Emballer la mécanique (Penser au théâtre 2)

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Je retrouve, parmi des textes d’hommage pour saluer Daniel Mesguich, mon compte-rendu d’un spectacle étonnant.

Nous l’a-t-on assez serinée, la définition par Bergson du rire : « Du mécanique plaqué sur du vivant » ! Plaqué oui, comme un accord, ou comme on plaque sa femme – ou son mari. Au Boulevard du boulevard du boulevard, c’est la porte battante qui s’en charge et vous étend les bonshommes illico. On tombe beaucoup chez Mesguich, cette gymnastique constituant le b a ba de l’acteur comique, et le ressort du rire quand un corps élastique se redresse aussitôt. Contrairement à la chute tragique, dont on ne se relève pas, chacun reprend son manège dans cette baraque de têtes à claques. Mais un claque, c’est aussi un boxon.

Règle numéro un de cet art forain : jouer le match de boxe comme un rapport sexuel, et les choses du sexe comme une boxe ; filmer le théâtre comme des slapsticks, chères burlesques vieilles bandes au nombre desquelles nous compterons désormais la (trépidante) bande à Mesguich. Fallait-il snober le « boulevard », l’oublier dans un placard ? Ou au contraire s’y engouffrer, le surjouer, en remettre ? Boulevard Charlot, boulevard Marx (Brothers), boulevard des Maréchaux du rire dont le programme déroule les noms en leur ajoutant Kafka, Borgès… De ces mécaniciens de précision, ajusteurs de délires, Mesguich a tiré la quintessence non en déshabillant la machine mais, au contraire, en emballant (à tous les sens du verbe) le boulevard, allegro vivace.  

Nulle part mieux que sur ce théâtre de marionnettes en folie, lui-même n’a dévoilé son goût de tirer les ficelles. Il a médité Kleist et son éloge du pantin suspendu, animé par la grâce ; l’incarnation éclate ici quand un mouvement prend, se communique ou s’empêtre : inépuisable drôlerie de la partie de jokari, où la poupée (Christian Hecq) bataille contre son fil ! L’art comique impose un montage sec, sans bavures, une réactivité totale et de tous les instants ; le corps n’y est jamais effacé ni sublimé mais envahissant, énergumène, entreprenant et plus-que-présent. Une grimace, un jeu de jambes, une pirouette font hiéroglyphe, et signature : on reconnaît Achille Talon, ou quelques secondes Charlot, Stan Laurel, et la drôlerie redouble, notre rire est un fusil à deux coups.

Le corps comique ne tient pas en place, ni en taille, et c’est pourquoi comme la petite Alice dans la maison du lapin il se mesure – à plus grand que lui. On notera la vigueur constante des entrées de scène (le comique attaque le plateau), la salve des répliques ; aux prises avec lui-même ou avec une fureur extérieure, le jeu ravage les bienséances, extermine les conventions sociales. Par une surenchère de défis emphatiques, l’acteur voudrait affronter l’impossible : « Manqué ! ». Tout protagoniste lui est adversaire, et le corps adverse n’est jamais plus redoutable qu’endormi : hilarante scène de l’homme qui porte une femme assoupie et qui essaye, vainement, de s’en débarrasser en la casant quelque part. Tous dorment à vrai dire, et même s’il court avec l’énergie du canard décapité, chacun poursuit sa marotte ou son rêve. Ce théâtre est boulevard du rêve, chaîne ou scène freudienne où le texte serait dévoré par le visuel, l’interprétation par l’action rebondissante, et l’intrigue ridiculisée par une mécanique au bord de la déglingue. Ils accélèrent pour ne pas tomber – mais ils connaissent aussi, comme dans ces rêves où le corps inexplicablement s’enlise, de somptueux ralentis : entre les chutes virtuoses, l’apesanteur de deux cosmonautes en équilibre sur leurs chaises. 

Mesguich a gardé l’amour enfantin du zoo, des tours de prestidigitation (plusieurs mises en scènes « sérieuses », La Tempête ou Marie Tudor, rendaient hommage à la vieille magie), des mots pris à la lettre (perdre la boule, crocodile, prendre son élan)… Quand il métamorphose la scène en bowling, en patinoire, en billard, son étourdissante carambole, mieux que d’autres théâtres, donne encore à penser.

4 réponses à “Emballer la mécanique (Penser au théâtre 2)”

  1. Avatar de Aurore
    Aurore

    Le maître, ici, nous ouvre un boulevard, celui du rêve…

    Au delà de la chanson des grands boulevards où il y a tant de choses, tant de choses à voir, comment s’accrocher au fil ténu de l’invisible, ce fil d’Ariane pour nous sortir du monde de nos propres illusions et des jeux de miroir où parfois nous nous perdons sans voir la sortie ?

    Oui, on rêve d’une main tendue dans le couloir des ombres, une résistance qui tend la main et ne se laisse pas étourdir par les néons des manèges.

    Arrête ton char, metteur en scène, et reviens vers nous, tu nous verras mieux, au cœur de nos forêts !

    Aurore

  2. Avatar de Alicien
    Alicien

    « FORTINBRAS. – Hâtons-nous de l’entendre, et convoquons les plus nobles à l’auditoire. Pour moi, c’est avec douleur que j’accepte ma fortune : j’ai sur ce royaume des droits non oubliés, que mon intérêt m’invite à revendiquer.  »

    Oyez, oyez, bonnes gens !

    Alicien

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      À l’acte V, on s’est couché danois on se réveille norvégiens : « Et lui reste sourd aux fanfares / Dont la nuit pourtant se timbra / Ô trompettes de Fortinbras »
      (Aragon, Le Crève-coeur, 1940)

  3. Avatar de Jacques
    Jacques

    Si tant est que des élèves de Prépa + lisent ce petit mot, un travail de Gabin Bernard, accessible sur Internet, pourrait peut-être leur servir à quelque chose, à défaut de les faire rire.

    Il s’intitule « Le rire selon Bergson »

    Jacques

    Vendredi de la semaine sainte

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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Les derniers commentaires

  1. Bonsoir, chers amis ! Il est minuit moins le quart et je relis la dernière ligne du billet du maître…

  2. Chère Aurore, aussi virtuose pour fabriquer des anagrammes (Le rocher de Camus—- Le coucher de Mars: incroyable!- que pour débusquer…

  3. J’ai bien compris et je suis d’accord, évidemment ! Mais l’anagramme en question est tout de même étonnante, non !…

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