L’ordre symbolique, en détachant nos sens de la présence réelle des choses, nous a ouvert un univers plus abstrait qui, sans être forcément plus riche, dédouble notre monde et le transcende. L’ordre des indices n’a pas cette vertu de coupure sémiotique, il nous laisse corps parmi les corps, en pleine immanence. La culture de masse, qui accompagne la diffusion de la culture véritable comme sa déformation ou sa grimace, montre bien cette allergie à la représentation, au détachement, à la vie symbolique des signes, qu’elle rabat sur la proximité des indices et la chaude matérialité des corps. Fuyant les généralités et l’abstraction des concepts, peu favorable à l’interlocution et aux débats contradictoires, elle fonctionne par agglutinations : elle recolle, indiciellement, le signifiant au référent, elle valorise la présence et l’évidence physiques au détriment des douteuses représentations, elle préfère les décharges de l’émotion, de la rêverie, de la musique ou du rire aux enchaînements de la raison, elle demeure toujours et en tous domaines attachée à un corps.
Cette disposition peut donc servir de caution aux affirmations primaires et à la persécution venues des fanatiques ; c’est ainsi que, dans certains procès en blasphème intentés par l’intégrisme religieux, un texte ou un geste seront pris au pied de la lettre ; ou que le second degré, l’humour, le sens du jeu seront perçus comme autant d’offenses par des inquisiteurs féministes, antiracistes ou LGBT. Un espace de respiration, de semblant ou de jeu se trouve ainsi frappé d’interdit, toute une vie symbolique des signes en est décapitée. Ces groupuscules s’entourent de patrouilles armées d’articles de code, de foi, de tribunes qui propagent la chicane et traquent les suspects. On ne plaisante pas avec l’offense (grief devenu péché capital); ces cultures groupusculaires gèlent une parole qui ne joue plus. La susceptibilité ou la crainte de l’autre y deviennent telles qu’on voit surgir sur certains campus américains des safe spaces, des lieux et des cours où l’étudiant est sûr de ne pas faire de mauvaises rencontres, de croiser des images ou d’entendre des propos qui pourraient choquer sa foi, ou ses convictions.
On aura reconnu, dans ces diverses fins de non-recevoir, la restriction imposée à nos échanges par le wokisme, un mouvement de déconstruction de la philosophie des Lumières ou d’un humanisme universaliste, auxquels on oppose ici et là l’insurmontable singularité des sous-cultures, des appartenances, des religions, des orientations sexuelles ou des races qui brisent ou émiettent sans retour le rêve idéaliste d’une humanité (ou d’une raison) partagées. Si le wokisme récemment né en Amérique a une étymologie commune avec l’éveil, « to be awake », il se retourne ironiquement aujourd’hui contre la maxime d’Héraclite, « les hommes éveillés habitent le même monde ».
Aux Etats-Unis, et sous l’impulsion d’ailleurs de la french theory et de penseurs comme Jacques Derrida, Gilles Deleuze ou Michel Foucault, des hommes, et particulièrement des femmes, se sont réveillé.e.s en proclamant qu’ils n’habitaient pas le même monde : qu’une lesbienne ne pouvait fréquenter qu’une lesbienne, qu’un acteur blanc ne pouvait jouer le rôle d’un noir, qu’il n’y avait pas de monde commun entre un colonisateur et un colonisé, entre un oppresseur et son esclave… Et il y a certes, dans ces protestations de singularités, un avertissement (ou un retour de bâton) légitimes : l’universalisme des Lumières avait eu la main lourde, en passant des cultures, des mémoires ou des langues régionales sous le rouleau compresseur d’une raison très occidentale. Combien de génocides, de conquêtes coloniales, d’éradications de pratiques séculaires aura couverts ou provoqués ce logos dont nous sommes si fiers ?
Le wokisme toutefois conduit à un étrange renversement : alors que nous combattions, dans ma génération, le racisme et diverses discriminations au nom de l’universelle ou de l’égale dignité des cultures, nous voyons aujourd’hui celles-ci se défendre au nom de leur imprescriptible, et irréductible, différence. Dans le monde où j’ai grandi, l’accès à un ordre symbolique, à une culture ou à un logos idéalement universels était censé gommer, ou tempérer, les différences imprimées entre les hommes par la nature. Ce sont ces différences qu’on valorise aujourd’hui, et que certains voudraient insurmontables. Dans ce nouveau monde woke, jamais un blanc ne pourra comprendre un noir, un hétérosexuel un homosexuel, voire et pourquoi pas un homme une femme, fût-elle « la sienne » ! Et les tentatives pour surmonter ces différences, en effet réelles, seront par certain.e.s taxées d’empiètements ou de colonialisme culturels. Une ligne chair, invincible, a pris impérieusement le dessus sur un verbe jugé faiblard ou de simple diversion…
Dans ce nouveau monde ainsi émietté, saturé d’allergies et de phobies des contacts, l’ouverture démocratique ne joue plus ; toute re-présentation s’apparente à une supercherie, l’empathie envers l’autre ou le frayage avec l’altérité nous menaceraient d’une dangereuse aliénation. Et l’idéal des Lumières, qui luttait contre les mœurs barbares fomentées par la religion et d’ancestrales coutumes, se trouve assimilé à l’arrogance du mâle blanc occidental toujours suspect de colonialisme. L’irruption au Capitole, en janvier 2021, d’une foule ivre de rancune contre ces-élites-qui-nous-représentent-si-mal, et parmi elle cette image, qui a fait le tour du monde, d’un homme affublé de cornes et de peaux de bêtes (agitateur du mouvement QAnon arrêté depuis), jusque dans le bureau de Nancy Pelosi, en disent long sur notre crise de la représentation: le jour même où l’élection en Georgie faisait basculer la majorité au Sénat, la profanation de ce sanctuaire de la démocratie mit en pleine lumière l’irréconciliable affrontement entre ceux qui jouent le jeu de l’élection, et les adeptes du complot et des fake news martelées dans chaque discours par un président-vociférateur. Une idée de l’universel s’est trouvée ce jour-là battue en brèche, dont il faudrait pouvoir développer ici les tribulations depuis son invention en Grèce (mais pas seulement), et son déclin dans notre nouvel éco-système. En commençant par souligner le paradoxe des bonnes intentions : on voit ainsi des anti-racistes combattre l’universalité du genre humain, où ils dénoncent le cheval de Troie d’un Occident colonisateur, démolissant du même coup un des plus sûrs remparts contre le racisme. On voit, au nom du respect des cultures toutes éminentes et par définition souveraines, admettre jusque sur notre sol le mariage des fillettes et leurs mutilations sexuelles… On tolère, au nom de la tolérance, des discours fanatiques ou particulièrement intolérants. La culture dans chaque cas se retourne en clôture, la protection ou le partage des communs en communautarismes. Et les deux sens du mot culture affichent leur divergence radicale, vers l’idéal émancipateur d’un universel ou vers le repli tribal ; en enfermant chacun dans ses origines, en valorisant la défense des minorités, toujours plus nombreuses et plus exigeantes, fermées à tout ce qui n’est pas elles, il arrive que le monde de la culture creuse sa propre tombe.

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