Entrez dans cette femme !

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De passage cinq jours à Paris, je me suis rendu à l’exposition « L’Empire du sommeil » qui va bientôt fermer ses portes au Musée Marmottan ; je dois dire que j’attendais mieux du traitement d’un si vaste sujet (placé sous l’autorité et la direction de Laura Bossi), beaucoup de tableaux demeurant très convenus, en nous montrant des visages ou des corps endormis sans susciter le sentiment d’étrangeté que peut nous procurer leur contact ; sans creuser sous notre regard un abîme, ou un léger sentiment de vertige, comme l’exprime si bien la remarque paradoxale d’Aragon, « Rien n’est plus fort qu’une femme qui dort », que je me répétais visitant cette exposition. 

Il y manquait en particulier des tableaux que j’attendais, comme « Le Cauchemar » de Füssli qui joue sur la figuration ou le rébus du mot anglais nightmare, avec l’apparition si imposante de la jument (remplacée ici par une autre petite toile de Füssli qui n’a pas du tout le même pouvoir de hantise) ;  il y manquait les tentatives inspirées du surréalisme pour figurer le basculement dans le rêve, ou nous en donner du moins un équivalent – la magnifique exposition au Musée du Luxembourg consacrée à Léonora Carrington, vue ensuite, continue de me poursuivre par la précision minutieuse avec laquelle l’artiste a su tresser le diurne au nocturne…  J’attendais surtout de revoir à Marmottan le grand tableau d’André Brouillet, « Une Leçon clinique de Charcot à la Salpêtrière », accroché rue de l’Ecole de Médecine à Paris, d’où il n’a pas fait le voyage. Que de réflexions pourtant pourrait susciter cette toile, éminemment suggestive, et quelle énigme elle nous peint, d’une hypnose dévolue à une belle endormie, abandonnée sans retour aux bras qui la soutiennent !

Ce tableau peint en 1887 évoque irrésistiblement les manifestations d’hypnose et de somnambulisme provoquées un siècle plus tôt, autour du baquet de Mesmer. Le mesmérisme très en vogue à Paris dans les deux décennies qui précédèrent la Révolution, avait assez ému les gardiens des mœurs pour que Louis XVI nomme une commission de savants, chargés d’évaluer la portée et l’explication du phénomène. En l’absence d’Anton Mesmer alors en voyage, l’enquête se dirigea sur les séances organisées par son disciple Deslon. Je recopie ici, pour introduire au problème central posé par l’hypnose et le sommeil artificiel, le perspicace texte du « Rapport secret » rédigé en 1784 par l’astronome Bailly, en marge des observations de ses collègues et à l’usage de sa seule Majesté.

« Les Commissaires chargés par le Roi de l’examen du magnétisme animal, en rédigeant le rapport qui doit être présenté à sa Majesté et qui doit peut-être devenir public, ont cru qu’il était de leur prudence de supprimer une observation qui ne doit pas être divulguée, mais ils n’ont pas dû la dissimuler au ministre de sa Majesté : ce ministre les a chargés d’en rédiger une note destinée à être mise sous les yeux du Roi et réservée à sa Majesté seule.

« Cette observation importante concerne les mœurs. Les Commissaires ont reconnu que les principales causes des effets attribués au magnétisme animal sont l’attouchement, l’imagination, l’imitation, et ils ont observé qu’il y avait toujours beaucoup plus de femmes que d’hommes en crise. Cette différence a pour première cause la différente organisation des deux sexes. Les femmes ont en général les nerfs plus mobiles, leur imagination est plus vive, plus exaltée. Il est facile de la frapper, de la mettre en mouvement. Cette grande mobilité des nerfs, en leur donnant des sens plus délicats et plus exquis, les rend plus susceptibles des impressions de l’attouchement. En les touchant dans une partie quelconque, on pourrait dire qu’on les touche à la fois partout. Cette grande mobilité des nerfs fait qu’elles sont plus disposées à l’imitation. Les femmes, comme on l’a déjà fait remarquer, sont semblables à des cordes sonores parfaitement tendues et à l’unisson. Il suffit d’en mettre une en mouvement, toutes les autres à l’instant le partagent. C’est ce que les Commissaires ont observé plusieurs fois, dès qu’une femme entre en crise, les autres ne tardent pas d’y tomber. 

« Cette organisation fait comprendre pourquoi les femmes ont des crises plus fréquentes, plus longues, plus violentes que les hommes, et c’est à leur sensibilité de nerfs qu’est dû le plus grand nombre de leurs crises ; il en est quelques-unes qui appartiennent à une cause cachée mais naturelle, à une cause certaine des émotions dont toutes les femmes sont plus ou moins susceptibles et qui par une influence éloignée, en accumulant ces émotions, en les portant au plus haut degré, peut contribuer à produire un état convulsif qu’on confond avec les autres crises. Cette cause est l’empire que la nature a donné à un sexe sur l’autre pour l’attacher et l’émouvoir. Ce sont toujours des hommes qui magnétisent les femmes ; les relations alors établies ne sont sans doute pas celles d’une malade à l’égard de son médecin, mais ce médecin est un homme, quel que soit l’état de maladie, il ne nous dépouille point de notre sexe, il ne nous dérobe point entièrement au pouvoir de l’autre ; la maladie en peut affaiblir les impressions, sans jamais les anéantir. D’ailleurs la plupart des femmes qui vont au magnétisme ne sont pas réellement malades ; beaucoup y viennent par oisiveté et par amusement ; d’autres, qui ont quelques incommodités, n’en conservent pas moins leur fraîcheur et leur force : leurs sens sont tous entiers ; leur jeunesse a toute sa sensibilité. Elles ont assez de charmes pour agir sur le médecin ; elles ont assez de santé pour que le médecin agisse sur elles : alors le danger est réciproque. La proximité longtemps continuée, l’attouchement indispensable, la chaleur individuelle communiquée, les regards confondus, sont les voies connues de la nature et les moyens qu’elle a préparés de tout temps pour opérer immanquablement la communication des sensations et des affections. L’homme qui magnétise a ordinairement les genoux de la femme renfermés dans les siens ; les genoux et toutes les parties inférieures du corps sont par conséquent en contact. La main est appliquée sur les hypocondres, et quelquefois plus bas sur les ovaires. Le tact est donc exercé à la fois sur une infinité de parties, et dans le voisinage des parties les plus sensibles du corps. Souvent l’homme ayant sa main gauche ainsi appliquée, passe la droite derrière le corps de la femme ; le mouvement de l’un et de l’autre est de se pencher mutuellement pour favoriser ce double attouchement ; la proximité devient la plus grande possible, le visage touche presque le visage, les haleines se respirent, toutes les impressions physiques se partagent instantanément, et l’attraction réciproque des sexes doit agir dans toute sa force ; il n’est pas extraordinaire que les sens s’allument. L’imagination, qui agit en même temps, répand un certain désordre dans toute la machine ; elle suspend le jugement, elle écarte l’attention ; les femmes ne peuvent se rendre compte de ce qu’elles éprouvent, elles ignorent l’état où elles sont.

« Les médecins Commissaires, présents et attentifs au traitement, ont observé avec soin ce qui s’y passe. Quand cette espèce de crise se prépare, le visage s’enflamme par degrés, l’œil devient ardent, et c’est le signe par lequel la nature annonce le désir. On voit la femme baisser la tête, porter la main au front et aux yeux pour les couvrir, la pudeur habituelle veille à son insu et lui inspire le soin de se cacher. Cependant la crise continue et l’œil se trouble : c’est un signe non équivoque du désordre des sens. Ce désordre peut n’être point aperçu par celle qui l’éprouve, mais il n’a point échappé au regard observateur des médecins. Dès que ce signe a été manifesté, les paupières deviennent humides, la respiration est courte, entrecoupée, la poitrine s’élève et s’abaisse rapidement ; les convulsions s’établissent, ainsi que les mouvements précipités et brusques ou des membres ou du corps entier. Chez les femmes vives et sensibles, le dernier degré, le terme de la plus douce des émotions, est souvent une convulsion. À cet état succèdent la langueur, l’abattement, une sorte de sommeil des sens, qui est un repos nécessaire après une forte agitation. 

« La preuve que cet état de convulsion, quelqu’extraordinaire qu’il paraisse à ceux qui l’observent, n’a rien de pénible, n’a rien que de naturel pour celles qui l’éprouvent, c’est que, dès qu’il est cessé, il n’en reste aucune trace fâcheuse. Le souvenir n’en est pas désagréable, les femmes s’en trouvent mieux et n’ont point de répugnance à le sentir de nouveau. Comme les émotions éprouvées sont les germes des affections et des penchants, on sent pourquoi celui qui magnétise inspire tant d’attachement ; attachement qui doit être plus marqué et plus vif chez les femmes que chez les hommes, tant que l’exercice du magnétisme n’est confié qu’à des hommes. Beaucoup de femmes n’ont point sans doute éprouvé ces effets, d’autres ont ignoré cette cause des effets qu’elles ont éprouvés ; plus elles sont honnêtes, moins elles ont dû le soupçonner. On assure que plusieurs s’en sont aperçues et se sont retirées du traitement magnétique ; mais celles qui l’ignorent ont besoin d’être préservées.

« Le traitement magnétique ne peut être que dangereux pour les mœurs. En se proposant de guérir les maladies qui démontrent un long traitement, on excite des émotions agréables et chères, des émotions que l’on regrette, que l’on cherche à retrouver parce qu’elles ont un charme naturel pour nous, et que physiquement elles contribuent à notre bonheur ; mais moralement elles n’en sont pas moins condamnables, et elles sont d’autant plus dangereuses qu’il est facile d’en prendre la douce habitude. Un état éprouvé presqu’en public au milieu d’autres femmes qui semblent l’éprouver également, n’offre rien d’alarmant ; on y reste, on y revient, et l’on ne s’aperçoit du danger que lorsqu’il n’est plus temps. Exposées à ce danger, les femmes fortes s’en éloignent, les faibles peuvent y perdre leurs mœurs et leur santé.

«  M. Deslon ne l’ignore pas ; M. le Lieutenant général de police lui a fait quelques questions à cet égard, en présence des Commissaires, dans une assemblée tenue chez M. Deslon même, le 9 mai dernier. M. Lenoir lui dit : ‘Je vous demande en qualité de lieutenant général de police, si lorsqu’une femme est magnétisée et en crise, il ne serait pas facile d’en abuser ?’ M. Deslon a répondu affirmativement, et il faut rendre justice à ce médecin, qu’il a toujours insisté pour que ses confrères, voués à l’honnêteté par leur état, eussent seuls le droit et le privilège d’exercer le magnétisme. On doit dire encore que, quoiqu’il ait chez lui une chambre destinée primitivement aux crises, il ne se permet pas d’en faire usage. Toutes les crises se passent sous les yeux du public. Mais malgré cette décence observée, le danger n’en subsiste pas moins, dès que le médecin peut, s’il le sent, abuser de sa malade. Les occasions renaissent tous les jours, à tous moments : il y est exposé quelquefois pendant deux ou trois heures. Qui peut répondre qu’il sera toujours le maître de ne pas vouloir ? Et même en lui supposant une vertu plus qu’humaine, lorsqu’il a excité des émotions qui établissent des besoins, la loi impérieuse de la nature appellera quelqu’un à son refus ; et il répond du mal qu’il n’aura pas commis, mais qu’il aura fait commettre.

« Il y a encore un moyen d’exciter des convulsions, moyen dont les Commissaires n’ont point eu de preuves directes et positives, mais qu’ils n’ont pu s’empêcher de soupçonner ; c’est une crise simulée qui donne le signal et qui en détermine un grand nombre d’autres par l’imitation. Ce moyen est au moins nécessaire pour hâter, pour entretenir les crises ; crises d’autant plus utiles au magnétisme, que sans elles il ne se soutiendrait pas.

« Il n’y a point de guérison réelle, les traitements sont fort longs et infructueux. Il y a tel malade qui va au traitement depuis dix-huit mois ou deux ans, sans aucun soulagement ; à la longue on s’ennuyerait d’y être, on se lasserait d’y venir. Les crises font spectacle ; elles occupent, elles intéressent ; d’ailleurs pour des yeux peu attentifs, elles sont des effets du magnétisme et des preuves de l’existence de cet agent, qui n’est réellement que le pouvoir de l’imagination.

« Les Commissaires, en commençant leur rapport, n’ont annoncé que l’examen du magnétisme pratiqué par M. Deslon, parce que l’ordre du Roi, l’objet de leur commission, ne les conduisaient que chez M. Deslon : mais il est évident que leurs observations, leurs expériences et leurs avis portent sur le magnétisme en général. M. Mesmerne manquera pas de dire que les Commissaires n’ont examiné ni sa méthode, ni ses procédés, ni les effets qu’elle produit. Les Commissaires, sans doute, sont trop prudents pour prononcer sur ce qu’ils n’ont pas examiné, sur ce qu’ils ne connaîtraient pas ; mais cependant ils doivent faire observer que les principes de M. Deslon sont les mêmes que ceux des vingt-sept propositions que M. Mesmer a fait imprimer en 1779.

« Si M. Mesmer annonce une théorie plus vaste, elle n’en sera que plus absurde : les influences célestes sont une vieille chimère dont on a reconnu depuis longtemps la fausseté. Toute cette théorie peut être jugée d’avance par cela seul qu’elle a nécessairement pour base le magnétisme, et elle ne peut avoir aucune réalité puisque le fluide animal n’existe pas. Cette théorie brillante n’existe comme le magnétisme que dans l’imagination. La méthode de magnétiser de M. Deslon est la même que celle de M. Mesmer. M. Deslon a été disciple de M. Mesmer ; ensuite, lorsqu’ils se sont rapprochés, l’un et l’autre ont réuni leurs malades, l’un et l’autre ont traité indistinctement ces malades, et par conséquent suivant les mêmes procédés. La méthode que M. Deslon suit aujourd’hui ne peut donc être que celle de M. Mesmer

« Les effets se correspondent également. Il y a des crises aussi violentes, aussi multipliées et annoncées par des symptômes semblables, chez M. Mesmer et chez M. Deslon. Que peut prétendre M. Mesmer en alléguant une différence inconnue et inappréciable lorsque les principes, les pratiques et effets sont les mêmes ? D’ailleurs, quand cette différence serait réelle, qu’en peut-on inférer pour l’utilité du traitement contre les dangers détaillés dans le rapport et dans cette note mise sous les yeux de sa Majesté ?

« La voix publique annonce qu’il n’y a pas plus de guérison chez M. Mesmer que chez M. Deslon. Rien n’empêche que chez lui comme chez M. Deslon, les convulsions ne deviennent habituelles, et qu’elles ne se répandent en épidémies dans les grandes villes ; qu’elles ne s’étendent aux générations futures. Ces pratiques et ces assemblées ont également les plus graves inconvénients pour les mœurs. Les expériences des Commissaires qui montrent que tous les effets appartiennent aux attouchements, à l’imagination, à l’imitation, en expliquant les effets obtenus par M. Deslon, expliquent également les effets produits par M. Mesmer. On peut donc raisonnablement conclure que quel que soit le mystère du magnétisme de M. Mesmer, ce magnétisme ne doit pas être plus réel que celui de M. Deslon, et que les procédés de l’un ne sont ni plus utiles ni moins dangereux que ceux de l’autre ».

Je n’ai pas réussi à retrancher une ligne de ce texte admirable, tant la langue en est belle et les observations diagnostiques finement posées. « Ce sont toujours des hommes qui magnétisent les femmes », et Brouillet ne peint pas autre chose : à l’exception de l’infirmière qui tend ses bras au dos de la belle évanouie, le public est ici composé exclusivement d’éminents médecins ou chercheurs à bésicles, que les commentaires disponibles de ce tableau se plaisent à reconnaître et à nommer (le docteur Freud, qui assista un temps à ces séances et en fut très marqué, n’y figure malheureusement pas). La stature centrale de Charcot ne manque pas d’impressionner, c’est lui le metteur en scène, le maître du jeu ou le mage d’un sommeil ici provoqué, et fort ambigu (jusqu’à quel point la jeune femme dort-elle vraiment ?). On croit entendre la voix du thérapeute-thaumaturge, calme et grave, planer sur l’auditoire quelque peu médusé, lui prodiguer des paroles confirmant l’étrange sommeil, tout en enjoignant à la femme de le poursuivre. Ecce mulier, semble articuler Charcot du haut de son magistère, voici la femme, enfin et toute entière docile à nos injonctions ! Voici le continent noir (comme résumera Freud) ouvert à vos explorations ! Entrez dans cette femme, Irma, Dora, Anna, balancez-lui vos interprétations, profitez de son sommeil pour sonder les méandres de l’hystérie, pour nommer ses désirs, ses fantasmes, pour faites causer son inconscient…

Combien d’années faudra-t-il à la psychanalyse, qui a pris le relais de ce tableau et voudrait en corriger la scène, pour abandonner l’hypnose (vraiment ?), pour combler le dénivelé ici béant entre la femme (sans défenses apparentes) et les hommes qui la cernent, pour renoncer à ce que Derrida a nommé, dans sa passe d’armes avec Lacan, le phallologocentrisme, un mot-valise qui résume un concentré de virilisme, et l’affirmation de la supériorité du langage sur toute autre forme d’expression ?

Je ne peux, cette semaine où sort à grand fracas et en traduction dans vingt-deux langues le livre (j’allais écrire le rapport) de Gisèle Pélicot, les gazettes en sont pleines, m’empêcher de rapprocher la scène peinte par Brouillet des séances nocturnes imaginées et conduites par son triste mari ; lui aussi invita des dizaines d’hommes à se pencher sur le corps de sa femme, à l’explorer, le sonder, avec acharnement le pénétrer… Rien n’est plus fort qu’une femme qui dort, corrigeait d’avance Aragon : Gisèle, aujourd’hui superstar et icône ou phare des luttes féministes, démontre avec éclat, et non sans générosité, quelle force demeure tapie dans le sommeil des femmes.

  

11 réponses à “Entrez dans cette femme !”

  1. Avatar de Dominique
    Dominique

    Bonsoir !

    De grâce, laissons pour une fois tomber les citations et voyons ce que l’on peut dire à la dame endormie, dans sa chambre claire où le présent billet nous invite à entrer !

    Sensualité, vous avez dit sensualité ? Nenni, on parle de magnétisme, Mesmer, vous connaissez ?

    À l’écoute des mots, plus d’un va reprendre le refrain d’Axelle Red et de citer un chef de gouvernement du début des années septante.

    Pas question d’aller fouiner à la Bibliothèque de l’Institut de France pour y trouver les raisons qui ont empêché Condorcet de croire au magnétisme animal — ou d’aller, de ce pas assuré, lire au château de Villiers, des extraits

    de la conférence de Bergase prononcée le 10 juillet 1785 :  » Idées générales sur le système du monde et l’accord des lois physiques et morales dans la nature » !

    Le médiologue, aujourd’hui, en appelle à un inconscient médiatique et la porte reste fermée…à clé, laissant dans les tiroirs, cahiers et revue.

    Alors autant aller sur Galahad pour y trouver du sens ou « l’anatomique leçon du soir » qui recèle en ses lettres « Le cantique du roi Salomon ».

    Dominique

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Je suis surpris de ne recevoir, à part ce commentaire de Dominique, aucune réaction au billet consacré à Charcot/Pélicot, je m’attendais sur la question de l’hypnose, et des sommeils provoqués, à tout un débat, qui implique notamment la psychanalyse et sa douteuse rupture avec Charcot : le transfert, la suggestion, l’influence, les identifications ne témoignent-ils pas d’une redoutable proximité entre les deux thérapies ? L’intérêt du tableau de Brouillet, la beauté du texte de l’astronome Bailly, commissaire du Roi chargé d’enquêter sur Mesmer et Deslon, ne retiennent pas mes lecteurs, dommage !

  2. Avatar de JFr
    JFr

    Ah cher Daniel, comment donner suite à ce texte admirable… L’astronome Bailly n’a par besoin de téléscope pour sonder les âmes et les corps d’aussi loin, d’aussi près… « Il n’est pas extraordinaire que les sens s’allument », nous dit-il…. Pas étonnant que Freud ne figure pas sur le tableau de Brouillet. Derrière les plus grands neurologues de son temps il devait déjà rédiger les premiers éléments de ses « Remarques sur l’amour de transfert » (parues en 1915). Que d’ouvrages depuis sur Charcot et ses Leçons sur l’hystérie. « Le Vrai Charcot » de Marcel Gauchet et Gladys Swain, « L’invention de l’hystérie de Georges Didi-Huberman », « L’histoire de l’hystérie » d’Etienne Trillat ou d’ilza Veith, « L’hystérique entre Freud et Lacan » de Monique David-Ménard. La bibliothèque des psys débordent d’ouvrages savants. Pour le plaisir de l’image, voici les maitres qui apparaissent sur le tableau de Brouillet. JL Signoret les a tous reconnus. Tous ont donné leur nom à une maladie neurologique spécifique. De gauche à droite : Paul Richet, Pierre Marie et Gilles de la Tourette puis Brissaud, Bourneville…Et bien sûr le Maitre absolu avec Blanche Wittman soutenue par Babinski …. Dort-elle ou se donne-t-elle ?

    1. Avatar de Daniel Bougnoux
      Daniel Bougnoux

      Merci cher JF, j’attendais vraiment ta réaction à ce billet qui t’était prioritairement destiné : pour continuer la discussion, et aussi pour tes précieux renforts bibliographiques, je vais me procurer ces livres… Tu as me dit-on conservé les coupures du « Monde », copieuses au fil du procès de Mazan, que disent-elles de neuf ? IL faudrait aussi parler de Blanche Wittman, qui a connu le destin tragique de ses doigts coupés en petits morceaux, à la suite de ses manipulations inconscientes des dangers du radium, au laboratoire de Marie Curie qui l’avait recrutée, à la suite de son passage chez Charcot. « Disséquer la dame », disait l’autre…

    2. Avatar de m
      m

      Bonjour !

      Avant de disséquer la dame, peut-être devrait-on lire le roman de l’écrivain suédois « Blanche et Marie »…

      Au laboratoire de l’identité, un fin connaisseur d’Aragon (suivez mon regard) peut nous instruire sur le cycle dit »métaromanesque » qui ne s’oublie pas.

      Sur le tableau d’André Brouillet « Leçon clinique à la Salpêtrière » de la Belle Époque, êtes-vous certain J-FR que le Nobel de médecine Richet était là aux côtés de Charcot ? C’est lui qui est à l’origine du mot « ectoplasme » et non son homonyme anatomiste dont le nom prend deux r.
      La dame dort toujours, Messires. Est-ce en  » Mouillant sa robe de bal » (1) que vous allez la réveiller, docteur ?
      Pour l’heure, autant retenir la nuit…

      m

      (1) Anagramme de « La belle au bois dormant »

  3. Avatar de Kalmia
    Kalmia

    Daniel à sa manière est un routier qui s’en va tout simplement…

    En tous chemins, en tous lieux, de quoi parle-t-il exactement ?

    Aurore à sa caisse et sœur Sourire à sa guitare, le laissent un peu sur sa faim…

    Peu leur chaut à ces dames d’un autre temps si le petit-fils de Franklin était le cent troisième

    membre de la Société de l’Harmonie, Messires ! El le rapport des commissaires de l’examen du magnétisme animal, rédigé par Bailly, j’imagine qu’elles s’en fichent royalement.

    Quant aux publications du dissident Delson contre le « despotisme » de la faculté, je ne suis pas certaine qu’elles vont s’endormir avec ce genre de littérature.

    Plus près de nous, cher estimé randonneur qui vous étonnez de la fainéantise de votre lectorat, il y a un savant des écoles qui nous a, lui aussi, parlé de magnétisme et même du signal du sourcier et non sorcier. Son fils était ministre, voire le Premier, quand il m’écrivait des lettres manuscrites conservées dans un bonheur-du-jour.

    Gaston Bachelard le mentionne dans « Le rationalisme appliqué ».

    Entrer dans le corps de la nature, ce n’est pas simple, cher maître.

    Il y faut le courage d’oser.

    Un verbe pour un dernier mot en quatre lettres qui sent bon la rouge petite fleur bleue.

    Kalmia

    1. Avatar de Anetchka
      Anetchka

      Un pas de côté, peut-être, pour les profanes de ce domaine…L’herbe est-elle plus verte ailleurs, sur la mappemonde?

      Sous d’autres parallèles et méridiens, en écho à ce titre, les officiants d’un culte vaudou ou candomblé Africain émettent parfois chants et phrases comme : « Esprit, entre en moi, je suis ton cheval ! », ou « Les ancêtres t’appellent, ouvre ton cœur et ton corps! », paroles combinées à des rythmes de tambour, induisant un état de dissociation et de possession plus ou moins contrôlé, où la personne « montée » par l’esprit entre en transe.

      En enjambant quelques océans, montagnes, et steppes, je me souviens du roman de l’auteur Sibérien, Youri Rytkhréou, L’Étrangère aux yeux bleus, qui contait l’histoire d’Anna, jeune étudiante de St Pétersbourg, se rendant dans la lointaine Tchoukotka (près du Détroit de Bering, Extrême -Orient Sibérien), près de son beau-père Chaman assez âgé, où elle allait être initiée, après un long parcours sinueux, à la fonction prestigieuse de Chamane.

      Loin de la fiction, les chamanes femmes ne sont pas une invention littéraire, ayant existé et existant encore, et pas seulement en Sibérie, mais aussi en Mongolie, dans les Amériques, dans la Caraïbe, et plus près de chez nous, en Grèce Antique, en Fenno-Scandie etc.

      Bien avant les féministes, neo- , metoo et consort, la pratique de la suggestion, l’hypnose collective, la transe, et autres manipulations symboliques de la conscience, proche de ce que l’on retrouve en hypnose thérapeutique moderne occidentale, était aussi l’apanage des femmes. Sauf que l’état de conscience modifié touche à la fois le ou la chaman(e) et son public. Ces femmes jouaient – et jouent encore semble -t-il- un rôle central et prestigieux, complémentaire à celui des hommes, et parfois supérieur en matière de médecine et de divination. Rôle clé de médium vers le monde des esprits, de préservation des équilibres spirituels et sociaux (protection des familles et des communautés), médicinales (fertilité, guérison) , et parfois rôle politique aussi.

      Mais comme l’herbe n’est pas plus verte ailleurs, en ces contrées exotiques, les dérives ne manquent pas : abus de pouvoir, transgressions de la fonction, et autres violences symboliques ou physiques sont documentées dans la littérature anthropologique. Chez les chamanes dans une moindre mesure que chez les chamans, mais serait-ce dû à une rareté de témoignage – silence et tabou chez celles qui passent pour « naturellement protectrices »? Ou bien la violence est-elle réellement moindre? On peut le supposer, tout de même.

      Reste qu’en Amazonie comme en Sibérie, sous couvert de « rituels de guérison », ou de « transmission d’énergie », via diverses paroles martelées en répétition et en chants ou musique, pour créer une saturation de la conscience ordinaire, et ouvrir les portes d’un état modifié, des paroles telles que : « L’esprit exige ce contact pour te purifier », « Sans cela, ta guérison ne sera pas complète », de malheureuses victimes, qui en quête de sens ou de guérison, qui en situation de précarité sociale, bref personne en vulnérabilité s’est vu subir force pressions psychologiques, états de dépendance ou d’emprise, pour nuire à des rivaux ou rivales potentiel(le)s – menaces ou malédictions à l’appui – escroqueries, ou autres demandes de faveurs, allant jusqu’aux abus sexuels lors de rituels de possession, surtout en certaines périodes de crises.

      Apparemment, pas de territoires vierges de l’effet gourou, de la manipulation spirituelle, l’exploitation de la vulnérabilité, avec ses retombées souvent silencieuses en raison de la sacralisation du rôle du chaman, quel que soit son genre…Le blog « Visions chamaniques » donne la liste des Epstein exotiques, mais en réseaux locaux, ceux et celles -là…

      Tout comme chez nous, les sanctions communautaires viennent quelquefois donner un cran d’arrêt à la dynamique perfide : exclusion du chaman ou de la chamane, ou à minima désactivation de ses pouvoirs, tel le robot Hal de L’Odyssée de l’Espace qui finit par être débranché quand il franchit la ligne rouge: prendre le contrôle des humains…

  4. Avatar de Alicien
    Alicien

    Bonjour en ce premier jour dominical
    de Mars !

    Le billet de Daniel se termine par une citation de la défense de l’infini, extraite de ce contexte :

    « Si tu n’as pas compris le sommeil de la femme, cette défaite au centre impérieux de la victoire, va, tu n’es pas un homme. Adorable pouvoir. »

    Manquent deux femmes à ce débat, à ces ébats : Anne et Louise.

    Toutes les deux ont dans leurs humanités de petites filles riches étudié Aragon, celui qui ouvre vers l’insolite, le caché, l’inexploré, l’inaccessible, l’infini.

    Leur absence, ici même, nous laisse mourir du mal d’être un homme, sans réaliser pleinement notre imagination en oubliant que l’on pourrait être un esprit. Qui parle ainsi au chapitre de l’agression et de la poésie nerveuse ? « Lautréamont ». Celui de Gaston Bachelard.

    Bachelard, inconnu au bataillon chez Aragon et inversement chez Bachelard.

    Le directeur de thèses de l’une des deux égéries prénommées, un autre J-F, m’écrivait, ce matin, en me souhaitant un bon travail :
    « Oui, vous avez raison, double silence.
    Le nom de Bachelard n’apparaît pas dans l’index du volume de la Pléiade consacré aux Essais critiques d’Aragon.
    Je ne saurais trouver une raison à cela… »
    Monsieur ou Madame x, caissière ou abbé peut bien nous parler savamment des Observations sur le magnétisme animal par M.D’Eslon…fût-il remis au goût du jour dans un contexte de fin des Lumières…Pourquoi pas ? Et nous restons assis, devant le tableau du peintre, Gros-Jean comme devant.
    Anne, Louise, si vous êtes là, au bord de l’eau où le rêve vous transporte, de grâce, rendez-nous le réveil, le réveil naturel dans la nature !

    Alicien

  5. Avatar de Roxane
    Roxane

    Cette référence subtile à la chevrette du conte de d’A de Daudet me fait penser à une autre citation, celle du poète sur les théories grises et la viridité de l’arbre de vie.

    En tout cas, je trouve édifiante et tout à fait dans le sujet, la prose érudite et prophylactique d’Anetchka.

    Il faut se contenter de son enclos pour y trouver son exil « créateur » à domicile, en évitant par là même le « parasitage ».

    Faire en quelque sorte, en son for intérieur l’éloge des frontières pour mieux s’ouvrir à l’autre sans se laisser prendre.

    Par-delà la nature et la culture, l’herbe, est-elle plus verte Anetchka ? Faut-il de ce pas au delà franchir les marches du collège de France et les couloirs de France Inter pour se trouver mieux ?

    Égaré dans une forêt provençale, l’académicien est recueilli par un indigène qui lui ouvre sa porte et le réconforte.

    Il retient de cette visite inopinée quelque chose qui ne trouve pas sa solution dans les cours de linguistique ni chez les guérisseurs des villages aux sortilèges.

    Au delà pour quel au-delà ? Un premier pas, peut-être…en verte campagne.

    Roxane

  6. Avatar de louise43
    louise43

    Piquée par Alicien je mets un grain de sel dans le plat :

    -Comment pénétrer les âmes ?
    Il y a l’hypnose de Charcot, le redoutable Jeu de la vérité des surréalistes, l’obscène sérum de la vérité des tribunaux, l’affût patient des psychanalystes…Parfois aussi on parle en dormant, et, aïe, l’autre l’entend.

    -Est-ce que les femmes regardent l’homme qui dort ? Leonor Fini, avec tendresse, Judith et Dalila, mais avec un poignard…

    -Est-ce que Mesmer aurait inventé l’orgasme médicalement assisté?

    -Et puis Gisèle, ou La Revanche de Justine ?
    Gisèle ou Comment échapper au traumatisme ? à l’analyste?
    Giselle ou Comment convertir l’humiliation en gloire universelle ?
    Mais Gisèle qui signe, pourquoi, du nom de son immonde ex-époux ?

    -Un nouveau spectre hanterait-il les âmes, le spectre du pélicotisme ?

    Merci Daniel pour cette mine de réflexions.

  7. Avatar de Aurore
    Aurore

    Bonjour !

    Minuit vient de sonner et je relis le commentaire de Louise 43.

    Je trouve ce commentaire d’une belle finesse où l’on imagine Giselle avec ses deux ailes,

    légère à l’infini, chanter sur un lac inconnu le commencement du monde.

    Sommes-nous si loin de ce ballet féerique en nos champs de cendres sans le moindre espoir de voir, un jour, un jour couleur d’orange, se lever des vivants ?

    Ne sachant répondre à telle question, je me suis plu à ouvrir un livre à mes côtés, un livre sur les spectres, à la page 43 où je lis cette citation d’Émile Meyerson : « le réel de la physique relativiste est un absolu ontologique, un véritable être en soi ».

    Ce n’est qu’une citation, bien sûr, et des citations savantes de ce genre, vous le savez, on peut en faire des tonnes.

    Louise de l’université n’est pas celle d’un village de l’Allier ni celle de la Commune et du merle moqueur…

    C’est une chorégraphe de l’égrégore contemporain, qui pose de vraies questions.

    Un jour ou une nuit, un spectre s’en est allé, laissant l’institutrice évanouie et le monde d’alentour vaquer à ses petites occupations…C’était à la fin d’une pièce de théâtre de Jean Giraudoux.

    Attendre son retour comme on attend Godot…Romantique illusion !

    À l’heure où retentissent les sirènes, l’Ondine du physicien, chimère ou pas ?

    Attendre son retour…Réalité romanesque !

    Et si c’était écrit dans nos livres…en latin.

    Aurore

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À propos de ce blog

  • Ce blog pour y consigner mes impressions de lecteur, de spectateur et de « citoyen concerné ». Souvent ému par des œuvres ou des auteurs qui passent inaperçus, ou que j’aurai plaisir à défendre ; assez souvent aussi indigné par le bruit médiatique entretenu autour d’œuvres médiocres, ou de baudruches que je…

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À propos de l’auteur

  • Daniel Bougnoux, professeur émérite à l’Université Stendhal de Grenoble, est ancien élève de l’ENS et agrégé de philosophie. Il a enseigné la littérature, puis les sciences de la communication, disciplines dans lesquelles il a publié une douzaine d’ouvrages.

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