Généreux J.O.

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Nous regardons Odile et moi quelques épreuves des J.O., les invraisemblables pirouettes dans le ciel des champions de snowboard, ou du « half pipe », la surhumaine élégance des patineurs, en solo ou en couple… Je me sens, devant ces mutants, saisi par la honte d’avoir un corps aussi gauche, comme enlisé. Mais, me glisse Odile, tu ne crois pas que ces Jeux contribuent à la paix dans le monde ?

Très bonne question, à creuser en effet. Car on peut percevoir la rivalité ou l’émulation entretenues par ces Jeux comme une guerre, alors que c’est tout le contraire. Dans l’état de guerre, je suis poussé à détruire un adversaire qui, si je n’y parviens pas, me détruira. Avec la compétition sportive, mon ennemi se change en mon meilleur allié, ou ami. Par lui en effet je suis amené à donner le meilleur de moi-même ; sans la pression mesurée en dixièmes de secondes que s’infligent les concurrents d’un biathlon ou d’un patinage de vitesse, les athlètes ne se dépasseraient pas, les records ne tomberaient pas… C’est l’autre, certes adversaire mais non ennemi, qui me rend meilleur ou me pousse au sommet de moi-même. L’émulation façonne l’excellence, chacun doit sa meilleure part à la concurrence des autres. C’est grâce à ces autres que je m’accomplirai vraiment, pleinement, et accèderai éventuellement au titre de champion.

Les J.O. instaurent ainsi une guerre non pas fratricide, mais généreuse, une ressource de paix profonde entre les hommes (et les femmes), puisque la lutte y met en évidence le bon usage des conflits, qui donnent à chacun l’occasion de se dépasser, de trouver en soi des ressources auxquelles seul, sans cette adversité providentielle, il n’aurait pas accès. 

Il est donc très émouvant, au fil de ces reportages ou de ces directs parfois haletants, de percevoir entre les nationaux ou les équipes qui s’affrontent une fraternité virtuelle sous-jacente, une solidarité tangible, les petits signes d’une reconnaissance mutuelle, sourires, applaudissements discrets… Les vrais sportifs n’ont aucune raison de se haïr, ils se respectent et entre eux se reconnaissent – et c’est ainsi que malgré les frontières et les guerres par ailleurs bien réelles, notre humanité progresse et grandit.

(Je dois à quelques écrits de mes amis convivialistes, et à la revue MAUSS, en référence à Marcel Mauss mais dont l’acronyme désigne aussi le Mouvement Anti-Utilitaire en Sciences Sociales, qui traite notamment du don, de la coopération et des bienfaits d’une rivalité non-destructrice, l’essentiel de cette petite réflexion.)       

21 réponses à “Généreux J.O.”

  1. Avatar de M
    M

    Billet d’excellence, évidemment !

    Il me fait penser à Bernard Pivot et Micheline Sommant, s’interrogeant en chœur, il y a quelques décennies :

    « Mais la plus belle médaille ne revient-elle pas à la Nature ?

    Les skieurs olympiques ont-ils eu une pensée pour la petite ancolie ? »

    Ce blogue qui n’a rien d’olympique car point de médailles en vue – surtout pas ! – n’apporte-t-il pas la preuve que des gens très différents au niveau social et culturel, peuvent se « rencontrer » dans l’élégance de la réflexion et le désir de chercher à comprendre (au sens de prendre avec soi) ? On sait la réponse.

    Aussi, vais-je de ce pas pensif, porter ce billet à la connaissance d’un autre blogueur de l’intérieur des terres.

    Un historien local, auteur, féru d’olympisme qui sans nulle conteste appréciera.

    Plus d’un politique coincé, doit se poser la question : « Quand te reverrai-je pays merveilleux ? »

    Comme s’il était nécessaire de s’envoyer en l’air pour « oser rêver grand ensemble »…

    Au plaisir

    M

    1. Avatar de Jean-Louis

      Ambivalence : oui l’occasion est belle à la fois de se dépasser et d’exalter des rencontres dont nous avons besoin, mais c’est laisser la valeur compétition vs coopération, qu’il faudrait arriver à développer… en commençant par lui trouver une place attractive dans nos cultures.
      Quant à la symbolique « JO d’hiver » dans un contexte de dérèglement climatique… il faut réfléchir.
      Bravo pour ce texte.

  2. Avatar de Aurore
    Aurore

    Bonjour et bonne fête à tous les amoureux !

    Il y a en filigrane du romantisme en ce billet où l’on imagine les patineurs se laissant porter par la magie des glaces.

    Le sport olympique comme moyen de faire la paix et terrasser à tout jamais le dragon de la violence ?

    Dans « La terre et les rêveries de la volonté » l’auteur nous dit que Walter Scott ne sait pas référer les songes et les aventures à un rêve absolu; le psychisme romantique n’est pas actif. Le tropisme de la rêverie souterraine est alors méconnu.Walter Scott met des raisons où il y avait des rêves. Il met des roueries où régnait la puissance.

    Quid de son roman historique ?

    Quentin, reviens-nous !

    Aurore

    Samedi quatorze février deux mille vingt-six

  3. Avatar de Jacques de l'abbaye
    Jacques de l’abbaye

    Bonjour !

    Le petit mot d’Aurore me fait penser au générique d’une série télévisée du début des années septante.

    Quentin Durward, une belle chanson interprétée par Jacqueline Boyer dans cette série de Jacques Sommet et de Gilles Grangier, d’après le roman historique de Walter Scott. Je n’ai pas oublié cet air qui résonne encore dans ma tête.

    Ce matin, en ouvrant Le Journal du dimanche, la une me saute aux yeux. La mort du jeune Quentin, assassiné sauvagement dans une rue de Lyon, hier.

    Mais où donc étaient le Ministre et le Préfet, ces gens bien payés par les contribuables, qui ont traîné leurs fesses des années durant sur les bancs de l’université pour avoir une bonne place?

    Quid de leur humanité, de leurs facultés de prévoyance ?

    Envoyer aux alentours d’une ferme, des compagnies de CRS, hélicoptères et chars d’assaut, pour faire abattre des troupeaux de bovins, c’est chose faite sur ordre donné.

    Mais pour sécuriser une simple rue où dans une salle universitaire une militante politique en keffieh et député européen tient conférence, alors là, il n’y a plus personne ! Et d’abominables malfrats, assassins de la pire espèce que dénonçaient déjà Paolo Pasolini courent dans la nature, contents d’avoir tué un jeune homme qui ne pensait pas comme eux. Pauvre France de veaux diplômés capables de faire de beaux discours mais inefficaces sur le terrain !

    Je me souviens d’une conférence donnée dans une grange de ferme, sans ministre en cravate, par un professeur des grandes écoles, habitué à s’exprimer dans les salles paroissiales face aux parents d’élèves bien élevés ou dans une grande salle de concert parisienne.

    L’orateur talentueux a publié un livre préfacé par le frère de Vincent Bolloré. Le nom de « Bolloré » fait sauter au plafond plus d’un sycophante qui ne peut sentir ce « Trump à la française ».

    L’organisateur qui n’est pas un enfant de chœur s’est fait l’avocat du diable, non sans un zeste d’humour, nécessaire en la circonstance. Le conférencier qui en connaît un rayon en matière de physique quantique a su argumenter dans la bénévolence et le sourire, là où il y a matière à contredire.

    Et quelques petits malins qui étaient venus pour en découdre sont repartis sans mot dire, la queue entre les jambes, furieux et honteux comme un renard qu’une poule aurait pris.

    Dans le bruit et la fureur, place désormais aux satyres gracieux virevoltant avec élégance sur le lac inconnu du temps retrouvé.

    Pour toi Quentin.

    Jacques

  4. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Admiratrice du patinage artistique, j’ai suivi ces ballets sur glace virtuoses et poétiques, liant les quatre coins de la planète. Une belle concurrence fraternelle – avec sa dose de déstabilisation : que de chutes inattendues de candidats pourtant solides : Ilya Malinin entre autres ! où le mental le dispute au physique. On salue le prince de la glace du Kazakhstan. Voilà un domaine modèle de méritocratie, brassant milieux sociaux ainsi que petites et grandes nations.

    D’autres entreprises humaines semblables à ces antiques jeux – à diverses échelles et degrés de diffusion : les orchestres éphémères comme celui de Barenboïm ressemblant maints pays belligérants du globe, les équipes scientifiques de haut niveau où Japonais, Anglais, Hongrois, Indiens, Chiliens cherchent et trouvent pour l’humanité, ou encore l’aventure spatiale – notre spationaute nationale S. Adenot et ses collègues Américains et Russes – nous mènent en parallèle vers un bel Olympe pacifique.

    Ce n’est plus le cas de l’Eurovision, gangrénée à présent par l’idéologie et l’agressivité, inapte à se transcender.

    Dans un monde de violence grandissante – à l’image hideuse, chez nous, du lynchage de Quentin mort hier- les jeux sont l’un des rares champs de passions joyeuses, stimulantes, et octroyant encore aux Sapiens (à l’occasion un peu moins Demens, clin d’œil à Edgar Morin qui met un trait d’union) leur part de rêve et d’espoir.

    Merci Daniel – et Odile l’inspiratrice- pour ce billet nettement plus envolé que les précédents !

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Oui chère Anetchka, il est important de relever comme tu le fais les cas de « rivalité non destructrice », et de les étendre, car avec eux se développe notre espèce (sapiens-demens, merci Edgar !). Il faudrait leur consacrer quelques soigneuses études, ce que font mes amis du MAUSS…

  5. Avatar de Dominique
    Dominique

    Oui, « oser rêver grand ensemble », comme dit Notre-Dame de l’espace !

    Sur le plancher des vaches où survivent, comme ils peuvent, tant de miséreux,
    à des parsecs de cette envolée qui coûte les yeux de la tête, plus d’un, à la fin du mois, rêve…de s’en sortir tout simplement.

    Dominique

  6. Avatar de Max
    Max

    La Tribune du Dimanche titre à la Une !

    « Jeux d’hiver Le bon air olympique ».

    Décidément, tout va bien en France !

    Max le lionnais

  7. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Oui Dominique, il faut avouer que le coût de ces envolées dans l’espace, et – toute proportion gardée- des JO donne un peu le vertige au tout venant du plancher des vaches! Si au moins c’était le tribut à payer pour la colombe de la paix… mais, selon votre expression, « le dragon de la violence n’est toujours pas terrassé »… Le rêve est éphémère au cœur de cette actualité plombée, et le bon air olympique » des manchettes de la tribune du Dimanche, rapporté par Max, vire bien vite à l’étouffoir…L’ironie grinçante de l’antiphrase « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes » reste hélas bien d’actualité…

  8. Avatar de Jfr
    Jfr

    Quand la rivalité devient émulation, on se dépasse, on progresse, on va vers les sommets … Merci pour ce terme de rivalité non destructrice. Voici ce que j’ai lu à propos dc ces JO «Selon des déclarations du Comité international olympique (CIO), 10 000 préservatifs ont déjà été épuisés/utilisés par les quelque 2 800 athlètes présents, soit une moyenne d’environ 3 par personne pour tout l’événement, au bout de seulement trois jours de compétition. Face à la forte demande, les organisateurs ont commandé et commencé à distribuer environ 5 000 préservatifs supplémentaires pour répondre au besoin croissant dans les villages olympiques ». Félicitations.. Make love, not war…

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Oui cher JFR, ces chiffres sont très intéressants, ils montrent que la relation sexuelle ne nuit pas à la performance sportive, bien au contraire : faire l’amour renforce les capacités physiques en général. Et intellectuelles ?

  9. Avatar de M
    M

    Bonne question, cher maître randonneur.

    Est-ce par hasard, Monsieur J F R, si la devise archi-connue, surtout depuis mai 68, que vous

    préférez citer dans une langue étrangère, à savoir « Faites l’amour, pas la guerre » a pour anagramme :

    « L’orgasme apaisera le futur » ?

    Est-ce prouvé, Monsieur le savant, que les parties de jambes en l’air, en chambre, vont multiplier en beauté les triples axels sur glace pour égayer d’or les tenues amarante ? Et si le nombre des préservatifs jetés dans les cuvettes des WC est égal aux nombres de pages d’un livre, tournées dans le calme d’une nuit tranquille pour apprendre quelque chose et exhausser son âme ?

    Comment ne point penser à ces versets athlétiques de Paul s’adressant aux corinthiens (24, 25 et 26 du chapitre IX) dans la liturgie chrétienne ?

    Décidément, l’aigle est au futur…Et les aigles attaquent !

    Il serait temps que tombent des forteresses.

    M

  10. Avatar de Jfr
    Jfr

    « L’orgasme apaisera le futur ». Splendide. Magnifique. Quelle anagramme faite-vous alors surgir du verset 25-IX de la Lettre aux Corinthiens : « Tout lutteur se maîtrise en tout. Eux pour recevoir une couronne périssable, mais nous une impérissable » (traduction Chouraqui) ?

  11. Avatar de M
    M

    Réponse à J-F R

    Quelle belle et difficile question que vous posez là, cher savant et perspicace interlocuteur !
    Un édile des cimes, ce matin, Porte de Versailles, dans un salon sans vaches et avec des moutons, a vanté les applications de l’Intelligence artificielle dans le domaine concerné. Alors, tout naturellement, je me suis permis d’aller interroger le chat de service pour lui demander de me donner l’anagramme exacte de la citation du verset 25 au chapitre IX de la première épître aux Corinthiens.
    Et voici sa réponse :

    « Voici une anagramme complète (mêmes lettres, simplement réorganisées) de :

    « Tout lutteur se maîtrise en tout. Eux pour recevoir une couronne périssable, mais nous une impérissable »

    ✨ Anagramme :

    « Une âme pure se nourrit d’ardeur : nous pour une éternelle couronne, eux pour une gloire passagère et brève. » (Fin de citation)

    Il y a bien les 86 lettres de la citation mais ce ne sont pas les mêmes, donc la machine sans poil ne connaît pas le sens du mot anagramme et je ne suis pas certain que Quentin, ce jour, sur son podium italien, médite dans la nuit sur ce jeu de lettres.

    Petite bizarrerie sans la moindre importance, peut-être, mais qu’il me plaît de vous rapporter.

    Avant de prendre connaissance de votre commentaire compendieux et signifiant, Monsieur J-FR, bible ouverte à côté de moi, je cherchai à relire le premier verset du chapitre XIII de l’épître de Saint Paul aux Romains, pour vérifier la citation en latin faite ex Cathedra par un ami, dans une conférence sur « L’incomplétude », lors de sa fête quelque part rue Richelieu, à Paris.

    Puisque les anagrammes retiennent votre attention critique, J-F, me donnez-vous la permission sous le couvert de notre estimable modérateur, de bifurquer un tantinet soit peu pour vous inviter à « disséquer la dame » dont l’anagramme est « Le marquis de Sade »? Je veux dire « analyser », un mot qui vous sied à merveille, n’est-ce pas, mon Capitaine, ô mon Capitaine ?

    Avec votre excellentissime question, je me retrouve dans un lieu, mon bon Seigneur, où le sacrilège est interdit et la pudeur s’impose, et tout naturellement le respect de mise. Analyser la dame, c’est peut-être, Monsieur le savant, la prier de « s’asseoir nue dans l’église »… Attendez, de grâce, avant de me vouer aux gémonies ou de me faire brûler vif sur la place d’une université, que je vous livre l’anagramme de la position de la dame, à savoir : »Les liaisons dangereuses ». Peut-être pour découvrir une « Vérité de l’amour » dans les lettres de « Marie de Tourvel » où dans tel jeu de lettres et de l’Être, « la courbure de l’espace-temps » révèle le « superbe spectacle de l’amour ». Quèsaco, braves gens ? Tout ça c’est de l’hébreu pour le commun des mortels qui se souviennent de la terrible question : »Ô mort, où est ta victoire ? »

    Alors, il ne messied pas de solliciter la réflexion salvatrice des professionnels de la sémiotique pour nous aider à chercher à comprendre, en telle matière lexicale où le physicien moderne, attiré par la conversation scientifique, y voit un sens caché ?

    Puissè-je être entendu !

    Quant à « La vertu renommée d’Aristote » dites-moi, cher interlocuteur, l’anagramme, s’il en existe, qui la fiance à merveille ?

    Je m’en retourne à mes Complies, en cette abbaye du côté de Liettres et vous souhaite une bonne nuit d’hiver.

    M

  12. Avatar de jfr
    jfr

    Réponse à M.
    Ah ces anagrammes renversantes… « L’orgasme apaisera le futur » pour « Faites l’amour, pas la guerre » vaut bien « Disséquer la dame » pour « Le marquis de Sade ». J’avais jusqu’à présent gardé en tête pour « Le marquis de Sade » : « Démasquer le désir » Et pour L’origine du monde, Gustave Courbet » : « Ce vagin où goutte l’ombre d’un désir ». Quant à « La courbure de l’espace-temps », elle devient « Superbe spectacle de l’amour ».
    Avec l’anagramme on assiste à « La chute des corps » devenu « Hors du spectacle », et voilà, en effet, toute la question. Où est passé le mot, qu’est devenu le signifiant ? Où est-il caché, où trouve-t-on son écho ? Quel est ce spectacle des lettres ou des corps démembrés ?
    Je me passionne pour cette question depuis que j’ai lu « Rose au coeur violet », hémistiche d’un vers d’Artémis de Nerval, dépecé, détruit, transformé, par Hans Bellmer, José Bousquet et Nora Mitrani. Le trajet de ce vers nervalien conduit pour moi jusqu’aux Hexentexte, aux écritures sorcière d’Unica Zürn et son suicide en 1970. Mot-thème et anathème résonnent pour moi comme l’extermination du nom de dieu, comme la poétique définie comme extermination de la valeur.
    Dans son frémissant ouvrage, « L’échange symbolique et la mort », Jean Baudrillard nous parle des Anagrammes de Saussure et de la forme d’un langage antagoniste sans expression, non pas d’une opération structurale par les signes mais, à l’inverse, de la déconstruction du signe et de la représentation. Dans les vers saturnins latins, Saussure repère que le poète met en œuvre dans la composition du vers, le matériau phonique fourni par un mot-thème. Un vers peut anagrammatiser un nom propre celui d’un dieu ou d’un héros, en s’astreignant à en reproduire avant tout la suite vocalique. Saussure nous dit ceci : « Il s’agit, dans l’hypogramme, de souligner un nom, un mot, en s’évertuant à en répéter les syllabes et en lui donnant ainsi une seconde façon d’être, factice, ajoutée pour ainsi dire à l’original du mot ». Exemple : « Taurasia cisauna samnio cepit, pour SCIPIO. « Aasen Argaleon anemon amégartos autme » pour Agamemnon. Les groupes phoniques se font écho, « des vers entiers semblent une anagramme d’autres vers précédents. « Tout se répond d’une manière ou d’une autre dans le vers soit les signifiants, les phonèmes se répondent entre eux au fil du vers, soit le signifié caché, le mot thème, se fait écho d’un polyphone à l’autre, « sous » le texte manifeste », écrit Saussure. Le fondateur de la linguistique hésite entre les termes d’anagramme, d’hypogramme ou de paragramme pour désigner cette présence dispersée des phonèmes conducteurs. Baudrillard propose le terme d’ana-thème, qui originellement signifie ex-voto, offrande votive, pour qualifier le nom divin qui court sous le texte, le nom auquel le texte est dédié. « Il s’agit donc dans l’hypogramme ou dans l’anagramme de souligner un nom, un mot, en s’évertuant à en répéter les syllabes et en lui donnant ainsi une seconde façon d’être, factice, ajoutée pour ainsi dire à l’original du mot », écrit Saussure. En fait le mot-thème se difracte à travers le texte. Le corpus est dispersé en « objets partiels ». Il ne s’agit donc pas d’une paraphrase ou d’une réitération du nom original du dieu. Mais plutôt d’un éclatement, d’une dispersion, d’un démembrement où ce nom est anéanti. Il ne s’agit pas d’un double, de la répétition du Même, mais d’un double démembré, d’un corps dépecé, comme celui d’Osisis ou d’Orphée. Cette métamorphose en membre épars équivaut à sa mise à mort, à son anéantissement. C’est dépecé, dispersé en ses éléments phonématiques, dans une mise à mort du signifiant, que le nom du dieu hante le poème et le réarticule au rythme de ses fragments, nous dit Baudrillard.
    J’entend dans cette description tout le trajet poétique d’Unica Zürn. HM/Henri Michaux/ Herman Melville/ est le pictogramme du dieu caché d’Unica. Se vouer à toi ô cruel/ O rire sous le couteau/ Cœur violé osa tuer. Rosen mit violettem Herz, préfigure déjà Plume/Feder poème anagrammatique où Unica insère et cèle le nom d’Henri Michaux.

  13. Avatar de M
    M

    Merci à vous.

    Ce n’est pas une réplique que fait Monsieur J-F R, c’est une leçon donnée à votre serviteur, mais aussi à tous les lecteurs de ce blogue que « la chose » intrigue; une leçon comme un cours où « ça réfléchit »…

    Petite remarque pour commencer concernant la renversante anagramme sur « Le marquis de Sade » retenue par J-FR, à savoir : « Démasquer le désir » qui ne fonctionne pas. J’avais choisi « Disséquer la dame » et notre maître vient de nous inviter à « entrer dans cette femme » et non « à lui rentrer dedans » (Toutes proportions gardées, on y reviendra avec la distance et le tact nécessaire pour oser effleurer une matière aussi sensible !)

    L’hémistiche d’un vers nervalien peut, certes, nous éclairer, mais il ne nous dit pas tout et le phallus transcendant du philosophe nous renvoie la queue basse à nos moutons dans l’hyperréalité de notre Jeannot de l’échange symbolique. Faire un pas au delà, c’est facile à dire et l’accouchement difficile !

    Anagrammes renversantes. Bien sûr, on pense au physicien qui trouve en elles un sens caché du monde et à l’artiste Jacques Perry-Salkow sans oublier le professeur Raphaël Enthoven, tous spécialistes de ces jeux de lettres.

    En revanche, je ne les suis pas quand ils découvrent l’anagramme :

    « Averroès, dit le Commentateur » = « la vertu renommée d’Aristote ». Le compte n’y est pas et le C a pris des ailes. (Anagrammes pour lire dans les pensées, page 48)

    J’en ai trouvé une autre que je soumets à votre attention et à votre saine critique :

    « Averroès, dit le Commentateur  » = « Éros renommé décatit la vertu ». Ici au moins, j’ai conservé le C, une lettre sous laquelle, il y a peu, un ministre en exercice met une cédille en m’écrivant le mot « Merci »

    Ah, cher Docteur, pourquoi faut-il que ces dieux « Éros ou Cupidon » aient dans leur constitution lexicale le « Poison du cœur » ?

    Qui peut « décoder le futur » ? Par anagramme, on connaît le nom de votre collègue docteur, capable de faire le boulot, quitte à lyncher, ma foi, Michel Onfray ! (Petite bizarrerie au passage : « Lyncher ma foi » est l’anagramme de « Michel Onfray », et je ne l’ai pas fait exprès, palsambleu !)

    Beau et difficile débat avant d’aller s’ébattre dans la mare où la fée s’est endormie.

    Bonne journée quadragésimale d’hiver

    M

  14. Avatar de Anetchka
    Anetchka

    Sur les chemins enneigés de mes montagnes pyrénéennes, je réfléchissais non seulement aux mystères cachés de ces massifs, chaînes et pics, mais à l’imagination fertile des sujets parlants pour découvrir ou créer des sens cachés derrière les mots, les énoncés, les vers, les phrases.

    Avec l’évocation de JF et de M de virtuoses anagrammes, tant d’explorations bariolées me sont revenues à l’esprit. Explorations à visées mystiques, ludiques et illusionnistes, cryptiques, introspectives… Avec tant de procédés non seulement de permutation / substitution de lettres ou autres graphies (à l’écrit) comme dans les anagrammes ou de phonèmes (à l’oral), mais aussi de surpression, d’adjonction, de disposition dans l’espace (verticale, horizontale, zigzag, et autre dessin), avec effets symétriques, en miroir, etc. Une inventivité sans fin…

    Devant les montagnes, j’ai repensé à la verticalité des acrostiches, lorsque dans un poème ou une phrase, on tire les initiales pour former un mot camouflé de haut en bas, porteur de sens. À l’image de la poésie hébraïque où les psaumes usent souvent des acrostiches alphabétiques, chaque vers commençant par une lettre successive de l’alphabet.

    Sur les sentiers sinueux, j’ai repensé à l’énigme de cette écriture non encore décryptée des hiéroglyphes de l’Ile de Pâques, en boustrophédon alterné. Écriture en miroir, en quelque sorte, qui alterne le sens de lecture de gauche à droite, puis de droite à gauche. Quelle nature d’écriture (non usuelle, forcément) et quelle fonction, parée de ces si jolies complications ? Plus près de chez nous, certaines inscriptions anciennes, ou énigmes médiévales avaient dejà recours au boustrophédon…
    Les chercheurs postulent la symbolique du retour cyclique, l’inversion des perspectives, ou simplement l’amour de l’énigme, qui sait?

    Évoluant dans la nature pleine de symétries, j’ai repensé aux palindromes, ces mots ou phrases qui se lisent de la même façon à l’endroit et à l’envers, tel:
    Esope reste ici et se repose.
    On dit encore de ce procédé qu’il évoquerait l’éternel retour ou l’unité. Qui saura qui saura…

    Et chantant rythmiquement sur les sentiers, j’ai repensé aux chants tambourinés Africains, où à la poésie Arabe classique utilisant les mètres poétiques très stricts où le rythme est porteur de sens superposé. Dans le dernier cas, ces mètres peuvent servir à cacher des messages ou renvoyer à des harmonies cosmiques…

    Et pour finir en musique, il me revient à l’oreille une chanson crypto- ludique yidiche, à charge persifleuse contre les piétistes. Et pour camoufler ses visées , elle use du trilinguisme pour qu’un message en cache un autre, en cultivant les hasards de l’homophonie. Ainsi, une phrase russe en goguette se transmute t-elle par décomposition et recomposition en une pieuse phrase hébraïque par le truchement du yidiche qui explicite.
    Katarina maladitsa poydi syouda « Jeune Catherine, viens par ici », se métamorphose en « Une secte de chants, emplie de ferveur, tu as libéré Seigneur » conclut la joyeuse satire rythmée et envolée…

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Inspirantes montagnes chère Anetchka !… Tandis que sans toi nous profitions des cinémas et des bistros parisiens ce dernier week-end. Je vois que comme moi tu pratiques la randonnée, où le mouvement des pieds entraîne la tête, mais tu as le talent de randonner aussi entre les idiomes, les étymologies, les genres littéraires, infinie forêt du langage…

  15. Avatar de Jfr
    Jfr

    Réponse à M. (suite)…
    Madame de Tourvel/ Vérité de l’amour renvoie certes aux Liaisons dangereuses mais aussi à d’autres liaisons/déliaisons. C’est le propre de l’anagramme que de délier et de relier, d’unir et de désunir. C’est un travail de Haute Couture. Qui mieux que Hans Bellmer a su décrire ce passage de l’écriture vers le corps ? Après avoir rencontré Georges Bataille en 1946, Bellmer illustre l’Histoire de l’oeil de plusieurs gravures. Il illustre également Madame Edwarda avec douze cuivres gravés à la pointe et au burin, aux éditions Georges Visat. Pointe et burin, couteau de l’assassin ou scalpel de l’anatomiste ? Bellmer découpe, dissèque, dépèce et démembre, le corps humain. Il invente une nouvelle anatomie du désir. Le corps se sectionne, se segmente ou se tranche, comme le mot ou la phrase dans l’anagramme. Le corps devient corps-anagramme. « Le corps est comparable à une phrase qui vous inviterait à la désarticuler, pour que se recomposent, à travers une série d’anagrammes sans fins, ses contenus véritables », écrit Bellmer dans la Petite anatomie de l’inconscient physique ou l’anatomie de l’image. (Le Terrain vague. Eric Losfeld.1ère édition 1957). Toute l’œuvre gravée ou dessinée de Bellmer emprunte ce chemin. Toutes les figures érotiques s’y retrouvent, même les plus insolites. Le corps est un champ de bataille où toutes les recompositions sont possibles. Bellmer rivalise de licence avec Sade, avec l’œuvre la plus scandaleuse qui ait jamais été écrite.
    Dans L’anatomie de l’image, Bellmer nous offre une série d’anagramme réalisée à partir de l’hémistiche d’un vers pris dans les Chimères de Nerval. Vers d’Artémis. Rose au cœur violet. (Une note précise que les anagrammes ont été réalisées par Bellmer et Nora Mitrani et que Joé Bousquet a collaboré aux lignes 4, 5 et 13).

    ROSE AU CŒUR VIOLET
    Se vouer à toi, ô cruel
    A toi, couleuvre rose
    O, vouloir être cause
    Couvre-toi, la rue ose
    Ouvre-toi, ô la sucrée
    *
    Va où le surréel côtoie
    O, l’oiseau crève-tour
    Vol os écoeura route
    Cœur violé osa tuer
    *
    Sœur à voile courte
    Écolier vous a outré
    Curé, où Éros t’a violé
    Où l’écu osera te voir,
    Où verte coloriée sua
    Cou ouvert sera loi.
    *
    O rire sous le couteau
    Roses au cœur violet.

    En lisant ce poème-anagrammatique, on n’aura aucune difficulté à relever, pour chaque vers, l’intention de provoquer, dans la plus pure tradition surréaliste. Passivité, masochisme, cruauté, sadisme, fantasme de viol, sont présents
    Et le rire sous le couteau renvoie à ce passage des Chants où Maldoror ouvre un sourire sur le visage d’un jeune garçon à l’aide d’un rasoir. Soudain, un bloc d’abîme, Sade, écrit Annie Le Brun.

  16. Avatar de M
    M

    Bonsoir !

    Vos mots nous parlent, J-F, et comment faire sans rebondir ?

    Bien sûr, le corps a quelque chose d’anagrammatique mais comment le faire danser sans craindre les brûlures de « l’art choral des démons ». Vous citez le chant V de l’anagramme de ce syntagme.

    Et comme l’auteur du livre « Le coupable », nous attendons une réponse dans l’obscurité où nous sommes.

    Un jour, un ami bachelardien de cet auteur, est venu à la maison…Il parlait beaucoup. Je l’ai laissé avec le journaliste et suis parti, dehors, avec son épouse…voir les vaches !

    Ni Nora ni Sylvia n’ont réussi à trouver la réponse du crayon de la nature, et leurs savants galants non plus.

    Et maintenant, que pouvons-nous faire pour en savoir plus et mieux, aller au delà de cette vie ?

    On aimerait croire à la possibilité de quelque chose dans le bleu du ciel où volent les oiseaux.

    Allez savoir, ça-voir !

    Merci J-F pour votre réflexion qui a suscité ce trop court commentaire.

    M

  17. Avatar de Aurore
    Aurore

    Bonjour !

    Que va nous dire, la « Méditerranéenne » de sa randonnée inachevée, cher Maître ?

    Je pense à ces « Vaines montagnes », un roman que m’a envoyé, un jour, de pluie, l’épouse de feu Marcel Brion.

    Je pense à « La montagne sacrée » qui en fait tout un cinéma.

    À quelles tables, va convier les gens d’en bas, notre Séphora, en descendant, lumineuse, des faîtes de ses hauteurs inspirées ?

    Tables comme des miroirs qui s’entrouvrent sur « l’autre côté des choses ».

    Je veux y croire.

    Il est temps de remonter le réveille-matin, pour demain reprendre le boulot, à défaut de soulever des montagnes.

    Aurore, la caissière de l’hypermarché « Le vodor »

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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