Voici six ou sept ans peut-être que j’ai entendu pour la première fois le chanteur-compositeur Thomas Fersen, c’était au rendez-vous de septembre d’Uriage en voix, il y occupait la scène dans un costume noir légèrement étriqué, sans aucune recherche particulière de spectaculaire, d’éclairages ni d’effets spéciaux, je me rappelle seulement qu’il était soutenu par un quatuor féminin de violons, lui-même se mettant parfois au piano, et qu’entre ses chansons (qui puisaient largement dans un folklore rural et plus précisément breton) il délaissait la musique pour nous dire, d’une voix monocorde, de délicieuses fables de son cru, qui semblaient tirées de La Fontaine.
Ce tour de chant demeure pour moi enchanteur, par ses mélodies raffinées, ses paroles ciselées. Je découvrais Thomas Fersen, qu’Odile semblait connaître sans m’en avoir jamais parlé. Nous nous sommes précipités sur Deezer et notre automne cette année-là fut émaillée de ses chansons tendres, drolatiques, comme l’installation du paysan dans le cochonnier de sa ferme, ou le roman d’amour d’une chauve-souris avec un parapluie…
Je ne me souviens pas qu’il ait chanté ce soir-là « Monsieur », pièce pourtant d’une qualité et d’un humour exceptionnels, souvent réécoutée par nous deux Odile, et que France inter de ce samedi 11 avril a inopinément diffusée : quel bonheur d’être pour trois minutes envahi, dans la voiture, par cette voix qui nous débite d’un ton tranquille cette histoire sarcastique ! J’en recopie ici le texte, à défaut de pouvoir en transcrire la musique (les violons) que chaque lecteur se procurera sans mal ; et avant d’ajouter, à ces mots percutants, quelques lignes de commentaire.
Paroles de la chanson « Monsieur » :
Les passants sur son chemin
Soulèvent leur galure
Le chien lui lèche les mains,
Sa présence rassure.
Voyez cet enfant qui beugle,
Par lui secouru
Et comme il aide l’aveugle
À traverser la rue.
Dans la paix de son jardin,
Il cultive ses roses,
Monsieur est un assassin
Quand il est morose.
Il étrangle son semblable
Dans le Bois de Meudon
Quand il est inconsolable,
Quand il a le bourdon.
A la barbe des voisins
Qui le trouvent sympathique
Monsieur est un assassin,
Je suis son domestique.
Et je classe le dossier
Sous les églantines.
Je suis un peu jardinier
Et je fais la cuisine.
Il étrangle son prochain
Quand il a le cafard
Allez hop dans le bassin
Sous les nénuphars.
Et je donne un coup de balai
Sur le lieu du crime
Où il ne revient jamais,
Même pas pour la frime.
Sans éveiller les soupçons,
Aux petites heures
Nous rentrons à la maison,
Je suis son chauffeur.
Car sous son air anodin,
C’est un lunatique.
Monsieur est un assassin,
Chez lui c’est chronique.
Il étrangle son semblable
Lorsque minuit sonne
Et moi je pousse le diable
Dans le Bois de Boulogne.
Le client dans une valise,
Avec son chapeau
Prendra le train pour Venise
Et un peu de repos.
Il étrangle son semblable
Dans le Bois de Meudon
Quand il est inconsolable,
Quand il a le bourdon.
A la barbe des voisins
Qui le trouvent sympathique
Monsieur est un assassin,
Je suis son domestique.
Vous allez pendre Monsieur,
Je vais perdre ma place.
Vous allez pendre Monsieur,
Hélas ! Trois fois hélas !
Mais il fallait s’y attendre
Et je prie Votre Honneur
Humblement de me reprendre
Comme serviteur.
Et je classerai ce dossier
Sous les églantines.
Je suis un peu jardinier
Et je fais la cuisine.
Hilarante mise en scène d’un assassin et de son dévoué domestique, qui n’a rien à redire aux mœurs de son maître, et qui nous fait donc songer à Leporello devant dom Giovanni : le parfait prototype du faquin, malheureux de perdre une si bonne place. Préposé à la garde du catalogue chez da Ponte/Mozart, comme ici à « classer les dossiers » – à pousser la poussière sous le tapis. Ce qui est drôle autant qu’effrayant chez Molière, chez Mozart comme chez Fersen, c’est l’admiration évidente du serviteur pour son maître, donc sa complète absence de conscience morale. Aux ordres de « Monsieur », le faquin ne voit pas plus loin que son service, qu’il rappelle ici avec une pointe de fierté, jardinier, cuisinier, chauffeur, et toujours homme de mains.
La routine du crime alimente le comique de la situation, personne n’y voit rien, n’y trouve à redire, et la nature elle-même (nénuphars, roses, églantines) conspire par son décor innocent à l’effacement des traces. Ces crimes d’ailleurs n’ont rien d’étonnant, chaque matin nos journaux en relatent de semblables, et cette banalité du mal, semble nous murmurer Fersen, mérite à peine une chanson. De sorte que la musique composée pour soutenir cette histoire prend une allure de comptine, chantonnée en sourdine plutôt que chantée, avec des effets calculés de répétitions (le propre du serial killer), mais aussi, côté domestique, une attention maniaque portée au compte des syllabes, au service de la rime toujours impeccable : faire rimer, dès les premiers vers, aveugle et enfant qui beugle n’avait rien d’évident…
Chapeau, et merci, Monsieur Fersen !

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