Insistance du cratylisme

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(Indice énergumène, chapitre IV)

La définition et la description d’une fonction indicielle recoupent l’antique question, débattue dans le dialogue Cratyle de Platon, de savoir si les mots sont « par nature ou par convention ». Ce débat chez Platon demeure suspendu, l’auteur y renvoyant dos-à-dos Hermogène, qui soutient le conventionnalisme, et Cratyle qui, au prix d’étymologies acrobatiques autant que filandreuses, tente de rattacher la sonorité ou la forme des mots à quelques particularités sensibles des objets ou actions qu’ils désignent. 

Il est évident, depuis au moins le Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure, qu’Hermogène avait raison ; l’écrasante majorité des mots que nous employons ne doivent rien à la nature (à l’exception de quelques onomatopées résiduelles), et sont « par convention », c’est-à-dire arbitraires. Mais Cratyle n’a pas tort sur le plan poétique, et sa thèse exprime une nostalgie des contacts analogiques, ou du miroir perdu cher à André Breton : une nostalgie ou une pulsion continuiste selon laquelle les mots et les choses à l’origine ne feraient qu’un, en sorte que tenir ou prononcer les premiers nous donnerait barre sur l’existence et le cours des phénomènes. La conaturalité de la chose et de son signe engaînés dans l’indice favoriserait ainsi une convergence, escomptée par Breton, entre la poésie et les antiques formulaires de la magie, qui accomplissent le rêve de mouvoir le monde en remuant le bout des lèvres ; voire, plus près de nous, des énoncés performatifs qui effectuent une action en prononçant une phrase, « Oui je prends pour femme… », ou « J’avoue », mais leur découverte par John Austin relève d’une autre problématique… 

Nous retrouverons le cratylisme, dont le postulat resurgit ici et là, chaque fois que le détour par les symboles ou les conventions d’une pensée abstraite jugée fastidieuse se trouve court-circuité par l’appel à l’immédiat, à la nature, à la pulsion ou aux élans d’une sensibilité plus vive… Quand la loi du plus fort supplante les complications d’une loi, plus lointaine et moins visible en effet, protégeant chacun ; quand, sans s’embarrasser d’aucune coupure sémiotique, un art abstrait (ou très concret) nous donne à rêver sur le matériau laissé à l’état brut, ou faiblement élaboré ; quand des acteurs revendiquent de raconter leur histoire et s’exhibent dans leurs propres rôles, au lieu professionnellement de « jouer » ; quand, lassés de négocier leurs revendications, un syndicat, un parti ou un détachement de l’opinion descendent dans la rue pour physiquement manifester (et non plus argumenter), toutes ces situations, comme Cratyle rabattant les conventions du langage sur une nature sous-jacente, décapitent de diverses façons une superstructure symbolique au profit d’une immédiateté ou d’une pulsion plus tangibles ; d’une présence supplantant la re-présentation. 

Le cratylisme, débordant le dialogue de Platon, nomme donc cette présence réelle qui hante l’indice, lui conférant son énergie mais parfois aussi sa violence. Je ne voudrais pas donner l’impression, au début de cet exposé, de cantonner la question de l’indice dans les jeux qui peuvent paraître futiles, ou par trop éthérés, de la poésie. L’indice décapite la fonction symbolique, ou l’étage abstrait de nos représentations ; or cette abstraction, la plus noble conquête de l’homme, nous propulse dans un monde idéal qui, d’une certaine façon, nous protège en faisant reculer la violence physique. C’est dans un monde sensible au symbolique, et seulement là, qu’on écrit et qu’on lit des romans, qu’on met en scène Hamlet ou qu’on s’adonne au jeu des échecs, à ceux de la recherche scientifique ou de la conversation… Ces activités civilisées supposent qu’on mette en repos, ou entre parenthèses, les pressions ou les pulsions venues d’un monde et d’un corps physiques ; nos jeux symboliques, qui contiennentaux deux sens de ce verbe remarquable cette réalité physique, constituent un espace tampon de repos, un dimanche de la vie face aux urgences qui rattraperont tôt ou tard celle-ci.

La régression indicielle, qui d’une certaine façon rabat la culture sur la nature, n’a pas forcément ni toujours bon visage. Un poing brandi, pour reprendre un exemple précédent, en signifiant dans une querelle qu’on est à bout d’arguments et qu’on s’apprête à frapper l’adversaire, signe une certaine défaite de la culture ; la manifestation évoquée supra ou pour mieux dire la manif exprime pareillement, par le recours aux corps physiques qui descendent et encombrent les rues, que les partenaires du dialogue social ont atteint un point de rupture. Au Parlement de même, lieu par excellence de la parole et des échanges argumentés, les députés sont-ils dans leur rôle en déployant des banderoles ou en se jetant à la tête des cris d’oiseaux ?

 Cette dégradation du jeu parlementaire est devenue hélas assez courante. Tous ces exemples attestent d’une brutalisation de la vie en commun, d’une irruption d’un corps impatient, trop longtemps contenu dans les rêts de la culture ou de la bienséance sémiotique et qui, à bout d’arguments ou de patience d’un seul coup se lâche, en rompant violemment (joyeusement ?) les digues de son éducation. En faisant craquer le si fragile vernis de notre humanité !

En ceci il me semble l’indice mérite d’être nommé énergumène (à la suite de Valéry qui, dans dans le dialogue Lust, rumine la formule « Eros énergumène. (…) Toute une bacchanale d’idées s’agite en moi sous ces deux mots ») : rebelle aux montages sophistiqués de l’abstraction et de l’arbitraire du signe, l’indice prospère et persévère dans une vie toute physique, ou naturelle, aveugle et sourd aux tentations et aux performances de la (haute) culture. Il est porteur d’une énergie bienvenue face aux complications, et à l’étiolement toujours possible, des rejetons de celle-ci ; mais cette énergie (comme celle d’eros) côtoie la violence et, c’est toute son ambivalence, peut signifier tantôt une poussée bienvenue de la vie, et tantôt son abaissement ou son enlisement dans un monde préverbal. « J’te raconte pas ! »                  

3 réponses à “Insistance du cratylisme”

  1. Avatar de Dominique
    Dominique

    Bonsoir chers amis !

    Finalement, Monsieur le professeur, Cratyle et Hermogène s’en vont à la campagne, laissant Socrate méditer sur la chose qui nous intéresse encore aujourd’hui.

    Les bouquets de fleurs sont des bouquets de noms de fleurs, disait – encore lui – Gaston Bachelard.

    À la campagne, je me suis arrêté, aujourd’hui, et dans une salle d’un petit bal de province, on dansait sur une romance allemande, interprétée à merveille par notre Mireille nationale : « Acropolis, adieu ».

    Les roses blanches fanées d’Athénée ont-elles suscité dans les têtes, l’étonnement du poète ?

    Peut-on s’interroger sur la nature et le rôle de l’imaginaire et du symbolique dans les flonflons du bal, à des années-lumière de l’Athéné (graphie respectée) du Cratyle ?

    « Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes dévorés par le feu ». Ainsi parlait, peut-on dire, notre maître à la fin du quatrième chapitre de « La crise de la représentation » en mentionnant un splendide jeu de lettres !

    Dans un commentaire tout récent de cet espace, il était question d’un jardin, le jardin de Monet.

    En le relisant, j’ai pensé à un autre jardin, celui de l’épilogue de « La crise de la représentation » où le promeneur qui pense et rêve, donc qui bifurque, essaye de comprendre sa propre nature.

    Accompagnant son « Atlas » d’un petit mot, Michel Serres, un jour, m’écrivait à quel point il eût aimé visiter un jardin près de chez moi…un jardin japonais.

    Mais où sont, maintenant, les intellectuels aux larges chapeaux, à l’heure où les carottes sont cuites, qui nous proposent d’aller faire un tour dans leur jardin…potager, sans robot pour tondre le gazon ?

    Puisse-t-il revenir le spectre d’Intermezzo, la pièce de Jean Giraudoux, pour nous apprendre, enfin, à cultiver notre jardin, celui imparfait de notre humanité !

    Bonne nuit

    Dominique

  2. Avatar de Alicien
    Alicien

    Bonjour la compagnie !

    Quel beau temps pour travailler dans les jardins !

    Cette après-midi, j’étais en train de sarcler les fraisiers, le persil et autres sarriettes quand, soudain, un collègue, lui aussi jardinier à ses heures, m’accoste dans l’intention d’aller boire un p’tit coup sous les tonnelles, à deux pas du potager.

    Nous voici donc attablés autour de quelque boisson du cru rafraîchissante.

    Pour parler du temps qu’il fait, bien sûr, et des indices qui invitent à penser que ça va continuer.

    Le mot est lancé « indice ». Et votre serviteur de se plaire à citer un court extrait du billet du 5 avril dernier :

    « D’une certaine manière, l’indice demeure indicible, il montre au lieu de dire(pour citer une importante distinction posée par Wittgenstein)  »

    Et de préciser ce qui suit :  » Ce qui peut être montré ne peut pas être dit (TRACTATUS LOGICO-PHILOSOPHICUS 4. 1212 –)

    Mon interlocuteur, alors, de me répliquer
    fissa :

    « Je ne connais pas ce gars-là, c’est indéchiffrable son truc et pour moi, c’est du chinois. »

    Je me suis plu à lui lire un extrait de « Figures II » sur « Le jour, la nuit » où Gaston Bachelard est cité et l’imagination du langage au double sens, objectif et subjectif, mise en exergue, par Gérard Genette.

    L’ami me regarde, étonné et tout de go me pose la question :

    « Savez-vous ce que c’est qu’un écrivain ?  »

    Et moi de lui répondre :

    Puisque nous sommes au jardin, je dis que c’est un insecte parasite qu’on appelle communément la « bêche ».

    Mon visiteur éclate de rire en levant son verre de pinot noir, s’attendant sans doute à une autre réponse de ma part.

    Pour moi, un écrivain, me dit-il, c’est quelqu’un qui fait des livres non pour véhiculer quelque chose, non pour s’exprimer, mais parce que c’est sa vie, le lieu de sa pensée.

    J’en suis resté tout baba, et me suis dit en mon for intérieur, que ça, c’est du français !

    Un théoricien du récit n’aurait pas mieux dit.

    Alicien

  3. Avatar de Aurore
    Aurore

    « J’te raconte pas ! »

    Ainsi se termine ce puissant billet.

    Nous retrouvons ces mots d’adolescents dans « La crise de la représentation », page 153, suite à une citation non localisée de Régis Debray.

    Quitter mitaines et charentaises ou s’exiler à domicile pour se raconter des histoires ?

    Une réponse s’impose…

    J’insiste.

    Aurore

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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