Ligne chair/ligne verbe

Publié le

(Indice énergumène chapitre VIII)

Cette distinction (proposée par Régis Debray) semble assez claire au théâtre ou au cinéma : les mots y sont donnés par le script ou un texte d’avance écrits, que l’acteur interprète en leur apportant la singularité de son énonciation, de son corps ou de son expression. En psychiatrie de même, l’hystérie de conversion ou les manifestations de somatisation montrent (par un symptôme ou une posture physique) ce que les mots échouent à dire, ou l’esprit à se représenter : un eczéma, une pelade, des crampes d’estomac « parlent » au-delà de ce que le patient peine à articuler… 

La ligne-verbe dit, la ligne-chair montre ; et ces deux registres du dire et du montrer n’ont pas la même sémiotique, l’un relevant de l’ordre symbolique, le second plus riche en indices… Il n’est pas vrai, selon l’illustre formule qui clôt le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein, que « ce dont on ne peut parler, il faut le taire » ; ce qu’on échoue à dire, il reste à le montrer (à le jouer, à le mimer…).

Une ligne-chair se trouve pareillement préférée, ou surgit dans nos échanges de messages, chaque fois que du corps, dans sa singularité ou son ineffable expression, est invoqué et sacré ultima ratio des arguments. Il est clair que mon corps, ma biographie ou, comme écrit récemment Edgar Morin « ma voie », sont d’une absolue singularité, nul ne peut les emprunter, les endosser ni s’en réclamer à ma place. Mais cet ordre intérieur, que le latin exprime par le pronom ipse, constitue-t-il pour autant l’alpha et l’oméga de la personne ? Celle-ci n’est-elle pas insérée dans des communautés plus larges, qui vont jusqu’à l’humanité, à laquelle la Déclaration des droits de l’homme a accolé le pronom idem pour souligner entre les sujets, au-delà des différences de surface et de tous les particularismes, leur commune égalité (et leur égale dignité) ?

Celui qui s’enferme dans la ligne-chair ne veut pas voir si loin ; il invite en revanche chacun à exprimer la part la plus profonde, ou authentique, ou physique, de sa sensibilité ; il dénonce pour cela la tyrannie des mots, de la raison ou du débat ; il fait sien l’adage « des goûts et des couleurs on ne peut discuter », pour en appeler à l’ordre supérieur (ou inférieur mais imprescriptible) des corps, pour le coup muets mais tellement expressifs, et sensibles !… 

Cette tyrannie de l’authenticité, de l’intimité ou d’une ineffable « expérience des sens » heurte frontalement les efforts de l’argumentation, et coupe court à bien des discussions réduites aux affrontements entre petits moi-je. Chaque fois que notre interlocuteur se retranche dans cette forteresse de l’expérience vécue ou du corps sensible (mais ineffables), en nous disqualifiant comme rationalistes, verbeux voire « intellos », il est sûr de rallier les suffrages de ceux qui n’accèdent, pas plus que lui, à l’articulation verbale ou à la généralité du concept. 

Mettre en avant son corps, ses humeurs, sa propre histoire peut de prime abord paraître sympathique, mais cela tourne généralement à la défaite du logos ou d’une raison un peu partagée. Et le mot culture ne s’emploie plus qu’au pluriel. « J’te raconte pas » : barricadé dans la clôture de ma culture (singulière), je te tourne le dos, nous n’avons rien en commun, tu n’es pas pour moi un interlocuteur valable. Souvenir sur ce point d’une étudiante (américaine) à laquelle je reprochais de m’avoir rendu une copie incompréhensible, « mais moi Monsieur, je me comprends »…

Ce refus d’une parole mieux articulée conduit-il à la guerre de tous contre tous ? Il convient sur ce point, avec la sémiotique, d’examiner les mérites comparés de l’ordre symbolique (qui aligne des mots soumis à la règle d’une grammaire), et d’une expression simplement indicielle. Notre langage superpose aux grognements, aux caresses, aux soupirs, aux accents que nous émettons par nature une construction plus abstraite, doublement articulée et qui réclame toute une éducation, un effort d’attention, de mémoire et de séquençage : l’ordre symbolique, qu’il soit constitué de phonèmes, de lettres ou de nombres, se chiffre et se déchiffre linéairement, et selon un code que nul locuteur n’a inventé ; ce monde des symboles est par excellence commun, tel que personne ne puisse s’en dire le maître, et on ne l’utilise qu’en lui obéissant ; on n’y accède qu’en s’y soumettant. 

Notre voix en revanche, ou notre écriture manuscrite, sont riches en indices qui représentent autant de variations individuelles, ou fantaisistes, ajoutées par chaque énonciation en marge du code (et de sa contrainte) symboliques. C’est cette part indicielle que le chien perçoit, et comprend suffisamment dans les phrases adressées par son maître ; canal de nos communications avec les animaux (ou les jeunes enfants, ou les étrangers), l’indice est toujours et encore physique, il demeure la part incarnée, ou corporelle, de nos échanges.

Un professeur, un orateur,  un prédicateur, un homme politique auront donc intérêt à procéder dans leurs prises de parole à un large déploiement d’indices, une part cratyléennequi rassure et réchauffe l’auditeur jusque dans son corps propre. Plus généralement, nos communications esthétiques tournent autour de certaines composantes irréductiblement physiques des messages (de l’art, mais pas seulement) : formuler un jugement de goût, ou avec goût, en y mettant du style (qu’on peut définir comme le poinçon d’une expression particulière, ou d’une sensibilité singulière), c’est apporter un peu de son corps

Cette communication esthétique qui infiltre largement nos échanges ordinaires y a toute sa place, et nous lui devons nombre de jouissances et de réussites dans les tournois de l’argumentation. On peut cependant s’alarmer, en marge de cette rhétorique ainsi mise au service des passions, des progrès d’une communication qui ne serait qu’esthétique, ou soumise en dernier recours à la tyrannie des sens ou des sentiments : ça me plaît/ça ne me plaît pas, c’est super, c’est géant, en bref « j’te raconte pas ! », etc. Cette montée en puissance du corps et de ses prises d’empreintes indicielles risque non de stimuler mais de couper la parole ; ce nouveau cratylisme vient supplanter les signes plus abstraits, ou symboliques, de la langue vernaculaire et en général de la représentation ; rivés que nous sommes au piquet d’attaches sensibles perçues comme ineffables, uniques et non substituables (non négociables), nous naturalisons notre culture, et nous payons cette restriction par une érosion de nos performances logico-langagières.

(à suivre)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

    Lire la suite

À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

    Lire la suite

Les derniers commentaires

  1. Sans compétences particulières en matière photographique, il m’est possible en revanche de tenter quelques éclaircissements (à partir de ma perception…

  2. Fascinant échange entre Daniel et Anetchka ! On apprend que pour Pierce, « l’icône est.la façon la plus parfaite de représenter…

  3. Vous avez raison, Monsieur, le cœur lourd ou léger, aventureux ou intelligent, a ses raisons que doit connaître une ouverte…

Articles des plus populaires