J’ai examiné l’autre semaine sur ce blog les thèses avancées par le pape Léon XIV dans son Encyclique Magnifica humanitas, contribuant ainsi par ce billet à la ferveur (bien au-delà de la faveur) qui entoure sa venue ces jours-ci sur notre sol. Le nombre des participants qui se pressent sur son passage, 80000 vendredi soir au Stade de France, 700000 dit-on à l’heure où j’écris ceci dans les rues de Paris pour la messe place de la Concorde, laisse stupéfait, nous assistons à un événement majeur, bien digne d’examen.
J’ai donc suivi comme beaucoup d’autres la soirée de vendredi, comment ne pas vibrer devant le rassemblement de cette jeunesse unanime, devant ce soulèvement, cette communion ? Je me disais que l’événement nous rappelait quelque chose d’essentiel sur notre fond religieux, et plus précisément sur « le génie du christianisme » analysé par Chateaubriand, et plus récemment repris par Régis Debray. Ces réflexions s’enchaînent pour moi à un livre que je viens de terminer pour les éditions du CNRS, Indice énergumène, consacré aux communications et aux communions charnelles, et elles touchent donc à la notion centrale d’incarnation, qui fait l’originalité du culte chrétien, et qui se trouve aussi placée au cœur des discussions menées actuellement sur l’IA, traitées dans mes précédents billets. De quoi plus précisément s’agit-il ?
Le mot religion on le sait relève de deux étymologies latines, le verbe religere, recueillir (un message, le corpus d’une doctrine, le texte d’un évangile), et religare, relier, entrer en relation. Selon les papes d’ailleurs, on perçoit cette inflexion alternée, Benoît XVI plutôt doctrinaire mais au charisme défaillant, et Léon XIV rompu lui-même aux débats théologiques mais très à l’aise manifestement dans les bains de foule, et capable de performances que ne renierait pas le show-biz.
Ce qui frappait d’abord au Stade de France, cette « cathédrale à ciel ouvert », c’était le plaisir (j’allais écrire l’extase) des jeunes gens à se voir ainsi rassemblés. La foi suppose certes un credo, donc des éléments de doctrine, mais sa première ou primaire manifestation tient à cette évidence du partage avec les autres, d’une coprésence qui confirme à chacun le bien-fondé de son choix, sa fierté (le mot revenait au fil des rapides interviews) de s’affirmer ainsi membre d’une Eglise qui dépasse infiniment chacun, mais qui pour une fois se donnait à voir physiquement, charnellement, dans cet énorme fleuve de corps et d’âmes ainsi mêlés.
Le génie du christianisme s’affirmait ainsi comme celui de l’incarnation, ou plus précisément, comme Jean-François Colosimo l’a rappelé à l’antenne vendredi soir, un sens aigu et ravivé du tactile, du contact avec la chair : la tunique du Christ exposée à Aubervilliers, le culte des reliques, le sacrement de la communion (une tonne d’hosties a été distribuée samedi sur les Champs), ou encore la protestation de Thomas voulant non pas voir mais toucher la plaie du Christ ressuscité… Vendredi les jeunes gens étaient venus au Stade de France pour être touchés sans doute, mais avec l’espoir d’être assez près pour toucher à leur tour physiquement le pape ; et dans l’unisson des chants, de la prière, des répons échangés avec l’officiant, c’est bien une étreinte collective qui ravissait chacun, qui les inondait de joie. Merveilleuse évidence d’une présence, non pas divine mais pleinement et simplement humaine, la présence à eux-mêmes des hommes et femmes de bonne volonté rassemblés autour du pontife… Et ce partage était palpable à distance, devant nos récepteurs de TV : quel moment, quel événement en effet historique nous fait vivre la venue de Léon XIV, qui dans ce monde déchiré montre l’émergence d’une fraternité, d’une douceur possible, attestée dans les yeux rieurs du pape !…
L’IA si nous la plaçons en vis-à-vis de l’expérience offerte par ces journées, c’est au contraire l’anti-incarnation, sa pensée n’est conçue à partir d’aucun corps, d’aucune histoire vécue, d’aucune enfance, d’aucun inconscient ni intériorité. Mais je me disais aussi que dans notre pays où le mot Fraternité est répété sur nos frontons, et si mal pratiqué par notre République, la religion vient nous offrir une réalisation convaincante, et autrement contagieuse, de cette vertu cardinale :
J’ai souvent enseigné, dans mes cours et mes livres d’information-communication, le primat de la relation, son importance dans l’acheminement de tous nos messages. De cette relation si forte, si incarnée et dont l’évidence se passe de mots, le stade de France ou la Concorde nous administrent la preuve : face aux technologies numériques qui renforcent l’individualisme, le consumérisme et une concurrence stérile, sinon nocive, le pape réaffirme avec éclat, dans son encyclique comme par sa présence, l’évidence d’une fraternité retrouvée. Sa permanence vitale.
Le génie du christianisme c’est aussi, rappelé par Régis Debray, cet ascenseur entre la terre et le ciel ménagé par le culte des images (interdites par l’islam et le judaïsme), la lumière de nos cathédrales, le spectacle souvent grandiose des cérémonies, riches d’une liturgie qui ne ménage pas l’or, le ruissellement de l’orgue, l’envoûtement des chants… La Sainte Famille et le culte de Marie multiplient les scènes touchantes, car familières ; le supplice de la Croix fait de chaque corps souffrant la réplique non pas diminuée mais grandie de l’imitation de Jésus. L’homme s’accomplit par la douceur, il se grandit par la souffrance ; il n’a nul besoin d’être par ailleurs « augmenté ». Cette plénitude du corps des croyants, ainsi rassemblés et télévisés, offre une confirmation décisive et palpable du texte de l’encyclique papale, Magnifica Humanitas.

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