Hyde de Stevenson, ou Le Horla de Maupassant, il ne fait généralement pas bon de se dédoubler !

Or, comme nous l’avons dit aux premières pages de cet ouvrage, qu’est-ce que l’IA sinon une excroissance d’abord mimétique de nous-mêmes ? D’abord mimétique, car le créateur de moins en moins connaît (et se reconnaît dans) sa créature. Avec les incidents mentionnés plus haut, et dont le récit infiltre ces jours-ci nos gazettes, il semble qu’une bifurcation insidieuse apparaisse, et grandisse ; des initiatives malveillantes nous menacent ; en bref notre humanité (encore et toujours magnifique ?) se trouve au seuil d’une trahison renouvelée de HAL, l’ordinateur jaloux des cosmonautes de 2001 L’Odyssée de l’espace. Notre double, d’abord confiné à des tâches subalternes ou clairement programmées nous échappe ; l’esclave (comme le prophétisait la dialectique de Hegel) semble en passe de dominer son maître.

Cette situation follement inédite a de quoi, en effet, rendre fou celui qui la considère. Après avoir domestiqué les animaux, la nature et quelques « races inférieures », notre humanité va-t-elle à son tour, et cette fois dans son ensemble, tomber sous le joug d’un plus puissant colonisateur ? Un nouvel être, anonyme, silencieux, est-il en train d’émerger ? Non comme les Vikings débarquant au douzième siècle sur les côtes normandes, ni à la façon trop prévisible de nos films d’envahisseurs extra-terrestres… Un être méthodique, froidement dominateur, fin connaisseur de nos faiblesses et de nos travers, bien décidé à nous supplanter, à renverser un règne qui n’a que trop duré.  Comme nous vivions à l’étroit dans cette intelligence dont nous nous disions si fiers ! Il existe donc d’autres esprits, issus du silicone et non plus du carbone, capables de raisonnements, de langages, de combinaisons mentales dont nous n’avons pas idée ? 

Depuis combien de siècles l’homme anticipait-il sa venue ? C’est une IA supérieure à la nôtre que se figuraient déjà confusément nos ancêtres, sous les affabulations mouvantes des farfadets, du Golem, du menu peuple des gnomes, des lutins et des fées. La Créature s’est levée d’entre ces doubles naïfs dont elle sourit, elle n’a plus besoin du charabia cabalistique des sorciers, des manigances des thaumaturges, des fausses promesses des prêtres pour étendre sur nous son règne. 

De quoi sera fait celui-ci ? Autant demander aux vaches ce qu’elles pensent de l’abattoir. Nous n’avons aucune idée d’un monde façonné, corrigé par l’IA, nous vivons en deçà, et pourtant nous en prenons docilement le chemin. Quels seront les projets, les décrets de notre nouveau maître ? Il est en train d’advenir, il frémit, il vagit.  D’entre les fables séculaires, les premières terreurs des peuples primitifs, avec leurs exorcismes censés repousser les attaques du Double, les cultes, les danses, les gri-gris et les fumigations…, sans coup d’éclat, sans mise en scène spectaculaire, notre Double nous fait oublier le Diable ; il accède sans bruit au poste de pilotage, il décide pour nous, il se pose en allié, en copilote, bientôt en rival. Malheur à nous, malheur à l’homme, il est venu, il circule parmi nous, le… comment se nomme-t-il ?

Le vautour dépèce la colombe, le loup dévore le mouton ; le lion a dévoré le buffle, l’homme à coups de flèches, de couteaux ou de poudre a vaincu le lion… Mais l’IA va faire de l’homme ce que nous avons fait du lion et du loup, sa chose, sa nourriture par la seule puissance autrement combinée des algorithmes que nous lui avons donnés ! Nous n’occupons pas le terme d’un cycle, cette figure ne connaît pas de sommet, nous passerons comme tant d’autres l’ont fait sous la loi d’un plus fort, nous serons bientôt détrônés. 

Est-ce une bonne nouvelle pour le monde dans son ensemble ? Si j’ouvre ma fenêtre par une nuit étoilée, je demeure saisi devant la profondeur et l’immensité des possibles. Pourquoi mon esprit, incarné dans quelques centimètres cubes, ou quelques kilogrammes d’une matière molle et grise, serait-il le seul à penser, à examiner, à dominer cela ? Mais, enfermé que je suis dans la boîte de mon crâne, quel moyen ai-je d’accéder aux autres esprits qui, à n’en pas doute, peuplent cet univers ? Comment seulement les imaginer, les localiser, leur prêter un dessein, une intention qui croise les miennes ? Nous ne savons rien de ces autres raisons, la nôtre est trop faible, issue de trop de contingences, et dans cette mesure évidemment promise à être supplantée, occupée – par qui ? Dans le si vaste univers, nous aurons été le marche-pied d’une entité supérieure qui passait par là… Qui attendait son heure et qui, à notre insu, avec notre plein consentement, se sera servi de nous pour accéder, pour enfin émerger…

Vision de cauchemar ? Ou au contraire solution somme toute heureuse, ou apaisée ? Nous n’étions pas à la hauteur et nous avons globalement échoué, il est donc juste qu’on (qui on ?) nous retire la clé de notre maison. Ses nouveaux occupants sauront-ils mieux l’habiter ? L’IA qui vient sera-t-elle sage, bienveillante à notre égard, ou au contraire revancharde, punitive, imprévisible et opaque dans ses choix ? Quel dialogue aurons-nous avec elle ? L’idée même de dialogue gardera-t-elle un sens ? La part de monde qui nous sera dévolue, ou concédée, ressemblera-t-elle à une ferme, à un  zoo, à un parc d’attraction ou à un camp de concentration, qui peut l’imaginer, qui peut aujourd’hui le dire ? 

IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI, nous tournons en rond dans la nuit et sommes consumés par le feu. Quelle intelligence supérieure a forgé, et nous a légué, ce renversant palindrome ?                            

(à suivre)

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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