La fonction poétique : rémunérer le défaut des langues

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(Indice énergumène, chapitre 3)

Atténuer la coupure sémiotique constitue notamment l’une des ambitions de la « fonction poétique » dans le langage (ou la parole), d’où nous sommes partis en citant Valéry : certains poèmes s’attachent visiblement à surmonter ou corriger l’arbitraire des mots  que nous manions, pour faire en sorte que le mot chat miaule, qu’on entende les violons ou que les serpents se déclarent, « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes » (Racine), ou « Les sanglots longs / Des violons / De l’automne » (Verlaine), etc. On multiplierait ces exemples d’analogies sonores, par lesquelles un texte réussit à frayer au niveau des sons le passage (a minima) de la chose même. 

Faciles à repérer et souvent citées dans le commentaire scolaire, ces empreintes sonores font le bonheur des professeurs de lettres. Lui-même professeur, Mallarmé en tire une leçon suggestive touchant le registre (controversé) des analogies expressives ; il semble établi que la valeur des voyelles s’étage du grave au léger, du sombre au clair (du ou au i) selon que le son se forme au fond, ou au bord, de la caverne buccale. Le /i/ sera perçu comme le plus clair des phonèmes, car le plus aigu et le plus extérieur dans l’échelle sonore, l’ombre ou une connotation de profondeur s’attachant inversement aux sons articulés à l’arrière du palais. « Le poème se fait dans la bouche », aimait à rappeler Tristan Tzara, et Ivan Fonagy développera ce mot d’ordre en explorant les valences signifiantes des contraintes articulatoires dans son livre mariant la phonologie et la psychanalyse, Les Bases pulsionnelles de la phonation.

Mallarmé anticipe tout ceci quand il se plaint par exemple (mais ce regret a fait l’objet d’un ample dossier réuni par Gérard Genette, « Le jour, la nuit » dans Figures II, Le Seuil) des sonorités « perverses » de jour et nuit, car imposant à l’oreille un chiasme : dans jour le son grave connoterait l’ombre de la nuit, tandis que dans nuit l’ascension du phonème exprimerait la lumière du jour. On appréciera en réponse à ce défi de notre langue l’élégance d’aujourd’hui, à la rime initiale du sonnet « Le vierge, le vivace… », et dans le même sonnet la multiplication analogique des /i/ présents à toutes les rimes, comme pour mieux dire le rayonnement d’une belle et froide journée d’hiver. C’est ainsi qu’un poète « rémunère le défaut des langues » – ce défaut, on le sait, résidant dans l’arbitraire des mots et leur perte en indicialité, dans la rupture ou le défaut de continuité entre les mots et les choses.

André Breton plus près de nous s’est fait le champion de ces continuités retrouvées, dans la vigoureuse préface de son recueil Signe ascendant : « Je n’ai jamais éprouvé le plaisir intellectuel que sur le plan analogique. (…) J’aime éperdument tout ce qui, coupant le fil de la pensée discursive, part soudain en fusée illuminant une vie de relations autrement féconde, dont tout indique que les hommes des premiers âges eurent le secret. (…) Les contacts primordiaux sont coupés : ces contacts, je dis que seul le ressort analogique parvient fugitivement à les rétablir. D’où l’importance que prennent, à longs intervalles, ces brefs éclats du miroir perdu ». Et le poète poursuit par des considérations sur le bond ou le pont du mot COMME, « le mot le plus exaltant dont nous disposions », et la conception d’un monde « ramifié à perte de vue et tout entier parcouru de la même sève ».

Cette sève ou cette énergie, énergumènes, relèveraient-elles du régime primaire ou primordial de l’indice, dépositaire des contacts analogiques, et qu’on définirait assez bien, en effet, par « les brefs éclats du miroir perdu » ? Cette même ligne de réflexion conduirait à questionner la magie, soit l’art d’agir sur le monde par la simple prononciation du mot juste, Abracadabraou, dans le conte « Ali Baba et les quarante voleurs », « Sésame ouvre-toi ». Quel repos de faire bouger le lourd rocher par un petit mouvement des lèvres ! La poésie et la magie se rejoignent à la faveur de l’indicialité, soit d’un ordre (ou d’un temps) où le signe n’était pas coupé de la chose mais lui demeurait consubstantiel, et pouvait donc agir sur elle.  

   

Une réponse à “La fonction poétique : rémunérer le défaut des langues”

  1. Avatar de Jacques
    Jacques

    Bonjour !

    La vraie poésie est une fonction d’éveil, nous dit Gaston Bachelard qu’il serait de bon aloi de citer ici, pour commenter ce fort beau billet. D’autres le feront sans doute…

    « Le chat miaule » me fait penser au message d’un ami, auteur d’un pavé de plus de mille pages sur les origines du monde. Icelui me parle de ce chat dit artificiellement « intelligent » qui se met la patte dans l’œil, par ses réponses inexactes et incomplètes.

    Un autre ami, organisateur d’un colloque sur la conscience et l’invisible au Grand Rex où sont venues, moyennant finance, plus de deux mille personnes, ne me fait pas de compte rendu de la chose…

    Il me dit qu’il fait la queue avec son épouse pour entrer au jardin de Claude Monet, à Giverny…

    Un lieu qui fait lien. Cet endroit a voix au chapitre d’un droit, celui de rêver avec l’auteur susmentionné, enchanteur d’artistes et éveilleur d’esprits.

    Une longue théorie de files d’attente…Une belle et vivante expression.

    Jacques

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  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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