Antoine Spire dans l’affection des siens

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J’ai donc assisté mardi 3 novembre aux obsèques d’Antoine Spire, suivies par une foule considérable : les activités citoyennes d’Antoine faisaient de lui un personnage public, très apprécié des habitants d’Ivry. Et les témoignages prononcés au micro de la salle Robespierre ne manquèrent pas d’émouvantes précisions, je situe mieux, depuis ces prises de parole, Antoine parmi les siens.

J’ai prononcé moi-même à cette occasion quelques mots, où je soulignais principalement deux choses : d’abord, et à découvrir le « mur » d’image et de portraits diffusé par ses enfants (Alexis, Nicolas et Rachel), je remarquais qu’Antoine avait une gueule. Ce mot peut choquer, pourtant je l’emploie en excellente part, car cet avantage n’est pas accordé à tous les seniors (dont je suis). J’étais frappé, chaque fois qu’il m’ouvrait la porte de leur appartement rue Danièle Casanova, par la lumière qui baignait son visage dans la pénombre, ces traits m’attiraient invinciblement, par leur bonté évidente, par la bienveillance, la bienfaisance qui rayonnaient de ce grand front, j’étais comme aspiré par lui, tenté invinciblement d’y déposer (non sans espièglerie) un baiser. 

Et derrière lui, autour, de tous côtés, il y avait ses livres, autre sujet d’étonnement et d’admiration. J’ai eu comme Antoine au fil de ma vie le goût (la manie ?) d’accumuler les livres, mais tout de même pas à ce degré ! Plusieurs déménagements m’ont forcé récemment à réduire ma bibliothèque, à la ramener à un niveau raisonnable – mais quelle est la bonne mesure ? Je comprends la passion d’Antoine, je la partage jusqu’à un certain point, lui et moi communions dans la religion du livre. 

« Religion » on le sait dérive d’une double source latine, des verbes religere, recueillir, et religare, relier. Dans les livres nous recueillons un enseignement, un contenu ou une leçon, et les pages qui n’en contiennent pas, qui n’en délivrent pas ne méritent pas d’exister. Mais ce contenu n’est pas l’essentiel, tant que nous ne le partageons pas. Contrairement à la formule de Mallarmé, « peut-être le monde doit-il aboutir à un beau livre », je dirai que le livre n’est pas le terminus ad quem de la culture, ni de la pensée ; d’abord parce que nos livres se pensent entre eux, se frottent, s’échangent ou s’hybrident de mille croisements, en mille façons… Et qu’aucun livre n’est donc par lui-même complet, ou achevé, quelle que soit l’impression d’absolu, ou de réussite définitive, que nous donnent certains ouvrages pour nous fétiches, ou de référence. 

Je verrais plutôt les livres comme autant de batteries ou de piles, où la parole se charge en silence. Et d’où la parole renaît, d’autant plus vive, ou mordante. Nous avons en médiologie tenté de soigneusement distinguer une logosphère où la parole agissait d’une graphosphère qui retenait la parole captive, ou qui la réservait pour d’autres circuits, d’autres accomplissements : le livre et le règne de l’imprimé, qui prennent leur essor au XV° siècle, entretiennent en effet un différé (déjà cultivé par l’écriture) qui modifie en profondeur les régimes de vérité, de mémoire ou d’autorité véhiculés par l’oralité.

Antoine, qui avait la mystique du livre, était aussi avec la radio, ou les cafés-philo, le champion d’une oralité chaude, joyeuse, communicative, et cette conjonction oblige à nuancer notre médiologie, ou l’austère prophétie de Mallarmé : non le monde ne doit pas aboutir à un beau livre, à un monument de froid silence, car ces livres à leur tour servent à entretenir entre nous le débat, un entretien proprement infini, jamais achevé.

Jean Birnbaum, dans son témoignage de mardi, remarquait (comme l’avait dit Etienne Klein) que dé-battre c’est renoncer à se battre, ou instaurer entre nous une paix relative. Le débat est donc consubstantiel à l’espace démocratique qui fonde notre culture (notre science, notre laïcité et l’expression en général de nos croyances, ou de nos goûts)… 

Antoine avait pour le débat une passion gourmande, contagieuse ; il aimait cette électricité des propos, des interprétations échangées, voire heurtées ; il avait la pensée volumineuse, ou colloquante – une disposition accueillante, curieuse des autres et qui peut-être se perd entre nous, si j’en crois la radicalisation, la brutalisation de certains échanges. En un mot, Antoine n’était pas dogmatique, mais pratiquait au contraire l’humour, ou une énonciation veinée de fissures, de lézardes qui appelaient la contradiction, ou l’interlocution.

J’ai rappelé dans le billet précédent que j’ai confectionné deux livres avec Antoine, édités dans sa collection « Clair et net » au Bord de l’eau, celui de Tassinari défendant sous l’identité de Shakepeare celle du juif italien Florio, et mon propre Génération Woody, consacré à l’œuvre immense et toujours à défendre de Woody Allen. Or l’un comme l’autre de ces deux livres fuient le dogmatisme ; nous y cultivons des hypothèses, des suppositions, « Let’s  pretend » comme dit Alice à sa chatte Kitty dans Au-delà du miroir, feignons d’être toi et moi des rois et des reines… Pour m’être rencontré avec Antoine dans cette feintise, je ne suis pas loin de penser que nous gagnons, frottant les uns aux autres nos livres, en ironie, donc en sagesse.      

D’une façon générale, Antoine agissait moins en penseur qu’en passeur, attentif aux chances d’un échange, d’une ouverture faufilée entre tous ces livres qui nous submergent, nous encombrent ; et cette oralité ne se manifestait jamais mieux qu’à table. Plusieurs orateurs ont rappelé qu’on mangeait bien à la table des Spire (merci Colette !), que j’ai moi aussi connue conviviale, joviale. Le buffet gargantuesque mis à notre disposition avant-hier ravivait ces souvenirs, et relançait entre nous le désir de nous entre-tenir : par la parole mais aussi par les bras, les liens qu’un corps peut lancer vers un autre corps… Les funérailles d’un être cher sont de grands moments d’une communauté, d’une fraternité retrouvée, chaleureuse, tactile. 

Ce mardi, l’évidence d’une famille ravivée par la disparition d’Antoine prenait tout son sens.                     

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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