En deçà de la coupure sémiotique

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(Indice énergumène, chapitre 2)

La notion de coupure sémiotique est cruciale puisqu’elle distribue ceux qui, parmi les signes, relèvent ou non des indices. Le mot chien (désignation symbolique ou arbitraire, équivalente au hund allemand, au dog anglais) n’aboie pas ; Hamlet, pourtant tué en duel, se relève pour saluer. Ces mots, ou le corps d’un acteur, ne font que représenter. La coupure sémiotique, exemplifiée au théâtre par la rampe de scène, distribue fermement de part et d’autre le monde réel (côté salle) et celui de la fiction sur le plateau, où rien n’arrive « pour de vrai » aux acteurs ; les mots que je prononce de même n’ont pas (en règle générale) un contact direct avec la réalité. Ils demeurent, comme disait Pascal, d’un autre ordre. 

Un cri en revanche exprimera la douleur, l’empourprement soudain d’un visage une confusion, un état de mensonge ou de gêne ; l’érection du pénis un désir masculin bien précis ; et mes photos de vacances que je mets fièrement en circulation attestent de mes voyages et d’exploits touristiques à nuls autres pareils, « Là sur le dromadaire, c’est moi ! ». Ces différents indices manifestent, ils montrent ou ils expriment. Demandons-nous, sur chacune de ces occurrences sémiotiques ou signifiantes, quels sont les signes artefacts qui s’ajoutent au monde, et quels sont ceux qui ne le dédoublent pas, mais en révèlent un état, actuellement ou dans le passé, bien réel.

Pour suivre Peirce dans sa tripartition bien connue des indices, icônes, symboles, l’icônesignifie, comme l’indice, par analogie, mais la continuité ou la contiguïté entre le signe et la chose désignée y sont rompues : tandis que l’indice expressif est prélevé sur le cours du monde ou des phénomènes, dont il constitue une abréviation, l’icône artificielle (l’image, la sculpture, un schéma…) s’ajoute à lui. Une représentation iconique est motivée et souvent ressemblante (on dit aussi analogique, versus arbitraire), mais elle ne fait pas intrinsèquement partie du phénomène, n’opérant ni à la même échelle ni dans le même espace que lui ; l’image résulte d’une projection de traits pertinents, tirés de la chose représentée, dans un matériau qui ne lui est ni identique ni contigu, par le détour d’une mentalisation ou d’un code qui sélectionne et qui filtre… 

Il convient donc, dans l’immense continent des icônes, d’isoler la catégorie des images indicielles qui, comme l’ombre, les « mains négatives » des cavernes, la photographie, le voile de Véronique (« vera icona »), un collage de Picasso ou un frottage de Max Ernst…, furent produites par contact, prélèvement ou empreinte, et qui attestent ainsi d’une chaîne causale avec une réalité extérieure. Inversement, les fresques, le dessin, la peinture nous montrent des figures d’imagination qui, pour produire ces simulacres, n’avaient pas besoin d’exister dans le monde réel, out there : on peut peindre des anges (ou des héros tirés de la mythologie), on ne saurait les photographier. 

Les symboles ou l’ordre symbolique enfin (toujours selon Peirce, mais aussi Lacan) désignent tous les signes arbitraires proprement dits, qui ont rompu avec la continuité (analogique) autant qu’avec la contiguïté (physique) : l’immense majorité des signes linguistiques, quelques panneaux routiers (« Défense de stationner » est symbolique, « Chute de pierres » ou « Virage dangereux » icôniques), le symbolisme chimique et algébrique, donc au-delà du langage le domaine des nombres et des combinaisons numériques en général.

Contigus et naturels, les indices constituent ainsi l’enfance du signe, et dans l’acculturation du sujet ce sont eux qui viennent d’abord, eux que nous échangeons avec les jeunes enfants et nos animaux de compagnie. Par la suite, cette communication indicielle continuera d’être perçue comme la métonymie (le vestige) d’une sphère ou d’une communauté englobante et charnelle. Notre voix ne perdra jamais tout-à-fait ce privilège, tout message verbal (quoique arbitraire donc symbolique) s’enveloppant d’indices. Qui n’a un jour deviné, au téléphone et avant toute information, que la voix altérée du correspondant annonçait quelque malheur ? Ou, inversement, éprouvé du malaise à l’écoute des voix détimbrées de nos machines parlantes ? 

Une empreinte du corps hante la voix (nous y reviendrons), la coupure sémiotique n’y est pas évidente, l’idéalité du signifié pas clairement stabilisée. Avis aux conférenciers trop académiques, ou à nos hommes politiques qui peinent parfois à « faire peuple » : pour rendre une communication plus touchante, chaleureuse et vive, pour entraîner avec sa parole, il est recommandé d’y mettre des indices. Soit ces signes, immanents, qui ne dédoublent pas le monde, qui ne nous invitent pas à voyager dans l’abstraction (opération à la longue fatigante) ; qui attestent qu’on habite bien celui-ci, au contact d’une enfance qui atteste d’un certain foncier, d’un réel partagé ou d’un humus (l’avions-nous oublié ?) d’où notre humanité tire son nom.   

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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Les derniers commentaires

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