Les empreintes, non l’emprise (à propos de Roland Barthes)

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Je participerai mercredi matin 10 juin prochain, à l’invitation de Géraldine Muhlmann, à l’émission « Avec philosophie » de France culture, qui sera consacrée à Roland Barthes. Je ne sais si je dois cette proposition (dont je me réjouis) au colloque « Empreintes de Roland Barthes » que j’avais dirigé en Sorbonne, en juin 2018, et dont les actes sont parus chez Cécile Defaut. Roland Barthes aura, d’une façon générale, beaucoup inspiré mes études, et du temps de nos Cahiers de médiologie nous avions eu plusieurs fois occasion de préciser notre rapport avec sa propre sémiologie, elle-même assez fluctuante. Je songe en particulier aux recherches de Louise Merzeau, notre très regrettée amie, qui signe dans ce volume une stimulante conférence intitulée « Du signe à la trace ». Je republie donc ici le texte de ma propre conférence, qui alimentera forcément le dialogue que nous aurons à l’antenne, avec Géraldine et l’autre invitée de cette émission matinale, Tiphaine Samoyault. 

« Le titre choisi pour notre rencontre peut annoncer une enquête sur la transmission : par où passe le mieux l’influence d’un penseur, par ses thèses, ou son style ? Depuis que j’ai proposé d’appliquer ce mot d’empreintes (au pluriel) aux études sur Roland Barthes, je le retrouve un peu partout, comme s’il avait la vertu de nous tirer vers le corps, vers une présence éparpillée en fragments, en éclats, peut-être en échardes.

« Roland Barthes nous aura tenu un discours de séduction plus que de science, et ce discours se propage sur le monde d’une certaine contagion ; je songe à la façon dont Nietzsche parlait de la vérité en philosophie, dans un paragraphe fameux de Par delà le bien et le mal : pour peu que la vérité soit femme, on ne l’attrapera ni avec des raisonnements ni avec des thèses…

« En philosophie justement, autour des années 60-70, Roland Barthes ne tenait pas le haut du pavé. Il ne partageait guére les objectifs grandioses d’Althusser, Deleuze, Derrida, Foucault ou Lacan, on le citait sans doute à côté d’eux mais il passait pour mineur. Mineur pourtant, c’est aussi ce qui creuse – notamment des empreintes.

« En traitant ici des empreintes reçues de RB, j’invite implicitement le chercheur à parler de lui en parlant de soi. La sémiologie de l’empreinte en effet présente une troublante continuité, l’objet et le sujet de l’énonciation n’y sont pas nettement distingués. « Cet auteur que j’appelle pour moi Roland Barthes » pourrai-je dire, à la façon dont lui-même parlait du Japon, reconstruit à son usage personnel et devenu ainsi atopique. De même Barthes dissémine parmi nous des empreintes disparates : ni unifiables dans un espace commun, ni clairement localisables.

« Nous parlerons donc sur lui non par métalangage – qu’il fuyait, comme s’il y entendait la dureté arrogante du métal, et non le feutré du neutre – mais sur le mode du compagnonnage, ou de la conversation : en quoi, sur quels points (quels puncta) RB nous touche personnellement ? Impossible de tout lire ni de tout dire de lui, et son rayonnement est d’ailleurs inégal, plusieurs de ses textes ont fortement vieilli. Il semble même, d’un point de vue médiologique dont il a contribué à jeter les bases (en conjuguant la sémiologie, la pragmatique et une attention soutenue portée aux dispositifs matériels, organisationnels et institutionnels de l’énonciation, aux différents théâtres du discours), que ses textes soient devenus délicieusement démodés. RB est intimement solidaire de la graphosphère, dont les prestiges s’éloignent. Mais cela ne déclasse ni son style ni sa morale, et nos empreintes s’annoncent éthiques-esthétiques plus que techniques ou théoriques.

*

« Une bonne part des phobies ou « méduses » de RB tournent autour de l’emprise :

– la bêtise : on ne connaît pas, par définition, son empire ou son rayon d’emprise. La même doctrine tantôt libère et tantôt crétinise, les disciples donnent du maître une version collante ou dogmatique…

– la doxa (et la bonne conscience qui s’attache à – ) : nous baignons dedans, nous pensons par elle. Elle ne se donne pas comme un objet en vis-à-vis, pas comme un corps de représentations ni de contenus discutables ou objectivables. Il n’est pas question de rompre avec, elle semble toujours renaissante et resurgissante en nous ;

– la nature, ou plutôt la naturalisation, l’immense empire de ce qui va de soi, de ce qu’on prend pour donné, pour acquis.

« Ces trois « méduses », examinées dans les Mythologies, sont les plus poisseuses car elles se tiennent en deçà de la représentation, sur le mode de l’écosystème, de l’enveloppe ou du milieu. Mais poursuivons :

– un objet à peine objectal ou difficile à tenir à distance, la langue : toujours « fasciste » selon le mot peut-être malheureux, mais retentissant, de la grande Leçon de 1977 ? On distinguera en effet de la langue les tactiques de la parole.  Il faut pourtant en passer par elle, d’où une guerre interminable, qui se poursuit dans l’énonciation, le style et plus précisément dans la littérature qui ne cesse de rémunérer ce défaut des langues ;

– des attitudes propositionnelles : le binarisme, inhérent à la langue, le discours thétique ou de fondation, la prétention au signifié dernier ou « en dernière analyse ». L’arrogance, la « bête immonde du dogmatisme », c’est-à-dire la conjonction d’une idéologie avec un pouvoir. Cela commence déjà avec le choix d’une continuité syntaxique, d’un ordre rigide des raisons, d’un enchaînement lourd…

– certaines propositions cherchent en nous un acquiescement grégaire ou sans débat ; d’où empoissements hystériques, rassemblements consensuels formatés par les industries culturelles, fascinations, glu, possession. 

« À tout ceci qu’il ne supportait pas, RB aura opposé divers contre-poisons. Sur ce dernier front, le remède s’appelle notamment Bertolt Brecht : effet de distanciation, de secousse, de lézarde ou d’ironie dans le discours, ouverture de la scène (épique) qui n’emprisonne ni les corps ni le sens. La fragmentation en tableaux et la discrétion (analyse, alphabets, respiration, recombinaisons…) vont dans le même sens. À l’emprise logico-langagière, RB oppose le Neutre c’est-à-dire notamment la nuance et les moires de l’énonciation. Aux jeux trop fermés ou rigides du concept (Begriff toujours connoté par la griffe et la violence de la main) la déprise du N-V-S, le Non-Vouloir-Saisir qui fait son entrée à la fin des Fragments d’un discours amoureux. Aux injonctions dogmatiques de la prêtrise, les jeux de l’art (Nietzsche déjà).

(à suivre)

Une réponse à “Les empreintes, non l’emprise (à propos de Roland Barthes)”

  1. Avatar de Roxane
    Roxane

    Bonjour !

    Le lecteur, l’auditeur, si tant est qu’il existât encore, pourrait peut-être se poser la question :

    Notre ami Daniel aurait-il été invité sur les ondes d’une chaîne de radio nationale qui vit avec l’argent des contribuables, si son dernier billet eût fait l’éloge du film d’utilité publique « L’abandon » ?

    En ce pays aux millions de pauvres et de taiseux, il ne messied pas de s’interroger calmement entre gens qui ont apprécié « Viva Vivaldi » et qui sont contents d’aller prendre un bain dans la mare des signes avec le licencié ès lettres du Collège de France. La plongée est prévue pour bientôt.

    La station censée « lancer ce futur » (anagramme de « France Culture ») va-t-elle par des questions et réponses judicieuses intéresser le petit peuple de France, s’il écoute, je veux dire capter, élever son âme ?

    Je veux parler de ces gens qui n’ont pas lu une seule ligne des « Fragments d’un discours amoureux » mais qui ont su « désapprendre » par chance ou par la force des choses.

    Il y a de l’empreinte chez le réconciliateur du réel et les hommes, il y en a aussi chez le poète d’un autre milieu qui voit jaillir des roches de ses Alpilles, la source bienfaisante.

    Il suffira peut-être d’un signe, un matin…

    Roxane

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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